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Le smartphone, la nouvelle star de la photo

Dina Bakr, Mercredi, 14 octobre 2020

Loin des clichés, des négatifs, des techniques analogiques et des laboratoires sombres destinés au tirage et à l’impression, la photographie a connu une véritable révolution grâce au développe­ment du numérique, mais aussi aux smartphones. Focus.

Le smartphone, la nouvelle star de la photo
Mohamed Mamdouh adore illustrer l’ombre dans ses photos.

Lors du dernier concours de photos organisé par Egypt Press Photo (EPP), branche des photographes au syndicat des Journalistes, en 2020, Ahmad Mansour, étudiant à la faculté de poly­technique de l'Université d’Alexandrie, a été classé 7e et a reçu le prix d’hon­neur pour une photo prise avec son téléphone portable à la gare centrale du Caire. « Scruter un portrait ou un pay­sage avant de prendre une photo ne m’intéressait pas. Ce sont plutôt les réactions positives des gens qui ont provoqué le déclic, alors que je faisais du bénévolat dans une association où je prenais des photos des différentes acti­vités avec mon portable. J’ai profité de mes moments libres pour prendre en photo des paysages ruraux et des per­sonnages marquants, afin de raconter des histoires autour d’un thème ou de la vie quotidienne », s’exprime Mansour. Cet étudiant, originaire de Béheira, a pris par exemple des photos très expres­sives de sa grand-mère portant une djellaba noire, tenue traditionnelle des femmes âgées vivant dans les villages du nord du Delta ou de Haute-Egypte. En saisissant le regard, les traits et expressions du visage de sa grand-mère, Mansour voulait montrer qu’elle repré­sente un vrai mystère pour lui. Pourtant, les photos qu’il a prises en close-up reflètent tout l’amour et le respect qu’il porte à sa mémé : un personnage exceptionnel, à la fois typique et unique.

Pour Mansour, l’outil utilisé pour prendre la photo n’est pas le facteur le plus important, l’important est que le photographe possède à la fois une technique et une vision. Ce photo­graphe amateur a suivi des cours de photogra­phie gratuits en ligne. Et sur Internet, il a lu quelques biographies de grands photographes à l’exemple des Américains Mary Ellen Mark et Robert Adams, ainsi que les différentes tech­niques qu’ils ont utilisées. D’après lui, le pho­tographe n’a pas besoin d’un appareil haute­ment sophistiqué pour réaliser de belles photos. « Au Koweït, j’ai été classé premier au niveau du monde arabe lors du concours Hippee Eye pour la photo d’un vieillard tenant sa canne, un regard perdu dans l’in­fini perdu, alors qu’il était assis près de la fenêtre dans un train. Cette photo a été prise avec un vieux cel­lulaire de 2012, dont la caméra dis­pose de 12 méga pixels de résolu­tion. Plus le nombre de méga pixels est grand, plus la photo est claire et nette », affirme-t-il. L’important c’est de travailler sur les éléments qui composent la photo et capter un regard et des expressions du visage tout en choisissant le moment pro­pice pour prendre cette photo.

Les photos prises avec son por­table ont été publiées dans le quoti­dien Al-Shorouk, d’autres ont paru dans un film de propagande sur la chaîne de documentaires National Geographic, où il a abordé le thème des fabricants d’instruments de musique orientale.

Un espace pour les amateurs

Ahmad Mansour compte parmi les milliers d’amateurs qui ont rejoint le groupe créé sur Facebook et qui porte le nom de Phonographie. Un groupe qui compte environ 523 000 membres. Les férus de photos prises avec portable ne sont pas seulement des Egyptiens, d’autres nationalités font partie du groupe, notamment des Algériens et des Iraqiens. Les gérants de la page exami­nent la photo envoyée et décident si elle mérite d’être publiée ou pas dans ce groupe. En pas­sant en revue cette page, on a l’impression de visiter une galerie de photos où différents thèmes sont exhibés : paysages, portraits, métiers, sites historiques et autres. Il suffit de mentionner au-dessus de la photo le type de portable utilisé. « Nous voulons réserver ce privilège uniquement pour les amateurs de photos avec téléphones portables. Lorsqu’on a des doutes, c’est-à-dire dans le cas où la photo n’a pas été prise avec un cellulaire, on demande au photographe de nous envoyer l’original sans retouches pour l’authentifier selon les paramètres et vérifier si elle a été prise avec un portable ou un appareil photo. Par ailleurs, mentionner le type de portable permet aux amateurs de faire la différence entre les quali­tés de caméras de cellulaires et le choix du téléphone portable qui leur convient le mieux », explique Mansour. Selon lui, il y a des cellu­laires parfaits pour la prise de photos la journée, d’autres idéals pour capter des paysages et ainsi de suite. Avoir une bonne caméra sur son télé­phone portable pour capter le petit instant qui met en relief la beauté d’une personne ou d’un paysage tout en choisissant le lieu est devenu possible pour tout le monde.

Le smartphone, la nouvelle star de la photo
L’une des photos primées : Le vieux dans le train.

« Il n’est pas nécessaire de posséder un appareil professionnel dont le prix atteint les 30 000 L.E., il suffit d’un téléphone portable à 2 000 L.E. pour avoir de bons clichés, à condi­tion d’être au bon endroit et au bon moment pour suspendre le temps », précise Mohamad Mamdouh, 26 ans, vidéographe. Il organise avec les amateurs de photos de portable des excursions d’un jour, afin de raconter des histoires pour ceux qui ne peuvent pas se déplacer de chez eux. Il pense que c’est une opportu­nité que d’avoir cet outil entre les mains et prendre des photos de métiers traditionnels qui peuvent disparaître un jour. « Léger, toujours dans ma poche, le cellulaire m’a permis de concrétiser certaines idées, telles que prendre en photo la dernière génération ayant travaillé à la fabrication de statues en albâtre à Louqsor et des photos qui pourront servir de documentation à l’occa­sion de Aïd Al-Solh (fête de concilia­tion) à Siwa », raconte Mamdouh. Il dit que grâce aux développements technologiques, les caméras embar­quées sur les cellulaires ont facilité la prise de photos, car chacun peut prendre des photos dans la rue, à n’importe quel moment et sans craindre personne. Ce qui n’est pas le cas du photographe. Avec son sac en bandoulière renfermant son maté­riel photographique, il n’est pas sou­vent le bienvenu. « Avoir sa propre caméra incrustée dans un coin de son portable donne espace au photo­graphe de demander la permission de prise de photos, et ça lui évite la défense dès le début qui arrive aux pho­tographes qui portent de grands appa­reils photo. Le phonographe prend son temps pour expliquer aux sources la raison pour laquelle il veut prendre ses photos », souligne-t-il. Mais cette liber­té de prendre des photos à tout moment le contraint. Mamdouh a demandé l’au­torisation aux personnes qu’il a photo­graphiées, s’il pouvait ou non les publier. « Si je vois que les traits d’une personne sont très expressifs, je demande à la personne si je peux publier sa photo, et au cas où il ne serait pas d’accord, je l’annule », déclare-t-il, estimant être sur le bon chemin en ayant 17 photos publiées dans le magazine Vogue Italia (revue spécialisée en publication de photos au niveau international). Pour autant, le fait de manipuler une caméra 24h sur 24 ne fait pas oublier à Mamdouh de respecter la vie privée des autres. Il ne veut pas que son téléphone devienne un instru­ment qui enfreigne la liberté indivi­duelle.

85 % des photos prises

avec un portable

Selon le site financier Business Insider, les smartphones ont donné un coup d’accélérateur à la photographie, car le nombre de photos prises avec des cellulaires est en recrudescence : de 660 milliards de photos en 2013 jusqu’à 1 200 milliards en 2017. Et 85 % de ces photos ont été prises avec des cel­lulaires, 10,3 % avec des caméras numériques et 4,7 % avec des tablettes. Suite à cette évolu­tion, les amateurs de photos avec cellulaires comptent organiser leur propre exposition. « J’attends le bon moment pour partir au Maroc, en Tunisie, en Malaisie ou en Grèce et prendre des photos bien plus belles que celles qui ont été publiées sur les réseaux sociaux », affirme Bassam Chwiqui, chef de l’unité de traitement dans une société pétrolière.

Et pour rester en phase avec son époque, EPP a consacré en 2018 un prix pour les photos de portable. « Les créateurs de portable intro­duisent de plus en plus de caractéristiques techniques sophistiquées dans les caméras en augmentant la résolution et en offrant jusqu’à 5 applications de caméra pour un seul cellu­laire », commente Magdi Ibrahim, patron à EPP. Il ajoute qu’il ne faut pas dénigrer ce progrès en matière de photographie, car de belles photos prises avec un portable prouvent que l’amateur a du talent. En outre, à EPP, les jurys s’intéressent particulièrement aux retouches portées sur les photos prises et qui ne doivent pas servir pour camoufler certains défauts. « En faisant des retouches, le photo­graphe peut dévier de l’idée principale, car un réglage pourrait avoir un impact négatif sur l’image », souligne Ibrahim. Sur le plan acadé­mique, Magdi Ibrahim signale qu’il aborde le sujet de la photographie avec téléphone por­table en donnant des cours à l’Université cana­dienne d’Al-Ahram. « En 2 ou 3 cours, je pro­digue des conseils sur l’utilisation des caméras de cellulaires et la manière de prendre des photos journalistiques à des moments précis de la journée et comment faire pour éviter de trembler lors de la prise », précise Ibrahim.

Cependant, les appareils photo traditionnels gardent encore leur place à l’occasion de cer­tains événements, comme les matchs de foot­ball. Selon Magdi Ibrahim, le triangle d’expo­sition de la caméra (ouverture, vitesse et sen­sibilité) rehausse la qualité des photos prises durant les matchs. Il pressent que le dévelop­pement des caméras des cellulaires leur per­mettra d’entrer en concurrence avec les appa­reils photo.

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