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Un corps d’Apollon, à quel prix ?

Chahinaz Gheith, Dimanche, 08 décembre 2019

Biceps et triceps mus­clés, pectoraux bien sculptés et mollets hypergalbés. Les jeunes, de plus en plus enclins à soigner leur appa­rence, en rêvent tous, prêts à passer des heures dans les salles de musculation, voire à consommer des com­pléments alimentaires ou hormonaux. Au risque de mettre leur vie en danger. Enquête.

Un corps d’Apollon, à quel prix ?
Des muscles et encore des muscles, les canons de beauté des hommes. (Photo:Mohamad Adel)

Il est 19h, un moment de grande affluence dans un centre de fitness situé au quartier de Maadi. De la musique pop électro résonne, des posters d’Arnold Schwarzenegger et de beaux jeunes hommes supermusclés ornent les murs. Bancs de musculation et rameurs sont pris d’assaut. Des biceps saillants, des grognements et de la sueur. La salle de musculation est perçue comme un espace masculin, habité par des athlètes aux muscles bien fournis. Un groupe de jeunes écoute avec attention le coach en train de détailler le déroulé de la séance du jour. Haltérophilie, rameur, lancers de ballon lourd. Khaled, âgé d’une vingtaine d’an­nées, soulève de la fonte avec application, ensuite il prend différentes poses souli­gnant son corps bien musclé. « Au début, j’étais un peu dodu. J’avais un complexe lié à mon surpoids et un manque de confiance en moi. Un jour, j’ai décidé de commencer à pratiquer la musculation en faisant deux heures d’haltérophilie par jour, six jours sur sept. Mon corps a rapi­dement réagi et cela m’a permis de m’affi­ner et de perdre 25 kg en un an », lance-t-il tout en mettant en ligne des photos attestant ce progrès. Et d’ajouter: « J’ai fait de la musculation pour changer physiquement et me sentir bien dans ma peau, pas pour l’apparence. C’est un besoin personnel. A présent, je n’ai plus de complexes », ajoute-t-il.

Khaled suit, comme tout bodybuilder, un régime bien spécial. Il se compose de pro­téines, d’hydrates de carbone et surtout de compléments alimentaires. « Mon pro­gramme de musculation exigeait que je change mon régime alimentaire et que je prenne huit oeufs au petit-déjeuner, 100 grammes d’une poudre hyper-protéinée produite à partir de lait de vache (la Whey) et une banane. A 10h, une autre banane et une poignée d’amandes. A midi, deux gros blancs de poulet, du riz et une compote. Avant l’entraînement, encore une poignée d’amandes et après un shaker de protéines. Pour le dîner, du riz, des haricots verts et de la viande. Mais tout cela n’était pas suffisant. J’ai alors suivi durant quelques mois un traitement composé de stéroïdes anabolisants, un cocktail explosif pour augmenter la masse musculaire », explique-t-il.

S’il porte ses fruits question muscles, ce régime a bien des effets secondaires. Depuis, il a commencé à avoir des allergies dans le dos, des maux de tête, son taux d’insuline a augmenté, il ne dormait plus. Son médecin lui a dit que c’était à cause des stéroïdes, il lui a prescrit un traitement pour que ses hormones reviennent à la nor­male. Idem pour Moustapha, 23 ans, de faible corpulence et dont la priorité était d’avoir le corps qu’il faut pour la plage, à commencer par les fameux « six packs », c’est-à-dire les abdominaux. « Je voulais des résultats rapides, des biceps, des pecto­raux, un corps homogène. Alors je prenais une injection de testostérone un jour sur deux. Mais une fois, j’ai remarqué du sang dans mes urines, je suis parti en urgence à l’hôpital. Mon médecin m’a dit que les compléments alimentaires avaient entraîné la formation de caillots de sang dans ma vésicule », confie-t-il.

Le diktat du paraître

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L’obsession du corps parfait n’épargne pas les hommes.

Khaled et Moustapha et bien d’autres jeunes rêvent de gonfler leurs muscles « à la Schwarzenegger ». Miroirs utopiques et parfois dangereux de la perfection esthé­tique, les réseaux sociaux exacerbent les diktats de fitness et de bodybuilding de nos sociétés. Triceps saillants, pectoraux bien musclés et mollets hypergalbés, des critères à respecter pour sculpter un corps d’Apol­lon. Sur Instagram, Youtube ou même Facebook, les challenges de la musculation s’enchaînent. Autrement dit, Internet four­mille de forums sur lesquels des ados et des jeunes discutent de programmes d’entraî­nement et de proportion de masse grais­seuse. Ils évaluent mutuellement leurs pro­grès, partagent des images d’athlètes tout en muscles et postent des photos d’eux-mêmes torse nu, dans des poses valorisant leurs pectoraux. « Notre corps façonne notre identité. Les hommes sont confrontés à des jugements extrêmement durs sur leurs silhouettes. Dans les standards de beauté, le muscle est bien vu, c’est le nou­veau diktat de l’homme devant son miroir. Et plus on suit les médias promouvant des corps musculairement retouchés, plus on retrouve l’importance de la musculature. Même dans l’évolution des jeux pour enfants, on voit comment les personnages pour garçons sont de plus en plus mus­clés », explique le psychologue Ahmed Ziad, tout en avertissant que lorsque cette quête de muscle n’est motivée que par le regard des autres, elle peut éventuellement provoquer une pathologie méconnue, à savoir la dysmorphie musculaire (sorte d’anorexie inversée). Cela se caractérise par l’idée que son corps n’est pas suffisam­ment robuste ou musclé, provoquant de la sorte un désordre de l’image corporelle.

L’obsession pour le muscle ne se limite donc pas à la pratique du sport en salle. Car sculpter à force de patience et d’effort chaque centimètre du corps n’est plus de mise. Aujourd’hui, le mot d’ordre est rapi­dité et efficacité. Il est devenu courant chez plusieurs jeunes de recourir à des subs­tances complémentaires, hormonales et chimiques, séduits par leurs effets rapides et leurs propriétés fortifiantes. Du magné­sium à la créatine, en passant par la pro­téine en poudre, les acides aminés, les brû­leurs de graisse ou les cocktails vitaminés et les stéroïdes anabolisants, ces produits sont répandus partout dans les salles de musculation, les pharmacies et les maga­sins d’articles de sport. Il suffit d’observer les jeunes à l’intérieur des salles de gym pour se rendre compte que la plupart d’entre eux en consomment. « Quand le muscle s’hypertrophie de manière impor­tante, cela signifie que la personne est dopée, normalement la masse musculaire ne grossit pas de façon exagérée », explique Ahmed Yousri, docteur en physiologie du sport. « Les gens qui en prennent ne veulent pas avouer car ils veulent faire croire aux autres que tout cela est le fruit d’un travail de longue haleine. Mais tout le monde sait très bien qu’il est impossible d’avoir une telle masse musculaire sans rien prendre, même après plusieurs années de muscula­tion », ajoute Yousri, tout en affirmant que les compléments alimentaires posent pro­blème car, contrairement aux médicaments, ils ne sont pas réglementés et il est donc très difficile de connaître leur composition exacte. Malheureusement, il existe une grande méconnaissance autour de ce sujet.

Produits miracle consommés aveuglément

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Un jeune adepte du bodybuilding soulève de la fonte dans une salle de musculation. (Photo:Mahmoud Chaabane)

Propriétaire d’un magasin situé dans un quartier populaire et spécialisé à la vente de ces compléments alimentaires, Hamed Diesel confie que jamais ses affaires ne s’étaient aussi bien portées depuis que les jeunes ama­teurs de bodybuilding affluent en nombre chez lui n’hésitant pas à débourser 2000 L.E. pour une seule boîte de deux kilogrammes de ce genre de produits. « Le désir d’obtenir des résultats et de prendre de la masse muscu­laire le plus rapidement possible pousse la plupart de mes clients à acheter ce qu’il y a de meilleur sur le marché », témoigne-t-il. Alors, face à une clientèle qui bien des fois a du mal à s’y retrouver devant tant de produits promettant des miracles, Diesel, qui se targue d’avoir plusieurs années d’expérience dans ce domaine, dit fournir ses conseils à ses clients en les aidant à choisir le produit qui les aidera à atteindre leur objectif, tout en leur proposant aussi des traitements appelés « cycles » dans le jargon des bodybuilders.

Mal informés et mal conseillés, les jeunes absorbent à l’aveuglette toutes sortes de sti­mulants et d’anabolisants, en vue de renfor­cer leur masse musculaire, d’acquérir une grande résistance, d’améliorer leur perfor­mance physique en un temps record. Résultats: troubles du système cardio-vascu­laire, déséquilibre psychique, perturbation des capacités viriles et des dérèglements hor­monaux entraînant l’apparition de seins, des problèmes d’impuissance, d’infertilité ou encore certains cancers... « Le corps de l’homme, saturé d’hormones mâles synthé­tiques, ne donne plus l’ordre aux testicules de fonctionner, afin de sécréter la testostérone naturelle. Résultat: ces glandes diminuent leur productivité et s’atrophient provoquant la stérilité », souligne Dr Achraf Tareq, uro­logue. « Trop de protéines, ça abîme les reins. J’ai eu un patient qui s’est jeté à corps perdu dans la pratique du sport en salle et qui s’est mis à consommer des shakers et du poulet à des doses qui frisaient l’absurde. Au lieu de 60 à 80 grammes de protéines par jour, il n’était pas loin de 300 grammes. Conséquence, une hospitalisation pour insuf­fisance rénale suivie de 6 mois sous corti­coïdes à haute dose. Il ne pourra plus jamais avoir des reins qui fonctionnent correcte­ment », regrette Dr Tareq, tout en soulignant également le danger qu’encourent les jeunes, lorsque certaines salles de sport leur refilent, sous l’étiquette de protéine ou vitamine, des cocktails de fortifiants bourrés d’anaboli­sants.

Projet de loi

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Les jeunes absorbent à l’aveuglette toutes sortes de stimulants et d’anabolisants.

Pourtant, les exemples tragiques ne man­quent pas. Dr Tareq, qui explique que l’usage des stéroïdes anabolisants, consommés à faible ou forte dose, entraîne inéluctablement des perturbations métaboliques dont la gra­vité varie selon les cas, cite plusieurs cas célèbres. Celui d’Arnold Schwarzenegger, qui souffrirait d’une cirrhose hépatique. Ceux, plus anciens, du bodybuilder turc Hacik Beyaz qui s’est éteint en 1983, à 24 ans, suite à un cancer généralisé et qui consommait des produits anabolisants; et du culturiste autrichien, Heinz Sallmayer, cham­pion du monde en 1980 de bodybuilding, décédé en 1982 suite à une consommation constante d’hormones.

Et pourquoi aller loin? Trois acteurs égyp­tiens, à savoir Mamdouh Abdel-Alim, Amr Samir et Haytham Ahmad Zaki sont morts subitement en raison d’une hypovolémie qui serait due à la consommation des complé­ments protéinés pour sportifs. Un constat alarmant, au vu des risques encourus. Raison pour laquelle un projet de loi a été récemment présenté au parlement par le député Mohamad Farag pour interdire la vente de ces supplé­ments alimentaires dans les salles de muscu­lation, pénalisant utilisateurs et fournisseurs par une peine de prison allant de 3 à 15 ans.

Une législation s’avère en effet nécessaire. Selon lui, bien que les anabolisants pour les sportifs aient été prohibés par le corps médi­cal et le Comité International Olympique (CIO) pour leurs effets nocifs, et souvent meurtriers, ils favorisent un commerce illégal où fournisseurs et utilisateurs trouvent leur compte. « Depuis la fin des années 1980, la consommation de produits dopants s’est généralisée à mesure que les salles de fitness ouvraient dans le pays. Il est inquiétant de constater à quel point leur consommation s’est banalisée. Qu’ils soient professionnels, amateurs ou débutants, bodybuilders et hal­térophiles carburent aux compléments ali­mentaires, mais aussi aux stéroïdes ou encore aux diurétiques », alerte l’ingénieur Farag.

A noter que la Fédération nationale d’halté­rophilie a décidé d’exclure définitivement l’Egypte de sa participation aux Jeux olym­piques qui se tiendront l’année prochaine à Tokyo, au Japon. Et ce, après la découverte de cinq nouveaux cas de dopage parmi l’équipe nationale qui a récemment participé aux Jeux africains. De son côté, la Commission égyptienne antidopage a publié une déclaration assurant que ces produits avaient entraîné l’augmentation des cas de décès des jeunes.

Contrairement aux clubs qui dépendent des fédérations sportives, les salles de gym, enre­gistrées sous le seul statut commercial, ne sont soumises à aucune réglementation. « Des stéroïdes anabolisants frelatés et de très mauvaise qualité sont facilement écoulés par des dealers oeuvrant à l’ombre de cer­taines salles de fitness. Il est donc urgent de prévenir un tel désastre, et ce, non seulement en élaborant une législation visant le contrôle des salles de sport, mais aussi en sensibili­sant les jeunes à l’impact de la prise de ce type de produits sur leur santé », souligne l’ingénieur Farag. Et de conclure: « Le mythe de l’homme fort nous fait passer à côté de l’essentiel: la santé sans laquelle ni l’esthétique, ni les muscles ne valent quelque chose » .

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