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Plongée au coeur de la rue Al-Echrine

Hanaa Al-Mekkawi, Lundi, 05 août 2013

En 5 ans, la rue Al-Echrine est devenue le passage incontournable de tous les futurs mariés. Dans une ambiance festive, se côtoient magasins d'équipement de maison, de robes de mariée et salons de beauté. Mais la situation politique et économique rend la fête moins exubérante.

Al-Echrine
(Photo : Abdel-Hamid Eid)

La rue est quasiment paralysée, bouchée à cause de l’embouteillage. Personne ne se plaint, les habitants et les passants sont habitués à ce genre de situations. C’est certainement une mariée qui est à l’origine de l’encombrement. Elle s’apprête à sortir du centre de beauté où on l’a dorlotée avant la cérémonie.

La porte s’ouvre et la mariée fait son apparition en robe blanche. La main dans celle de son mari, elle rentre dans une voiture qui l’amène chez le photographe qui éternisera ce moment unique. Les youyous commencent à résonner et soudain s’arrêtent. Un passant vient de leur faire un reproche.

Pour cet homme, manifester sa joie d’une manière aussi exubérante à l’heure où des centaines de citoyens pleurent la mort de leurs proches relève du manque d’éthique et de retenue. Rue Al-Echrine, dans le quartier d’Al-Haram, cette scène est quotidienne.

Al-Echrine
La location des robes de mariage permet d'alléger le fardeau financier qui pèse sur les familles.(Photo : Abdel-Hamid Eid)

Al-Echrine est un marché populaire qui propose une large variété d’articles bon marché. Il occupe toute la rue ainsi que les rues latérales : ce marché est devenu en 5 ans le point de passage préféré des jeunes mariées. Les jeunes filles trouvent tout le nécessaire à leur trousseau à des prix abordables.

Mais cette année, si Al-Echrine continue à accueillir des clients, l’atmosphère est morose. Le rythme est lent, moins prospère qu’auparavant. Les événements politiques sont aussi passés par là …

L’accès à la rue Al-Echrine est facile, via la rue Fayçal, l’une des artères principales du quartier. Tout le monde la connaît : on la distingue de loin avec ses barrières qui ferment la rue de part et d’autre. Cette rue s’est transformée en 5 ans. Elle est devenue une rue commerciale spécialisée dans les équipements de maison et dans les articles pour jeunes mariées.

Serrés les uns contre les autres, les magasins sont innombrables. Pas un centimètre n’est laissé vacant, chaque parcelle de trottoir est occupée par des marchandises. Il est presque impossible de circuler ou de garer sa voiture. La rue ressemble à une ruche à cause du va-et-vient incessant des visiteurs.

Al-Echrine
Les marchands présentent toutes sortes de nouveautés et réduisent les prix pour faire face à la récession.(Photo : Abdel-Hamid Eid)

Mais pour Saïd Kamal, propriétaire d’un magasin de meubles, l’affluence du moment ne le réjouit pas. « Le nombre de clients est en baisse considérable. Il y a 2 ans, on ne dormait quasiment jamais, surtout lors des périodes de mariage qui coïncident habituellement avant les fêtes. Aujourd’hui, les heures de travail ont nettement diminué ». Il affirme que si les mariages continuent et que les mariées viennent toujours, quelque chose a changé depuis la révolution. Il y a moins de gaieté et les clients font attention à leurs dépenses.

Une heure de routepour acheter des merveilles

Naglaa, qui habite Hélouan, à une heure de route d’Al-Echrine, vient tous les week-ends depuis 3 mois pour compléter son trousseau de mariage. « Ici, je trouve tous les équipements pour la maison et tout ce dont j’ai besoin pour les préparatifs du mariage. Avant, je venais avec mes cousines qui se sont mariées avant moi. Le choix est impressionnant, tant au niveau des marchandises que des prix ». Elle insiste pour ne pas être accompagnée par des membres de sa famille pour ne pas embarrasser son fiancé. Celui-ci est au chômage depuis plusieurs mois et ils n’achètent ensemble que les articles strictement nécessaires et les moins chers.

Face à ces situations, les marchands se sont adaptés. Le désespoir et l’espoir s’unissent désormais souvent chez ces couples qui n’ont pas les moyens suffisants à leurs besoins, mais qui veulent cependant se marier, quoi qu’il arrive.

Samir Al-Noqrachi, coiffeur et propriétaire d’un centre de beauté, fait des réductions immédiates aux mariées en manque de moyens. Parfois, des mariées viennent seules lui demander de ne pas tout payer d’un coup. Elles lui versent une première somme et lui promettent de payer le reste un peu plus tard. « Lorsque j’accepte de réduire les prix, c’est pour les rendre heureuses. Et moi-même je gagne : un demi prix c’est toujours mieux que rien », explique Al-Noqrachi, très philosophe.

Al-Echrine
Les marchands présentent toutes sortes de nouveautés et réduisent les prix pour faire face à la récession.(Photo : Abdel-Hamid Eid)

Va-et-vient incessant

Des camionnettes encombrent la rue dans un va-et-vient incessant de marchandises. Des couples, main dans la main, se baladent entre les magasins et s’arrêtent devant les vitrines où trônent robes de mariage et petite lingerie. D’autres tiennent à venir en compagnie de tous les membres de leur famille et se déplacent en groupe d’un endroit à l’autre. A voir les clients, on devine l’insistance des gens à chercher le bonheur et à vivre des moments de joie quoi qu’il arrive.

Meubles, ustensiles de cuisine, rideaux, tapis, lustres, tapisseries … tout se vend. Mais les stars ici, ce sont les centres de beauté et les magasins de robes de mariée.

Malgré la crise, chaque jour de nouveaux magasins ouvrent leurs portes. « Le bénéfice ici est garanti », lance avec confiance Hossam Youssef, qui peaufine les dernières touches sur son atelier. Ce jeune fonctionnaire ne connaissait pas grand-chose à la couture. Il a dirigé un salon de coiffure pendant 2 ans et le voilà maintenant inaugurant un atelier spécialisé dans les robes de soirées.

« Rue Al-Echrine, tout le monde y trouve ce qui lui plaît et ce qui convient à ses moyens », dit une cliente, avec une voix pleine d’enthousiasme. Elle tient sa robe de fiançailles entre ses mains. C’est une robe sans bretelles, de couleur violette, ornée d’une multitude de bijoux artificiels, mais qui nécessitera le port d’un body de la même couleur, « pour garder ma pudeur », dit-elle. Doaa a loué cette robe à 300 L.E., elle devra la rendre sitôt les fiançailles terminées.

Tous les ateliers proposent deux options : des robes à louer ou à acheter. La majorité des jeunes mariées préfèrent louer, car les robes peuvent coûter jusqu’à 3 000 L.E., un prix inabordable. A la location, les prix varient entre 200 et 500 L.E.

Quand le couple a les moyens, ils préfèrent cependant acheter une robe neuve. Dans cette catégorie, les Syriens, réputés pour leurs designs uniques, se font petit à petit une place dans cet univers.

Les salons de beauté : la star

Al-Echrine
La pause-beauté, une étape importante dans le parcours de la jeune mariée.(Photo : Abdel-Hamid Eid)

Les haltes préférées restent les salons de beauté : la dernière escale de la mariée avant le jour de noces. C’est là, dans ces oasis paisibles, où elle vient trouver un peu de repos après de longues journées passées à faire du shopping et à se faire plaisir.

Le programme des salons de beauté suit un rituel bien établi. 3 semaines avant le mariage, la fiancée applique à la lettre un programme précis qui renferme bain marocain, gommage, manucure, soins du visage, épilation et bien sûr le henné.

La rue Al-Echrine renferme un nombre de salons de beauté qui présentent tous à peu près le même service. Cette multitude de magasins crée une forte concurrence, et chacun cherche de nouveaux moyens pour attirer la clientèle. On voit des tok-tok circuler et distribuer des tracts sur les nouvelles promotions, centrées essentiellement sur des réductions de prix. Des haut-parleurs ne cessent de lancer des offres alléchantes.

Le succès que connaît Al-Echrine a entraîné une hausse extravagante des prix de logements et de boutiques. « Les magasins poussent comme des champignons et chacun a besoin d’une bonne main-d’oeuvre. Certains recrutent les ouvriers des magasins concurrents. C’est d’ailleurs un problème. Un ouvrier bien formé peut vous quitter en deux secondes pour quelques livres supplémentaires », se plaint Nabil Awad, propriétaire d’un centre de beauté.

Soudain, retentit la musique du zaffa (cortège dansant) devant un studio photo. Les passants s’arrêtent pour admirer le couple qui sort du studio et qui danse sur le trottoir avec ses proches et ses amis. Le mari insiste à prendre des photos avec sa femme, le drapeau égyptien devant eux.

Une bagarre est sur le point d’éclater alors que l’un des invités a brandi une photo du général Al-Sissi. Un homme en voiture tente de la lui arracher. A ce moment, les youyous des femmes résonnent de plus bel, comme pour rappeler à tout le monde que c’est l’ambiance de fête, pas aux disputes politiques.

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