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Récitateurs de Coran : Les voix de la dévotion

Dina Bakr, Mercredi, 29 juillet 2020

Du kottab à Al-Azhar en passant par la vieille génération de cheikhs célèbres, les récitateurs du Coran égyptiens ont réussi à s’imposer grâce à leur formation. Aujourd’hui, le syndicat des Récitateurs, qui compte 9 000 membres, continue à suivre ce parcours.

Récitateurs de Coran : Les voix de la dévotion
Le cheikh Mohamad Hachad, chef du syndicat des Récitateurs, recevant du président Abdel-Fattah Al-Sissi la médaille des sciences et des arts de première classe.

Faire revivre l’esprit de l’école coranique égyp­tienne, tel était l’objectif du dernier concours virtuel pour la lecture du Coran qui a été organisé en juin dernier par l’Uni­versité du Caire. Le concours a com­pris 371 participants de différents horizons éducatifs et professionnels. « Une belle récitation du Coran consiste à prononcer correctement tout en appliquant avec perfection les règles du tajwid (réciter correc­tement les mots et versets du Coran par l’embellissement de la lecture tout en suivant les règles du tajwid comme l’accentuation et la modula­tion de la voix) », explique Mohamad Al-Khocht, recteur de l’Université du Caire. Chaque candidat a envoyé un enregistrement audio de 3 minutes pour permettre au jury d’évaluer son niveau de compétence en lecture du Coran. Sur son site cu.edu.eg, l’uni­versité a mis à la disposition des participants l’adresse email sui­vante : [email protected] afin de recevoir les enre­gistrements audio. 30 étudiants ont été décorés et 19 ont gagné à cette compétition.

Selon Mohamad Al-Khocht, l’ob­jectif du concours est de détecter les meilleures voix. « Peu importe la nationalité du gagnant, l’essentiel est de tomber sur un récitateur du Coran qui maîtrise le tajwid. Il doit avoir une belle voix et du charisme auprès de l’audience, à l’exemple du talentueux cheikh Mohamad Réfaat, une des plus belles voix qu’ait connues l’Egypte. Les versets du Coran récités par ce cheikh conti­nuent d’envoûter les gens, 80 ans après son décès », dit Mahmoud Alam el Dine, porte-parole de l’Uni­versité du Caire.

L’Egypte occupe une place remar­quable dans le monde en matière de récitation du Coran, et les cheikhs égyptiens sont connus pour leur compétence. Ils respectent les règles du tajwid et ont une prononciation à la fois bonne et correcte des paroles d’Allah. « L’inauguration de la sta­tion de radio coranique Al-Qorän Al-Karim en 1964 a permis d’élargir l’audience permettant aux auditeurs d’entendre le Coran psalmodié par un cheikh plutôt qu’un autre. Cette chaîne radiophonique a consacré un créneau horaire dédié aux 5 grands cheikhs : Mahmoud Al-Hossari, Mohamad Seddiq Al-Menchawi, Moustapha Ismaïl, Mahmoud Al-Banna et Abdel-Basset Abdel-Samad. Ces derniers continuent d’enchanter les auditeurs grâce à leurs voix extraordinaires », révèle Hassan Soliman, ex-président de la radio Al-Qorän Al-Karim.

Aujourd’hui, ils sont 9 000 à être membres du syndicat des Récitateurs du Coran. Seuls 3 000 d’entre eux sont inscrits en tant que récitateurs du Coran durant les cérémonies de funérailles. « Le tiers des récitateurs du Coran qui possèdent de belles voix est sollicité dans diverses occa­sions, alors que d’autres (un peu plus de la moitié) enseignent le Coran dans les mosquées ou les ins­titutions éducatives d’Al-Azhar », explique Mohamad Saleh Hachad, responsable du syndicat des Récitateurs égyptiens. Il souligne que la plupart des cheikhs ensei­gnent le Coran à leurs enfants dès leur jeune âge.

Un apprentissage dès le plus jeune âge

Un exemple, le cheikh Abdel-Basset Abdel-Samad dont les deux fils, Tareq et Yasser, sont d’excel­lents récitateurs du Coran. Concernant la famille de Mohamad Seddiq Al-Menchawi, l’art de psal­modier le Coran se perpétue de père en fils et même le petit-fils Seddiq et les 2 oncles Mohamad et Mahmoud sont des récitateurs hors pair. « L’Egypte est le premier pays à avoir enseigné la manière de lire le Coran au monde islamique. Le dia­lecte égyptien, proche de l’arabe classique, s’adapte parfaitement à la lecture du Livre Saint et permet de clarifier les sens des mots contenus dans un verset », souligne Hachad. Il ajoute que lorsqu’il a été envoyé par le ministère des Waqfs à Seattle, aux Etats-Unis, pour occuper le poste d’imam pendant la période du Ramadan, les fidèles ont apprécié sa façon de lire et de réciter le Coran. L’année suivante, l’administration du centre a agrandi la salle consacrée aux prières, au lieu de contenir 300 fidèles, aujourd’hui, elle en accueille 3 000.

Savoir réciter le Coran avec per­fection et maîtrise demande du temps et de l’entraînement. Un apprentissage qui commence dès le jeune âge. « J’ai été élevé dans une famille coranique. Mon père et mon grand-père étaient des lecteurs du Coran et des muezzins. Et à la mai­son, on écoutait toute la journée les versets du Coran, diffusés à la radio », dit le cheikh Chawqi Abdallah, 31 ans, qui enseigne le Coran et le tajwid à Damiette et est l'un des participants au concours. Ses oncles, paternels ainsi que maternels, sont d’excellents récita­teurs du Coran. Lors de son appren­tissage du Coran au kottab (école coranique), Chawqi a toujours été un élève studieux. Pour éviter les puni­tions du cheikh, il apprenait tout par coeur. Son père l’incitait à lire le Coran tous les jours, à réciter plu­sieurs fois les versets qu’il avait déjà appris pour prononcer correctement les mots et en comprendre le sens. Il lui demandait d’éviter les jeux et les sorties avec d’autres enfants. « Mon père m’a mis en tête qu’en lisant régulièrement le Coran, il m’offri­rait ses secrets et me comblerait de bénédiction », souligne Chawqi. Sa maîtrise du tajwid lui a permis de participer à plusieurs concours de tilawa (lecture) du Coran organisés au ministère des Waqfs, aux centres de la jeunesse et dans des chaînes de télévision privées. Il détient de nom­breux certificats d’appréciation et tableaux d’honneur. Il a même gagné des voyages et des livres précieux lors de plusieurs concours. Chawqi a contribué à la formation de plusieurs cheikhs afin qu’ils puissent diriger les kottabs des villages voisins. « Je suis fier de pouvoir transmettre mon savoir et mon expérience aux habi­tants de mon village ainsi qu’à leurs enfants en espérant recevoir la béné­diction de Dieu ». Il compare la voix de chaque cheikh à un fruit du point de vue de la tonalité de la voix qui diffère d’un cheikh à l’autre. « Les cheikhs Moustapha Ismaïl, Mohamad Badr Hussein et Ragheb Moustapha Ghalwach sont mes cheikhs préférés. Ils sont tous par­faits, mais chaque voix a une saveur particulière. Prenons l’exemple du cheikh Moustapha Ismaïl quand il lit les versets du paradis, sa voix suave est agréable, je me délecte de sa saveur. Quant à Ghalwach, sa voix douce comme de la soie s’infiltre magiquement dans mon coeur. Cette variété de voix me permet de diversi­fier mes sources et profiter d’une dose de piété à des moments diffé­rents », explique Chawqi.

Al-Kottab est la première destina­tion pour apprendre le Coran. Les récitateurs du Coran sont presque tous allés à l’école coranique durant la période préscolaire. Au kottab, l’apprentissage du Coran se fait en groupe. C’est plus motivant pour les enfants, qui, spontanément, assimi­lent les versets du Coran tout en fai­sant attention à la prononciation des mots et à la modulation de la voix. « Des enseignants et des théologiens sont allés au kottab, et ils continuent à transmettre leurs connaissances coraniques à d’autres générations », informe le cheikh Chawqi Abdallah.

Agé de 28 ans, Essam Al-Amir, récitateur, a commencé à apprendre les versets du Coran à l’âge de 6 ans. Il était doté d’une belle voix, ses proches et ses voisins l’invitaient souvent lors de divers événements pour faire une lecture du Coran. Et comme les gens appréciaient sa voix, lui-même voulait en jouir tout seul. « Lorsque j’étais jeune, je montais sur le toit de la maison et me glissais à l’intérieur d’un réservoir d’eau vide pour entendre l’écho de ma voix en récitant les versets du Coran. Et à l’école, je ne ratais jamais l’occa­sion de lire le Coran à la radio sco­laire », affirme Essam qui est doté d’une excellente mémoire, il lui suf­fit d’entendre une fois un verset du Coran pour le réciter par la suite. Diplômé d’Al-Azhar, il a obtenu de son ancien cheikh Igaza (l’assenti­ment) et Sanad (confiance absolue) pour devenir récitateur du Coran.

10 réwayat (modes de récitation) se perpétuent depuis l’époque du prophète Mohamad. Chacune pou­vant être compatible avec l’accent répandu dans un pays. Hafs An Assem est la méthode de lecture adoptée en Egypte. Tandis qu’au Maroc, Warch et Qalone donnent une autre tonalité de son dans la lec­ture du Coran sans changer évidem­ment les règles de prononciation des mots. « La méthode de lecture de Hafs An Assem, la plus facile et la plus répandue, est destinée aux gens instruits et non instruits alors que les autres réwayat peuvent appuyer sur les lettres de manière exagérée, lorsqu’il s’agit, par exemple, d’une description », explique Hachad.

Une technique et des règles précises

L’ancienne génération des récita­teurs sont de bons enseignants du Coran pour ceux qui veulent apprendre les règles de la tilawa. « Etant petit, j’avais un coffre rempli de cassettes du cheikh Sayed Saïd. Ce cheikh est connu par sa célèbre tilawa de la sourate Youssof », sou­ligne Essam Al-Amir. Il se souvient que lorsqu’il a entendu la sourate Youssof déclamée par le cheikh, c’est comme s’il voyait un film racontant l’histoire du prophète. « Une belle voix n’est pas le seul baromètre pour désigner un bon lecteur du Coran. Il doit posséder d’autres atouts comme exceller dans la lecture du Coran car une erreur de prononciation d’une lettre ou d’un mot pourrait changer la signifi­cation du mot », explique Al-Amir. En effet, une bonne récitation cora­nique permet d’accéder aux sens cachés des mots. Grâce à la voix, le cheikh peut trouver et utiliser la bonne tonalité afin de permettre une meilleure compréhension des paroles divines. Lorsqu’il s’agit des versets sur le paradis, la voix du cheikh est plus harmonieuse et gaie. Et si le verset décrit la souffrance de l’enfer, la voix du cheikh devient grave et mélancolique.

En fait, il existe 7 maqamate (Mugham) qui peuvent être utilisés lors de la lecture du Coran et qui aident à saisir les objectifs de chaque verset et comprendre le message divin. « Le cheikh Moustapha Ismaïl préfère l’utilisation des maqamate afin de donner le sens véritable du verset lors de la lecture du Coran », décrit Essam Al-Amir. Il souligne que ce cheikh de renom a formé plusieurs générations de cheikhs qui désiraient se tailler une place dans le monde en matière de récitation cora­nique. D’après le cheikh Mahmoud Abdallah, 24 ans, récitateur du Coran à Daqahliya, l’école égyp­tienne de la tilawa a marqué de son empreinte plusieurs pays du monde à l’exemple de cheikhs d’Iran, du Pakistan et de l’Afrique du Sud qui imitent les cheikhs Abdel-Basset Abdel-Samad et Mahmoud Al-Tablawi.

En effet, les cheikhs d’aujourd’hui confient qu’ils ont la chance d’être vus et entendus partout dans le monde grâce à Internet, mais n’ont plus beaucoup d’importance dans la vie quotidienne des gens comme ce fut le cas autrefois. « A l’époque, le Coran se récitait lors de plusieurs occasions : inauguration d’un pro­jet, mariage, funérailles et fêtes reli­gieuses. Il y avait même des familles qui consacraient une rétribution au cheikh. Il passait tous les jours pour bénir les maisons avec sa lecture du Coran. Actuellement, on ne nous demande qu’aux funérailles et il est rare que des personnes sollicitent la présence d’un cheikh pour enseigner le Coran à leurs enfants », affirme Chawqi.

L’école égyptienne de la lecture a connu une régression à la fin des années 1980 et 1990, suite à l’inva­sion des cassettes des cheikhs saou­diens, récitateurs du Coran. « Ils ont évidemment une belle voix et sont compétents, mais je préfère entendre psalmodier le Coran par la voix d’un cheikh égyptien, qui m’apaise et me procure du bien-être », achève Amal, professeure de langue arabe.

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