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Quand l’envie de bébé devient obsession

Chahinaz Gheith, Mardi, 17 mars 2020

Des recettes de grands-mères à la congélation d’ovocyte en passant par la fécondation in vitro, nombreuses sont les femmes qui tentent tout pour réaliser le rêve de la maternité. Témoignages à l’occasion de la Fête des mères.

Quand l’envie de bébé devient obsession
Une femme a 4 % de chances d’aboutir à une grossesse par ovocyte congelé si le prélèvement est effectué avant 35 ans.

En 2018, un feuilleton, Sabie Gar (le septième voisin), fait tabac et suscite des remous. L’un des personnages les plus controversés est une jeune-fille belle, libre et indépendante qui a la trentaine et qui veut être mère sans pour autant vouloir se marier, elle pense donc recourir à la congélation des ovocytes. L’idée choque même sur l’écran. Deux ans plus tard, Reem Mehanna, une jeune fille de 35 ans qui rêve de maternité tout en voulant être maîtresse de sa vie, passe de la fiction à la réalité. Sur un plateau de télévision et sur une vidéo publiée sur Facebook, elle dévoile haut et fort qu’elle a procédé à cette technique. « Je ne voulais pas être à la merci de mon horloge biologique. Je voulais juste laisser ma vie se dérouler naturellement, voir si un bon partenaire se trouvait sur le chemin », lance cette poétesse et activiste sur Facebook. Coût de l’opération : 12 000 L.E. pour l’intervention plus 1 000 L.E. par an pour la congélation. Le geste scandalise. Une pluie de critiques submerge cette première jeune fille égyptienne à franchir le pas et à encourager ses paires à le faire afin de favoriser leurs chances d’être mères un jour. Pour Reem, « c’est une sorte d’assurance bébé », « la meilleure décision qu’elle ait jamais prise ». « Pour certaines femmes, la vie semble toute tracée. Rencontrer l’homme de leur vie assez jeune, se marier et avoir des enfants. Pour d’autres, ce n’est pas le cas. Et avec le temps qui passe, la fertilité baisse. C’est une vraie source d’angoisse alors que l’âge moyen du mariage se fait de plus en plus tardif », dit-elle.

La congélation des ovocytes est aussi présentée comme une solution à celles qui suivent une chimiothérapie, un traitement susceptible de rendre stérile. « On fait récolter leurs gamètes quand ils sont encore jeunes et vaillants, on les congèle, et on les récupère à la quarantaine pour les utiliser dans une Fécondation In Vitro (FIV) », souligne Dr Mohamad Yasser, gynécologue, expliquant que la ménopause intervient aux alentours de 50 ans et l’infertilité 10 ans plus tôt.

Faire tout et n’importe quoi

Mais pourquoi cette idée choque-t-elle alors que la maternité a une si grande importante dans la société ? Et que près de 13 millions de jeunes de 18 à 34 ans, dont près de 500 000 femmes de plus de 35 ans, selon l’Agence centrale pour la mobilisation publique et les statistiques (CAPMAS), sont encore célibataires ? Serait-ce le nouveau combat des femmes qui aspirent à devenir mère ? Un combat qui a déjà vu bien d’autres formes, comme celui de Mervat, mariée à l’âge de 22 ans, qui n’imaginait pas son existence se passer sans avoir un enfant. Après une première fausse couche, elle a du mal à retomber enceinte. Depuis, c’est le parcours du combattant : rapports sexuels programmés, prises de sang presque quotidiennes, échographies, traitement à répétition. Suivront quatre années difficiles où les fausses couches s’enchaînent avec les souffrances et l’anxiété qui vont de pair. « A chaque grossesse, l’espoir, et à chaque fausse couche, la déception. L’angoisse prenait le dessus. C’était devenu obsessionnel », dit Mervat qui s’est tournée vers la fécondation in vitro, une intervention qui coûte entre 10 000 et 50 000 L.E. Son mari, concierge, n’a pas hésité à vendre son lopin de terre pour payer le prix. Un gros sacrifice dans la mentalité paysanne traditionnelle égyptienne, où les traditions veulent qu’on ne vende jamais la terre, que c’est presque un déshonneur. Un prix cher au sens propre comme au sens figuré car il a fallu au couple cinq tentatives de FIV pour que finalement, ça marche. « Quand j’ai pris mon bébé dans mes bras, tout a été oublié. La souffrance physique, les va-et-vient chez les médecins, les analyses, les traitements, les tentatives qui ont échoué, la douleur psychologique, cette spirale infernale de déceptions, de faux espoirs ... L’attente, les maladresses de l’entourage, la honte et les répercussions sur ma vie, usée par ces échecs successifs … Enfin, j’étais maman et c’est tout ce qui comptait ! », déclare-t-elle.

Quand l’envie de bébé devient obsession
Reem Mehanna, première jeune fille en Egypte à congeler ses ovocytes pour réaliser son rêve de faire un bébé avec un futur prince charmant.

La maternité à tout prix, c’est ce qu’incarne donc cette jeune femme comme tant d’autres en Egypte. En témoignent les longues files d’attente devant les centres médicaux qui offrent des traitements contre la stérilité et effectuent des fécondations in vitro. La maternité est en effet considérée comme une des plus belles choses que peut vivre une femme. Et, donner la vie est un événement marquant qui symbolise une étape cruciale dans leur vie. Plus encore, « la femme existe avant tout par son statut de mère depuis des millénaires », explique la sociologue Nadia Radwane. Ce statut a contribué à la construction identitaire des femmes, il donnait et donne encore un sens à leur vie. « Il est vrai que le désir d’avoir un enfant n’est pas qu’inné, il est aussi socialement construit, mais le lien automatique entre femme et maternité reste extrêmement puissant. On est aussi dans une société très normée, où nous sommes faits pour nous reproduire et dès l’instant où l’on déroge à la règle, on dérange. C’est le mythe de la vraie femme : pour être une femme complète, il faut donner la vie », explique-t-elle, tout en poursuivant que les Egyptiens sont un peuple qui aime les enfants et il trône toujours sur la liste des pays arabes les plus surpeuplés. Il suffit de citer qu’un enfant est né toutes les 15 secondes. Pour les Egyptiens, une famille nombreuse est synonyme de protection, de prestige social, de fécondité, etc. « Aussi, la stérilité féminine dans notre société est vécue comme une malédiction, un mauvais sort. Par conséquent, une femme sera stigmatisée lorsqu’elle n’arrivera pas à procréer et elle le vivra comme une défaite, notamment à cause de la pression sociale, des multiples questions des proches ou des regards embarrassants ».

Mais ce ne sont pas que les femmes souffrant d’infertilité qui font tout pour enfanter. Il y a celles qui veulent un deuxième enfant, comme Réham, une ingénieure de 35 ans qui, après avoir eu un premier bébé, n’arrivait pas à tomber enceinte, et qui, plutôt que de se contenter d’un enfant unique, a eu recours à la FIV. Il y a aussi celles qui veulent un garçon à tout prix. C’est le cas de Somaya, cette jeune de 25 ans, épouse d’un polygame qui désire ardemment un garçon. « C’est la raison pour laquelle mon mari m’a épousée. Et j’ai tout fait pour satisfaire son désir, mais en vain. A présent, il menace de prendre une troisième épouse. Pour cause, je n’ai pas pu lui donner le mâle tant désiré », ajoute-t-elle. Recettes de grand-mères, mixtures malodorantes et désagréables au goût les unes que les autres, positions sexuelles précises, calendrier chinois, régime alimentaire précédant les rapports, et même visite de voyantes et de charlatans, Somaya a dépensé une fortune et tout essayé ou presque. Et elle est prête à continuer.

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