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Réseaux sociaux, difficile de décrocher

Chahinaz Gheith, Samedi, 29 février 2020

Plus de « J’aime » ni de « Partage » sur son mur pendant 24 heures. Ce 28 février, c’est la Journée mondiale sans Facebook, dont le but est de lutter contre la cyberdépendance. Si certains ont déjà entamé leur déconnexion, pour d’autres, elle relève d’un véritable défi. Reportage.

Réseaux sociaux, difficile de décrocher

« Facebook ? Je ne m’en sers plus depuis longtemps ! », s’exclame Rania Labib. Et toujours les mêmes réactions envers cette dentiste de 45 ans. Des yeux écarquillés et l’incompréhension : « T’as pas Facebook ? Comment fais-tu pour vivre sans ? » Cela fait 7 ans que Rania s’en est débarrassée, préférant conserver de vrais souvenirs plutôt que des milliers d’images à partager à tout-va. « Je n’ai pas le temps ! J’ai un boulot à plein temps, trois enfants, j’adore lire, aller à l’Opéra et écouter de la musique », lance-t-elle. Cette femme est parfaitement au fait des nouvelles technologies, mais s’en méfie lorsqu’elles empiètent sur sa vie privée. « Je n’ai aucune envie de montrer ce que je fais, de dire avec qui je dîne ou d’être géolocalisée. Le côté exhibitionniste de Facebook me dérange. Et m’en tenir éloignée me permet d’éviter les commentaires acerbes des gens », poursuit-elle. Comme elle, d’autres absents des réseaux sociaux déplorent le fait que les gens ne profitent plus de la vraie vie. « Avant, on faisait les choses à 100 %. Maintenant, on ne les fait qu’à moitié », regrette Ola Ibrahim, une femme au foyer de 77 ans. « Je constate que les gens ne fixent plus de rendez-vous. L’expérience de la vraie solitude est de plus en plus rare. Tout le monde est connecté, partout et n’importe où, dans les moyens de transport, au lit, dans les salles d’attente. C’est difficile dans notre société, où le temps s’accélère, d’être en contact avec soi et de prendre le temps de ressentir ce qui se passe autour de nous », soupire-t-elle.

Mais vivre discrètement et communiquer dans la vraie vie ne sont pas les seules motivations. D’autres se sont déconnectés pour échapper à l’agressivité verbale et à la négativité qui émane de Facebook. C’est le cas de Moustapha, life coach de 40 ans, s’étant retiré de la toile depuis deux ans en supprimant les applications de son téléphone. « J’avais beaucoup de débats politiques sur Facebook. Dans les commentaires, ça prend très vite une ampleur qu’on ne maîtrise pas. Il y a une certaine violence des gens cachés derrière leur écran, qu’ils n’ont plus une fois en face de la personne », assure-t-il, tout en ajoutant que Facebook est devenu une plateforme pour se montrer. « On expose des photos de soi, on s’invente un personnage pas forcément vrai. C’est à la fois très superficiel et énervant », dit Moustapha qui, sans n’avoir jamais touché à Snapchat ou Instagram, n’a jamais eu l’impression de manquer quelque chose. Quant à Houriya, 58 ans, journaliste, elle refuse de perdre son temps à regarder défiler la vie des autres au lieu de vivre la sienne. « Cela crée de la frustration, nourrir ta vie d’actions qui ne t’appartiennent pas. Cette façon constante de se prendre en photo pour Facebook sans vraiment vivre ses propres expériences me dérange et me dégoûte. Et puis avant, on faisait défiler les publications quand on s’ennuyait, aujourd’hui, c’est dès que tu te réveilles », explique Houriya, qui a décidé de supprimer son compte en constatant que certaines de ses relations étaient uniquement nourries par le réseau.

Trois à 7 heures par jour

Idem pour Zeina, 13 ans, élève au cycle préparatoire, qui n’est pas non plus sur les réseaux sociaux. Le partage des photos ne l’attire pas. « Snapchat et Facebook ne m’intéressent pas du tout. Il y a juste un réseau social que j’aimerais avoir, c’est Instagram. Mais mes parents ne veulent pas ! Pourtant, c’est juste pour participer aux groupes de conversation, communiquer avec les autres et suivre les nouvelles des stars », dit-elle.

Rares sont les personnes qui, aujourd’hui, n’ont pas de présence sur les réseaux sociaux. Tout comme les smartphones, ils ont envahi notre vie. Nous en sommes même dépendants. Cliquer est devenu un geste machinal, et l’on se surprend à passer bien plus de temps à scroller sans se rendre compte de l’addiction. On se lève avec Facebook, on mange avec Youtube, on bosse avec Twitter, on fait du sport avec Instagram et on se couche avec Snapchat, ou encore Youtube. Et les Egyptiens seraient les premiers utilisateurs de Facebook et Twitter dans le monde arabe, selon un rapport publié par l’Agence centrale pour la mobilisation publique et les statistiques (Capmas) en coopération avec les Nations-Unies.

Ils passeraient entre 3 et 7 heures par jour les yeux rivés sur leurs smartphones. Un autre rapport publié par l’agence We Are Social pour Internet Research assure que Facebook est le site favori des Egyptiens, avec un taux d’utilisation de 89 % contre 81 % pour Youtube, 77 % pour WhatsApp, 68 % pour Messenger, 62 % pour Instagram, 47 % pour Twitter et 26 % pour Snapchat. Toujours selon cette source, 40 millions d’Egyptiens, soit 40 % de la population, utiliseraient ces réseaux, et 38 millions d’entre eux via un smartphone.

Bref, ce sont des millions d’utilisateurs, de différents âges et cultures, qui vivent en hyper-connexion. Et qui dit réseau social dit avant tout Facebook, créé en 2004 par Mark Zuckerberg et qui compte aujourd’hui 2,32 milliards d’utilisateurs actifs à travers le monde. A tel point que pour certaines personnes, la déconnection est un véritable défi, même pour 24 heures.

C’est tout l’enjeu de la Journée mondiale sans Facebook du 28 février. Lancé en 2010, cet événement a pour but de lutter contre la cyber-dépendance. Pour certains, cette journée a sa raison d’exister, si l’on sensibilise la jeunesse à une prise de conscience sur l’importance des relations humaines physiques de communiquer en famille. « Il est plus intime et plus cordial de discuter avec son conjoint, son enfant ou son frère face à face que de lui laisser un message sur WhatsApp ou Messenger », insiste Diaa, ingénieur et père de deux enfants. Par contre, nombreux sont ceux qui trouvent impossible de passer toute une journée sans toucher aux réseaux sociaux, notamment Facebook. Pour eux, un jour sans, c’est comme se déconnecter du monde extérieur. C’est le cas de Nadine, 21 ans, étudiante à la faculté de polytechnique, qui dit ne pas être au courant de cette journée. « Lorsque je n’ai pas mon portable dans la poche, je me sens nue. Des fois, je l’allume même s’il n’a pas sonné pour voir si j’ai loupé un message ou un appel, sinon, je vais sur Facebook pour voir ce qui se passe », déclare-t-elle. C’est devenu une distraction, et pour elle, 46 heures de son temps hebdomadaire ! « Les photos et les vidéos qu’il renferme me changent les idées. Cela me permet aussi de chatter avec mes proches, car on n’a pas le temps de se rencontrer », explique-t-elle.

Risque de dépression

Et ils sont nombreux dans ce cas à ne plus pouvoir s’en passer. Idem pour Sarah Al-Zayat, qui travaille dans une garderie et qui n’a jamais pensé à se déconnecter. « Etant seule et de nature solitaire, je serais carrément isolée comme un Robinson sur son île. Et je ne serais pas au courant de ce qui se passe autour de moi sans cela », estime Sarah, qui a pourtant déjà tenté par tous les moyens de se déconnecter du réseau wifi, couper le routeur, supprimer les applications de son téléphone, utiliser des outils de concentration ou des logiciels de blocage de pages Web. « Mais je rallumais le routeur à chaque moment de doute. Si j’avais bloqué les réseaux sociaux sur Chrome, je filais sur Explorer pour retrouver mes tweets. Je sortais mon téléphone à chaque fois que mon ordinateur ne parvenait pas à satisfaire mes attentes. Et à l’inverse, même si j’avais désinstallé les applications Facebook et Twitter sur mon téléphone, je pouvais toujours y accéder via mon ordinateur. Bref, je ne m’en sortais pas ».

D’après Ibrahim Hassan, psychologue, plusieurs études démontrent que l’utilisation des réseaux sociaux accentue le sentiment de solitude et augmente le risque de dépression. Selon lui, la comparaison sociale serait à l’origine de ce mal-être. « On peut échanger avec des gens partout à travers le monde, mais on demeure seul face à notre écran », résume-t-il, tout en ajoutant que l’utilisation excessive des réseaux sociaux aurait les mêmes effets que la drogue. Et pour rompre ce cercle vicieux, Dr Hassan conseille que chacun s’autodiscipline en ayant recours à différentes stratégies. Certains, par exemple, retournent leur téléphone portable sur la table pour ne pas en voir l’écran pendant un rendez-vous, envoient un SMS pour ne pas avoir à passer un coup de fil, communiquent uniquement par mail avec certains interlocuteurs, ou ne répondent qu’à leur femme ou à leurs enfants. D’autres choisissent de ne pas consulter leur boîte mail durant le week-end.

Réhab Mohamad, comptable, a également réduit son utilisation des réseaux sociaux. Au début, c’était difficile. « Un petit tour sur Facebook par-ci par-là, une petite réponse à un tweet rigolo et hop, encore un coup de scroll sur Instagram. Et puis, j’en ai eu assez : qu’est-ce que je vais perdre à me déconnecter ? », s’est finalement demandé Réhab. « J’avais déjà fait un sort aux notifications de mon téléphone depuis belle lurette et supprimé mes applications Facebook et Twitter : j’ai achevé de neutraliser ces dernières en choisissant des mots de passe si compliqués que les recopier sans faute sur le mini-clavier de mon téléphone était devenu un casse-tête », s’amuse-t-elle. Bref, plus de Facebook ni de Twitter.

Après quelques hésitations, Réhab a aussi supprimé Instagram et Messenger, et même sa boîte mail. « Le résultat était satisfaisant. J’ai eu du temps pour lire, écrire, me balader. Le matin au lever, plutôt que de scroller, je lisais dans mon lit. J’ai également pris des photos sans réfléchir à ce qui irait sur Instagram. Je suis allée au restaurant sans dégainer mon téléphone pour immortaliser mon souper. Et surtout, je me suis sentie sereine comme jamais je ne l’ai été », affirme-t-elle. Alors, prêt pour le défi ?

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