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Hadj 2020 : Le rêve manqué

Chahinaz Gheith, Mercredi, 29 juillet 2020

Les Egyptiens ne pourront pas accomplir le hadj cette année, puisque l'Arabie saoudite l'a annulé hormis pour quelques pèlerins résidents, en raison de la pandémie de Covid-19. Focus sur le côté culturel et social de ce rite, qui, au-delà de son aspect religieux, revêt une importance particulière dans la vie des Egyptiens.

Hadj 2020 : Le rêve manqué
86 000 Egyptiens ont accompli le hadj l’an dernier.

Le grand pèlerinage est l’un des cinq piliers de l’islam. Il est obli­gatoire une fois dans la vie pour tout musulman, à condition qu’il ait les moyens physiques et matériels de l’accomplir. Au-delà du caractère cano­nique, c’est l’un des voeux les plus chers de tout fidèle, un voyage qui se prépare plu­sieurs mois, voire plusieurs années, à l’avance, et certaines familles égyptiennes y consacrent les économies d’une vie. L’idée de se retrouver avec d’autres musulmans dans le vêtement blanc du pèlerin est exal­tante. Elle s’accompagne de maintes formes de piété populaire. Hicham Moustapha, 40 ans, n’oubliera jamais la foule blanche tour­nant autour de la Kaaba, sa nuit de prière au sommet du mont Arafat et le sacrifice du mouton, le jour de l’Aïd, sur la Terre Sainte. Pour lui, le souvenir de son hadj, l’an der­nier, à La Mecque est indicible. « La force du hadj est au-delà des mots. Allah nous lave de tous nos péchés. C’est le moment le plus important de la vie du musulman », indique-t-il. Pour partir à La Mecque, Ihab a vidé toute l’épargne acquise depuis son départ au Koweït il y a trois ans, comme employé pour une entreprise de télécoms.

Spiritualité et recueillement mais aussi festivités et dépenses conséquentes. Les pèlerins, qui se préparent au grand départ vers la Terre Sainte, prennent, de plus en plus, en considération de nombreuses dépenses entourant, en amont et en aval, l’accomplissement du hadj. Famille, amis et collègues de travail, tous se bousculent, désormais, à la porte des « élus » pour leur souhaiter un bon voyage et solliciter des prières. Les félicitations sont données dès que le futur pèlerin a achevé les formalités et est sûr de partir. Ainsi, le voyage débute au village, quand le futur hadj sort de sa maison et s’installe à la place d’honneur dans la voiture ou le minibus décoré de palmes et de drapeaux blancs et verts. Sa famille et ses amis s’entassent à l’arrière, et c’est un cortège criant, chantant et klaxon­nant qui l’accompagne jusqu’au lieu de regroupement régional. Pour fêter le départ de son père à La Mecque, Saleh, de la Haute-Egypte n’a pas hésité à organiser des fêtes avant et après le hadj.

Tout un cérémonial

Un gros budget prend en charge, en dehors de l’achat d’un boeuf, les repas, la boisson, la location de bâches et chaises pour les nombreux invités. Tous viennent partager sa joie, participer à sa consécration sociale. La dépense cérémonielle se pour­suivra jusqu’à ce que chacun ait obtenu ce que son rang, son degré de parenté ou de proximité lui fait espérer : nourriture, objets et paroles. « Si vous faites venir des gens chez vous, la moindre des choses est de leur offrir à manger et à boire. Je n’ai fait que le nécessaire, sans aucune ostentation. Et puis, La Mecque, ce n’est pas n’importe quoi, c’est la maison de Dieu », ajoute Saleh, ce Saïdi, qui considère l’organisation de ces festivités comme étant tout à fait normale. Ce comportement n’est pas pour plaire à des savants religieux qui rappellent que l’esprit du pèlerinage, tout comme celui de l’islam, se base sur des valeurs qui hon­nissent le gaspillage et dédaignent l’ostenta­tion. Pourtant, selon la sociologue Nadia Radwan, le comportement de certains Egyptiens en partance pour les lieux saints de l’islam est parfois incompréhensible et presque « ostentatoire ». Selon elle, dans un contexte où le voyage ne dépasse guère un mois, il n’est pas nécessaire de procéder aux festivités telles qu’elles sont faites actuelle­ment. Elle s’étonne d’ailleurs de l’étalage d’autant d’apparences pour quelqu’un qui voyage pour quelques jours dans un lieu saint. Pour expliquer cette forte propension des pèlerins à beaucoup dépenser, la socio­logue Nadia Radwan invoque aussi un besoin de valorisation de son moi au niveau du groupe social. Selon elle, le grand pèleri­nage à La Mecque est la consécration ultime. Ils en retirent les titres honorifiques de « hadja » pour les femmes et de « hadj » pour les hommes. Cette nouvelle identité donne accès à un nouveau statut social, diversement valorisé selon les villages et les quartiers populaires.

Acte de piété et aussi expression de joie et de festivités, le pèlerinage, comme d’autres manifestations religieuses, est vécu chez nous dans l’allégresse. Il est à rappeler que dès l’époque des Fatimides, et quand La Mecque était sous influence égyptienne, Le Caire connaissait de grandes fêtes avec le tissage d’« al-kiswa », la préparation d’« al-mahmal » et les différentes processions qui précédaient le départ de la caravane pour La Mecque. « Le grand cortège, al-mahmal (ce grand coffre à dos d’un convoi de cha­meaux), s’ébranlait sous les acclamations de la foule pour porter vers La Mecque le revêtement de la Kaaba façonné et brodé par les artisans égyptiens. Il se déplaçait dans les rues du Caire pour trois jours avant de prendre la route vers le Hijaz, suivi des soufis qui battaient les tambours, levaient les drapeaux et chantaient des chants religieux et spirituels pour marquer l’événement », souligne la sociologue, tout en ajoutant que le coût d’al-kiswa (tissu recouvrant la Kaaba) était très élevé et Mohamad Ali pacha a ordonné de consacrer une partie des fonds de l’Etat pour ce but. C’est à cette époque que Dar Al-Khoronfoch, au quartier de Bab Al-Chaariya au Caire, s’est chargée de la fabrication d’al-kiswa. Une tradition qui a duré jusqu’aux années 1960 du siècle dernier.

« Al-kiswa » et « al-mahmal » du Grand Baïram

Cependant, l’émotion du retour du pèlerin est plus impressionnante encore que celle du départ, car le hadj s’est approché du paradis. Elle est toujours mêlée au soulagement de retrouver les siens sains et saufs. A l’aéroport du Caire, la famille du hadj Mohamad, 75 ans, l’attend avec impatience. A chaque arrivée d’un autobus de l’aéroport, les haut-parleurs diffusent le nom des voyageurs et les membres de sa famille se précipitent dans la confusion, franchissant les barrières, échappant au contrôle des policiers. Embrassades, larmes, cris, la joie des retrouvailles, l’émotion, l’admiration et le respect se lisent dans les yeux de chacun. Hadj Mohamad est entraîné vers les voitures, et sous la pression de ses parents, il ouvre ses bagages et commence en public la distribution des cadeaux. Car le prestige de celui qui a effectué le hadj se mesure aussi aux tapis de prière, chapelets, foulards, eau de Zemzem et autres cadeaux ramenés des lieux saints. Des petits souvenirs qui pèsent lourd dans la bourse du pèlerin, mais lui garantissent, au retour, la bénédiction de tout son entourage. Dans la voiture qui repart, le hadj Mohamad répond déjà aux questions des siens. Le récit du pèlerinage (rihla hijaziya) est un grand moment. Discours à la fois mystique et réaliste, il témoigne de l’expérience religieuse et de l’émotion du voyage. L’auditoire est attentif aux moindres détails. Une fois rentré chez lui, le hadj Mohamad découvre les peintures et les beaux dessins exécutés sur la façade de sa maison. Cette tradition que l’on ne trouve qu’en Egypte, celle de peindre la maison des pèlerins pendant leur voyage, pour leur souhaiter bonne chance et faciliter leur retour. Le plus doué en dessin de la famille ou un professionnel vient peindre un avion ou un bateau, des moyens de transport pour symboliser le voyage, des symboles religieux comme la Kaaba et al-mahmal, ou évoquant le courage et l’endurance dont les pèlerins ont besoin. Il est important aussi d’écrire le nom du pèlerin, précédé de la mention de son nouveau statut, et l’année du pèlerinage, indiquée par la date du calendrier de l'hégire.

Un rendez-vous raté cette année

Des actes de dévotion et des scènes d’allégresse dont les Egyptiens seront pri­vés cette année, car c’est la première fois dans l’histoire moderne de l’Arabie saou­dite que ce grand rassemblement reli­gieux, parmi les plus importants au monde, n’aura pas lieu dans les conditions requises et avec l’afflux ordinaire et massif de plus de deux millions et demi de pèlerins vers La Mecque et Médine, les deux villes saintes de l’islam. Du coup, les Egyptiens, qui souhaitent faire le grand pèlerinage cette année, devront patienter jusqu’à l’an­née prochaine si les risques de contamina­tion au nouveau coronavirus seront d’ici-là moindres, voire disparus (86 000 Egyptiens ont accompli le hadj l’an der­nier). Les autorités saoudiennes, qui crai­gnent une contamination à l’échelle des deux millions et demi de pèlerins que leur pays reçoit habituellement chaque année, en ont décidé ainsi. Seul un millier de fidèles résidant sur place sera autorisé à accomplir ce rite, et des conditions strictes sont appliquées.

L’annonce officielle a cependant ajouté à la déception des fidèles qui souvent attendent de longues années pour pouvoir se rendre au hadj, passent par une préparation spirituelle et doivent économiser d’importantes sommes d’argent. « Mon espoir d’aller à La Mecque était si grand. Je me préparais depuis des années. Mais que faire ? C’est la volonté d’Allah », se désole Fardos, 72 ans. Et si beaucoup d’Egyptiens disent comprendre la décision saoudienne, certains expriment une forte incompréhension. Moustapha, 54 ans, ne voit pas de raison pour l’annulation du hadj. « Il y a un traitement pour ce virus et d’autres virus peuvent être plus mortels », lance-t-il, tout en évoquant Ebola et le MERS-CoV (syndrome respiratoire du Moyen-Orient), alors que le hadj n’a pas été annulé depuis la fondation du Royaume en 1932. Pourtant, le débat a été vite clos quand la Ligue islamique mondiale, le chef de l’Organisation de la Coopération Islamique (OCI) ainsi qu’Al-Azhar, institution de l’islam sunnite, ont salué la décision saoudienne et ont indiqué reconnaître la légitimité de ce hadj limité dans l’intérêt des pèlerins eux-mêmes. Etant donné que la priorité absolue est de toujours permettre aux pèlerins musulmans d’accomplir les rites du hadj.

D’ailleurs, le coronavirus n’est pas la première perturbation que le hadj a connue dans son histoire. En effet, depuis que le premier hadj officiel a été dirigé par le prophète Mohamad, paix sur lui, en 632, le pèlerinage a été soumis à des guerres, des famines, des maladies et des interruptions politiques. Selon les historiens de la Fondation Roi Abdel-Aziz pour la recherche et les archives, le hadj a été interrompu au moins 40 fois depuis 930, lorsque des membres d’une secte chiite appelée les Qarmatiens ont saccagé la Pierre noire de la Kaaba et assassiné 30 000 pèlerins. Le hadj a été suspendu pendant une décennie jusqu’à ce que la pierre ait été rendue à La Mecque. Des épidémies ont également interrompu les pèlerinages passés. Le choléra a coûté la vie à des dizaines de milliers de pèlerins au XIXe siècle, en 1821, par exemple, 20 000 personnes sont mortes, et en 1865, des pèlerins du delta du Gange ont apporté la maladie à La Mecque où elle s’est propagée aux pèlerins d’autres pays et a finalement contribué à un bilan mondial de 200 000 morts.

Aujourd’hui que la donne a changé et que le hadj est, disons-le, annulé bien que la décision du Royaume saoudien de le limiter à un millier de personnes en sauve la forme et la symbolique, il est attendu que les candidats inscrits cette année verront leurs dossiers reconduits pour l’année prochaine. Une déception pour les fidèles et un coup dur pour les voyagistes spécialisés dans le tourisme religieux. « J’ai dû rembourser à mes clients les frais de la omra de Ragab et de Ramadan, j’ai perdu deux millions de L.E. Aujourd’hui, j’ai mis tous mes salariés au chômage partiel. J’ai laissé juste un avec moi. Je n’ai pas beaucoup d’argent pour tenir longtemps », se désole Chérif Khairi, chef d’agence de voyages qui affronte de grandes difficultés, vu que le grand pèlerinage représente 80 % du chiffre d’affaires de la boîte. A Chérif et aux candidats pèlerins reste l’espoir que l’année prochaine, tout redeviendra normal.

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