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Rapatriements : Récits d’un périple aussi périlleux

Dina Darwich , Mercredi, 16 mars 2022

C’est après un rude voyage que plusieurs centaines d’étudiants égyptiens sont rentrés d’Ukraine. Soulagés d’avoir échappé à la mort et d’être enfin à la maison, ils voient cependant leur vie bouleversée et leur avenir incertain. Témoignages.

Rapatriements : Récits d’un périple aussi périlleux

« J’ai vécu les moments les plus difficiles de ma vie en Ukraine. J’ai vu la mort ». C’est le témoignage de Anan Ezzat Amin Mohieldin, 22 ans, étudiante en 5e année de médecine à l’Université de Dnipro, en Ukraine. Elle se souvient des beaux jours quand l’atmosphère était calme et sereine avant le déclenchement de la guerre. « Nous avons continué nos cours normalement pendant les premiers jours de la guerre. Mais la tension a augmenté et la situation devenait de plus en plus dangereuse. Les sirènes d’alerte sonnaient tout le temps et me terrifiaient, m’empêchant de quitter la maison. Mais le moment le plus difficile a été lorsque les forces russes ont franchi la ville de Dnipro. Nous avons été obligés de prendre la décision de partir et d’abandonner nos études », raconte la jeune étudiante. Et de poursuivre : « La guerre nous a surpris et nous a déconcertés, alors que nous devions rester dans la ville jusqu’à la fin du second semestre, car les Ukrainiens nous avaient rassurés en disant qu’il n’y aurait pas de guerre. Mais dès le début des bombardements russes, nous avons vu les Ukrainiens eux-mêmes fuir. C’est par le biais d’un groupe sur l’application WhatsApp, qui rassemble environ 500 étudiants égyptiens, que nous avons convenu de nous rendre rapidement à la frontière ukraino-roumaine en bus ».

Ces étudiants ont vécu une expérience éprouvante dans un froid glacial. Ils ont parcouru un long trajet, de 20 heures de route, pour atteindre la frontière roumaine. Anan raconte que le groupe d’étudiants qui les a précédés a dû faire 7 km à pied, les corps engourdis par le froid.


6 000 Egyptiens vivaient en Ukraine avant la guerre, dont la moitié est des étudiants.

Autre expérience, celle d’Ahmed Abdelaziz. Ce jeune homme en 4e année de médecine dentaire fait partie du premier groupe d’étudiants rapatriés d’Ukraine. Il témoigne : « De l’appartement où nous vivons, mes copains et moi, nous pouvions entendre les bruits des tirs et des explosions. Les vitres de l’immeuble tremblaient. Nous étions angoissés et pris de panique. Les magasins et les pharmacies connaissaient une grande affluence. Tout le monde voulait acheter des médicaments et des produits alimentaires pour les stocker. On ne savait pas si on pourrait retourner en Egypte ». Abdelaziz raconte qu’ils ont suivi les instructions de l’ambassade d’Egypte en Ukraine. « Il y avait une communication continue avec la ministre de l’Emigration, Nabila Makram, pour s’enquérir de notre situation, et l’ambassadeur d’Egypte à Moscou a tenté de nous aider en voulant nous évacuer par les passages russes, car nous habitions dans une ville qui n’est qu’à 5 heures de route de la Russie, mais nous avons préféré prendre la route au risque de mettre en péril nos vies », raconte-t-il. Et d’ajouter : « Nous avons payé près de 170 dollars pour faire le trajet est-ouest qui a duré 6 heures, afin d’atteindre la frontière roumaine en toute sécurité. A Bucarest, nous avons été reçus par l’ambassadeur d’Egypte qui a facilité toutes les procédures, puis l’ambassade égyptienne s’est chargée de nous embarquer dans un avion qui a transporté environ 175 étudiants ».

Même scénario avec Mai Imam, étudiante en 3e année de médecine à Kharkov. Elle confie qu’il était difficile de trouver des vols en raison de la fermeture de l’espace aérien, mais l’ambassade égyptienne a contacté les ambassades polonaise et roumaine et les frontières leur ont été ouvertes. « Nous avons donc pris un train et le trajet a duré 20 heures de Harkiev à la ville de Lviv, à la frontière ukraino-roumaine, puis avec un groupe d’étudiants en médecine, j’ai fait 8 heures de route en autobus », confie Mai, qui envisage poursuivre ses études dans les pays voisins à l’Ukraine.

Une vie brusquement chamboulée

Trois témoignages qui résument le désarroi des étudiants égyptiens en Ukraine. Selon Nabila Makram, ministre d’Etat de l’Emigration et des Affaires des Egyptiens à l’étranger, 6 000 Egyptiens vivent en Ukraine, dont environ 3 000 étudiants répartis dans 21 villes. Du jour au lendemain, leur vie a chamboulé avec le déclenchement de la guerre.

Ces étudiants égyptiens qui envisageaient un avenir prometteur, se sont trouvés entre deux choix difficiles : mettre leur vie en péril ou sacrifier leurs rêves. Mais avec la montée de la violence, l’option a été sans doute en faveur du second choix. Les autorités égyptiennes se sont trouvées engagées dans une course contre la montre pour les aider à rentrer. L’aéroport international du Caire a accueilli, le 1er mars, le premier vol de la compagnie AirCairo du ministère de l’Aviation civile. En provenance de Roumanie, il transportait 181 passagers, dont 175 étudiants et 6 travailleurs du Croissant-Rouge. Alors que deux autres avions en provenance de Pologne ont atterri le 4 mars, transportant 201 Egyptiens revenant d’Ukraine après avoir traversé la frontière. Un autre avion transportant 175 passagers est arrivé le 7 mars de Roumanie.

Mais avant d’arriver, le périple était bien risqué pour certains d’entre eux. Alors que de nombreux réfugiés ukrainiens et arabes bloqués ont dû marcher environ 25 kilomètres pour atteindre la frontière polonaise et attendre longtemps par un temps très froid, Ahmed Abu Bakr a été plus chanceux, il a pu passer facilement du côté roumain à travers la frontière ukrainienne, où il a rejoint un groupe d’étudiants égyptiens qui habitaient à Ivano, cible des bombardements russes. Abu Bakr raconte qu’il n’a pas mis beaucoup de temps pour traverser la frontière et arriver en Roumanie, où une société civile roumaine les a reçus et leur a fourni de la nourriture et des boissons, avant d’être hébergés dans un hôtel de la ville frontalière de Cluj, d’où ils sont partis pour rejoindre la capitale roumaine de Bucarest après avoir fait un trajet qui a duré environ 7 heures, puis prendre l’avion pour rentrer en Egypte.


Et enfin, les jeunes étudiants sont arrivés à l’aéroport international du Caire.

Tous n’ont pas eu la même chance. A la frontière polonaise, en raison de l’entassement des réfugiés ukrainiens et arabes bloqués en Pologne, un grand nombre d’étudiants égyptiens a été contraint de retourner en Ukraine, puis de se diriger vers la frontière roumaine, qui est actuellement le meilleur moyen de fuir l’Ukraine, car ses institutions traitent bien tout le monde, selon les propos d’un étudiant.

La crainte d’être victime de racisme

Et le racisme contre les Africains ? Sur le site allemand DW Akademie, une dernière manchette a posé une interrogation sur les actes racistes : Guerre en Ukraine, du racisme envers les Africains à la frontière polonaise ? Différentes plateformes en ligne, notamment Twitter, ou encore des vidéos qui circulent sur YouTube, montrent des centaines de personnes amassées à la frontière entre l’Ukraine et la Pologne. Beaucoup de comptes Twitter ont attaqué le sujet, dont certains dénoncent le racisme dont les Africains ont été les victimes en Ukraine ou à la frontière polonaise. Joseph est un étudiant nigérian qui a fait un témoignage poignant à la Deutsche Welle. « Il y a beaucoup de discrimination là-bas. Nous avons même dû supplier des gens de nous emmener à la frontière, pour trouver un moyen de fuir. Personne ne nous écoutait à cause de la couleur de la peau », dit-il.

Heureusement, tous n’ont pas subi ce sort. Mahmoud, étudiant en médecine à l’Université d’Ughurd, qui a pu traverser la frontière polonaise après des heures difficiles et de longues files d’attente, a déclaré à Asharq Al-Awsat : « Il y avait une longue file d’attente, des personnes de plusieurs nationalités attendaient pour traverser la frontière. J’ai vu des Africains se diriger vers la porte pour éviter cette longue file d’attente, ce qui a provoqué des querelles avec les agents de sécurité polonaise, mais les Egyptiens et les Arabes sont passés sans problème ».

En effet, l’ambassade d’Egypte en Ukraine a conseillé à ses ressortissants de se diriger vers les frontières ukrainiennes avec la Roumanie, la Pologne, la Slovaquie et la Hongrie, et de communiquer avec les numéros d’urgence pour coordonner leur transfert vers les capitales de ces pays, en vue de leur retour en Egypte.

Cependant, avant le rapatriement des étudiants, les réseaux sociaux ont témoigné de vives polémiques concernant la gestion de la crise par les autorités. Alors que certains estimaient que le gouvernement a géré cette crise avec succès, d’autres voyaient les choses différemment, déplorant le « retard » des rapatriements et appelant à ce que l’Etat prenne en charge les frais du voyage. Ce qui a été partiellement fait, selon Mai Imam. « On a payé 150 dollars pour le transport jusqu’à la frontière roumaine, mais une fois en Roumanie, ce sont les autorités égyptiennes qui ont payé le reste de nos frais, y compris le billet d’avion », assure la jeune étudiante.

Un avenir en suspens

Soulagés d’être rentrés sains et saufs et d’avoir retrouvé leurs familles, les étudiants rapatriés sont cependant inquiets sur leur avenir. Que vont-ils faire après ces années passées sur les bancs des facultés prestigieuses en Ukraine ? Où et comment vont-ils poursuivre leurs études ? Chacun tente ce qu’il peut. Sur la plateforme électronique « Study in Egypt », consacré à la réception des inscriptions, les étudiants résidant à l’étranger peuvent s’inscrire dans les universités égyptiennes. Le ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique, Dr Khaled Abdel-Ghaffar, a indiqué que d’ores et déjà, 3 200 étudiants égyptiens en Ukraine se sont déjà enregistrés sur la plateforme, la plupart pour rejoindre des facultés d’ingénierie et de médecine. Mais selon un communiqué de presse publié au quotidien Al-Shorouk, une source officielle au ministère de l’Enseignement supérieur a déclaré qu’à ce jour, il n’y a eu aucune décision concernant leur inscription dans des universités égyptiennes. Et que si cela devait se faire, ce serait en conformité avec les règles d’inscription et les notes minimales approuvées durant l’année de l’obtention du bac et non par le biais d’un certificat d’équivalence. Ce qui n’est certainement pas évident, puisque nombre d’entre eux sont justement partis en Ukraine faute d’avoir la moyenne nécessaire pour intégrer la faculté de leur choix.

Ces étudiants auront donc un choix difficile à faire. Poursuivre leurs études à distance jusqu’à ce que la situation se stabilise quand bien même ce serait possible, ou attendre la fin de la guerre pour retourner en Ukraine ou changer de discipline. Même rentrés sains et saufs, ils ne sont pas au bout de leurs peines.

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