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Protéger nos chiens, protéger nos vies

Manar Attiya, Mercredi, 21 octobre 2020

Lancée le 28 septembre à l’occasion de la Journée mondiale contre la rage, une campagne de sensibilisation se poursuit tout au long du mois d’octobre pour inciter à la vaccination des chiens errants et domestiques contre cette maladie transmissible à l’homme. Reportage au Fayoum.

Protéger nos chiens, protéger nos vies
L’Egypte compterait près de 15 millions de chiens errants. (Photo : Mohamad Moustapha)

Des dépliants sont distribués partout dans les rues et ruelles et des affiches sont placardées sur les murs. Des annonces de stages dans le secteur sanitaire sont affichées à des endroits stratégiques et des sketches de sensibilisation contre la rage sont présentés en face du Musée du Fayoum. Des 4x4 sillonnent les rues principales annonçant la nécessité de vacciner les animaux de compagnie, notamment les chiens, à travers des haut-parleurs. Une approche bénéfique bien perçue par la population. La vaccination de masse ciblant les chiens se déroule sur les capots des voitures. Les propriétaires d’animaux de compagnie ont pris conscience de la gravité de cette maladie contagieuse et mortelle et sont venus vacciner leurs compagnons.

Le 16 octobre, un concours de caricature intitulé « Pourquoi tu me tues ? » a eu lieu au Centre des arts du Fayoum. Des prix ont été attribués à l’occasion de la Journée mondiale contre la rage : Le 1er prix est estimé à 200 dollars, le 2e prix à 150 dollars et le 3e à 100 dollars. Et un prix spécial du public sera attribué à la caricature ayant obtenu le plus grand nombre de voix : un trophée à l’effigie d’un chien fait par l’artiste Galal Gomaa.

C’est la campagne de sensibilisation et de lutte contre la rage qui a débuté le 28 septembre (Journée mondiale contre la rage) dans le gouvernorat du Fayoum. Cette date coïncide avec la commémoration de la mort de l’homme de sciences, Louis Pasteur, qui a découvert le vaccin contre cette maladie. En 1885, Pasteur a montré que l’administration de plusieurs doses de vaccin antirabique à une personne mordue par un animal contaminé permet d’éviter la survenue de la maladie chez l’être humain.

Sous le thème : Rage : Vacciner pour éliminer, l’événement se poursuit tout au long du mois d’octobre. Le choix de la méthode et de la stratégie de vaccination est essentiel pour garantir un bon résultat et être sûr qu’il y a eu assez de chiens vaccinés pour rompre le cycle de transmission de la rage. Caractériser la population de chiens pourrait aider à choisir la stratégie et la méthode de vaccination qui donnerait le meilleur résultat de campagne.

Sans aucun doute, cette journée est une occasion privilégiée pour sensibiliser les populations à la rage et les moyens de la prévenir en vue de protéger l’environnement et d’améliorer la santé animale et humaine. L’accent a été mis sur la sensibilisation de la population du Fayoum face à cette maladie transfrontalière. « La semaine dernière, 8 chiens de rues au Fayoum, situé au sud-ouest du Caire, ont été vaccinés ainsi que 4 chiens de ferme, équipés d’un collier, au village de Tunis. Trois chiots d’hôtel ont été vaccinés après avoir été caressés. Effrayés, ils aboyaient très fort. Et 7 propriétaires de chiens sont venus vacciner leur animaux », énumère Ibrahim Abla, habitant le village de Tunis, au Fayoum, et détenteur d’un chien Berger allemand.

Unifier les efforts

En fait, l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), l’Organisation des Nations-Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), l’Organisation mondiale de la santé animale (OIE) et l’Alliance mondiale contre la rage (GARC : Global Alliance for Rabies Control) unissent leurs efforts pour élaborer une stratégie internationale et aider les différents pays du globe qui cherchent à accélérer leurs interventions destinées à éliminer la rage d’origine canine d’ici 2030. « La lutte contre la rage est arrivée à un tournant décisif et nous sommes prêts à nous attaquer résolument à ce fléau. La riposte mondiale devrait être fermement ancrée dans les efforts nationaux visant à élargir la participation des populations locales et du secteur privé et à renforcer les systèmes de santé humaine et animale, en vue de parvenir à la couverture sanitaire universelle pour tous. Les progrès réalisés à l’échelle mondiale dans la lutte contre la rage constitueront un indicateur-clé des progrès en direction d’un accès plus équitable aux soins de santé et ouvriront la voie à la mise en oeuvre efficace des plans d’action nationaux conformément à l’approche Un monde, une santé », déclare Dr Naeema Al Gasser, représentante de l’OMS en Egypte. Cette dernière explique : « Bien que la rage puisse être évitée, d’après les estimations, 59 000 personnes en meurent chaque année, principalement dans les communautés les plus pauvres et les plus vulnérables de la planète. Environ 40 % des victimes sont des enfants de moins de 15 ans vivant en Asie et en Afrique. Et dans plus de 95 % des cas, la rage est transmise par des chiens. La vaccination de 70 % de chiens pourrait permettre d’éradiquer la rage canine qui tue 150 personnes par jour, ainsi que de nombreux animaux dans le monde ».

Attention aux chiens errants !

L’idée d’une telle stratégie est venue à l’esprit des responsables suite au défi que les chiens errants représentent. Entre 2014 et 2017, le nombre de morsures de chiens « baladi » (chiens des rues égyptiens) et autres animaux errants est passé de 300 000 à 400 000 en Egypte, selon un rapport du ministère de l’Agriculture qui précise que la majorité des incidents est causée par les chiens. Selon le même rapport, ces quatre dernières années, 231 personnes sont mortes suite à des morsures de chiens. Et même s’il n’existe pas de statistiques officielles sur le nombre de chiens de rues au Caire ou en Egypte, le pays compterait « environ 15 millions de chiens errants », selon Dr Mohamad Attiya, vétérinaire et responsable de médecine préventive auprès de l’Organisme général des services vétérinaires.

Les habitants du Fayoum, hommes ou femmes issus de différentes classes sociales, sont là pour assister à l’événement. Des enfants, tous âges confondus, sont venus avec leur maman pour assister aux différents séminaires organisés au fond du jardin du Centre des arts au Fayoum, intitulés « Vous étiez et nous sommes » comparant la position des animaux (surtout les chiens) de l’Egypte Antique à celle de nos jours. « Lors de l’époque pharaonique, l’espèce canine jouait un rôle cultuel, fonctionnel et quotidien très important. Le chien familier était bien traité, soigné s’il était malade », explique le vétérinaire Dr Amir Khalil, originaire du Fayoum. L’historien Hérodote a rapporté qu’à la mort de leurs chiens, les propriétaires réservaient un emplacement pour leurs sépultures, et qu’en signe de deuil, ils se rasaient la tête et le corps. Le chien était plutôt un attribut masculin ; hors scènes de chasse, on le représentait souvent couché sous le siège de son maître. Pourtant, à cette époque, l’animal n’avait pas de panier aussi confortable que celui de nos jours.

Cette stratégie mondiale et cet appel conjoint intensifient la collaboration pour lutter contre les risques sanitaires critiques à l’interface homme/animal/environnement, des défis qui nécessitent une véritable approche. Ils tiennent à mettre réellement en oeuvre le principe « Un monde, une santé » pour améliorer les systèmes de santé et garantir l’accès à un traitement abordable contre la rage humaine. Et tout cela pour tenter d’éliminer cette maladie transfrontalière. « Nous avons réussi non seulement à vacciner les chiens du Fayoum, mais aussi ceux d’autres gouvernorats de la République. Depuis le début de l’année 2020, nous avons vacciné 2 956 chiens à Hurghada, 4 000 à Cheikh Zayed, dans la Cité du 6 Octobre, 400 à Maadi, 300 dans le Nouveau Caire, 100 à Dahab, situé dans le gouvernorat de la mer Rouge, 70 au Sheraton Héliopolis, 60 à Madinet Nasr, 45 à Manial, 40 dans la ville de Chorouq, 62 à Zeitoun, 21 à Amiriya, 7 à Zamalek », énumère Dr Dina Zoul Fakkar, activiste dans le domaine des droits des animaux à l’issue de la conférence sur le sujet à Hélouan.

Une telle stratégie a été mise en place à cause du grand nombre de chiens errants dans les rues de l’Egypte. Craintifs dans les quartiers animés, les chiens errants peuvent se montrer bruyants et agressifs dans les faubourgs mal éclairés et jonchés de déchets. Nombreux sont les gamins et les adolescents qui ont été percutés par des voitures en essayant d’échapper à un canidé ou une meute de chiens. Des femmes aussi ont été mordues. « L’année dernière, en sortant de ma voiture, je suis tombée sur un chien de rue énorme. Il s’est approché de moi et m’a mordue sans même aboyer », relate Abir Helaly, femme au foyer, qui habite Cheikh Zayed, dans la ville du 6 Octobre. Cette dernière s’en est tirée avec une grosse plaie à la cuisse et une injection à l’hôpital.

Le phénomène des chiens errants a commencé à exploser lors du soulèvement populaire de 2011, quand les éboueurs avaient cessé de ramasser les ordures. « Les lacunes du système de ramassage des ordures sont la principale cause de la crise des chiens errants en Egypte. Ajoutés à cela les embouteillages monstres, la pollution atmosphérique et la présence des déchets ménagers dans les rues », estime Dr Abdel-Hakim Mahmoud, chef du conseil d’administration de l’Organisme général des services vétérinaires en Egypte. Une stratégie internationale a été donc élaborée pour mettre fin aux morsures de chiens, en utilisant les armes à feu ou les poisons. L’usage de la strychnine, une toxine foudroyante, est particulièrement décrié par certains habitants et les ONG, car elle est considérée comme « inacceptable » au regard du bien-être animal par l’OIE, dont l’Egypte est membre.

Certains chiens de rues, porteurs de cette maladie, sont très dangereux pour l’homme : La morsure d’un chien enragé peut tuer en 24 heures. Datant de plus de 4 000 ans, la rage est une zoonose virale (maladie transmissible entre l’homme et l’animal) à prévention vaccinale. La rage est l’une des maladies les plus terrifiantes connues de l’homme. Dès lors que les symptômes cliniques apparaissent, la rage est mortelle dans pratiquement 100 % des cas. Sans traitement, la rage conduit au coma et à la mort par insuffisance respiratoire de la victime. « Les chiens domestiques sont responsables de la transmission du virus de la rage à l’homme dans près de 99 % des cas. La rage se transmet en général à l’homme et à l’animal par la salive en cas de morsure ou d’égratignure. Chaque année, plus de 29 millions de personnes sont vaccinées après avoir été mordues. Ainsi, des centaines de milliers de décès par an sont imputables à la rage », dit Dr Ayman Mahrous, président de la Direction centrale pour la santé générale des maladies conjointes auprès du ministère de l’Agriculture. Et d’ajouter : « Nous mettrons tout en oeuvre pour que les animaux de compagnie soient vaccinés et que les personnes qui seront exposées aux morsures ou griffures sachent à quoi s’en tenir (que faire en cas d’agression ? Où se rendre ? Et à qui s’adresser ? ».

Sans aucun doute, il existe des vaccins sûrs et efficaces, considérés comme gratuits ou financièrement abordables pour lutter contre la rage canine. Il est aussi important que les gouvernorats et les propriétaires de chiens puissent avoir un accès facile à des vaccins de qualité de façon à conduire des campagnes de vaccination efficaces sur le long terme. « L’élimination de la rage d’origine canine permettra non seulement de sauver la vie des citoyens, mais aussi d’améliorer les conditions de vie de millions de personnes en contribuant à faire progresser la sécurité sanitaire mondiale », conclut Nasr El Dine Hag El Amine, représentant de la FAO en Egypte.

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