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Pluies diluviennes

Hanaa Al-Mekkawi, Mardi, 29 octobre 2019

Les pluies du 22 octobre ont surpris les habitants du Caire par leur intensité. L’est de la capitale a été particulièrement touché. De nombreux automobilistes se sont retrouvés bloqués dans leurs véhicules immobilisés pendant des heures. Retour sur une journée folle.

Pluies

Le Caire pris de court

Mardi 22 octobre 2019 est une journée que les Cairotes ne sont pas prêts à oublier. Des pluies torrentielles se sont abattues sur la capitale et l’ont plongée dans le chaos. Les prévisions météorologiques avaient annoncé des pluies étalées sur trois jours, mais un déluge d’eau s’est abattu en un court laps de temps. Résultat : des rues inondées, des flaques d’eaux partout, des tunnels sous l’eau, une circulation paralysée, des files interminables de voitures et des conducteurs piégés dans leurs véhicules.

Si plusieurs autres gouvernorats ont aussi été touchés, c’est Le Caire qui a été le plus affecté, surtout les quartiers d’Héliopolis et de Madinet Nasr, à l’est de la ville, où le trafic n’a pas pu rouler normalement durant des heures et où de nombreux citoyens se sont retrouvés bloqués, impuissants, avec leurs voitures. Selon le Conseil des ministres, plus de 650000 m3 d’eau sont tombés en 90 minutes, une quantité qui n’a pas pu être absorbée aussi rapidement par les canalisations. Une grande partie de la ville s’est alors transformée en une espèce de spectacle en plein air, jouée par les automobilistes cloués sur place.

Les réseaux sociaux, outil important dans ce spectacle, se sont alors transformés en un centre d’informations et de recommandations pour proposer aux gens des chemins alternatifs. Alors que le temps s’écoulait sans qu’il soit possible de bouger d’un iota, l’humour a pris le dessus et les anecdotes ont envahi Facebook et WhatsApp. « Cela m’a calmé et m’a aidé à passer le temps à plaisanter », dit Abdel-Fattah, employé dans une société située dans le quartier de Maadi. Ce dernier a mis 6 heures pour rentrer chez lui, dans le quartier de Nozha, à Héliopolis. Il a quitté son travail à 20h pour rentrer chez lui le lendemain, ou plutôt la nuit, à 2h du matin. Dès qu’il est arrivé chez lui, il s’est empressé de publier un post sur Facebook, comme s’il voulait partager son calvaire: « J’aime la pluie, mais pas au point de quitter mon travail le mardi et de rentrer à la maison le mercredi. C’est affreux d’être bloqué pendant 6 heures dans sa voiture; c’est le temps qu’a mis l’armée pour traverser le Canal de Suez, détruire la ligne Barlev et gagner la Guerre du 6 Octobre ».

L’humour salvateur

Des photos et des messages tournant en dérision la situation ont défilé sur les réseaux sociaux, comme celui interdisant la nage à la rue Marghani, sauf en maillot de bain. Une image ayant pour arrière-plan le mémorial de la rue Al-Nasr, avec une vue superbe sur le Nil. Une photo montrait un homme assis sur sa moto à moitié immergée dans l’eau, en train de fumer sa cigarette tranquillement, comme si de rien n’était. Une autre, un gendarme qui s’apprête à plonger dans un tunnel en sous-vêtements avec une bouée de sauvetage. Des voitures arrêtées comme dans un lac et des conducteurs impuissants. Une vidéo montre même une salle d’attente à l’aéroport, dans laquelle l’eau avait pénétré, et des passagers qui font semblant de ramer sur leurs bagages à main.

Photoshop a aussi été utilisé pour faire passer des messages comiques sur les réseaux sociaux. « Nous, les Egyptiens, faisons preuve d’un sens de l’humour incroyable. Nous pouvons transformer n’importe quelle catastrophe en une situation comique. Peut-être que nous sommes bénis par le Bon Dieu, qui nous aide à supporter notre vie, qui n’est pas toujours facile », dit Radwa, 35 ans, propriétaire d’un salon de beauté à Zamalek.

La politique a aussi pris de la place dans les discussions. Certains ont déclaré que c’était les Frères musulmans qui avaient bloqué les conduites d’eau avec des cailloux et abandonné leurs voitures dans la rue pour bloquer le trafic dans le but de rendre les gens furieux et de les pousser à critiquer le gouvernement. Or, l’Etat a fait de son mieux et les institutions concernées ont réagi. Cependant, la quantité d’eau a largement dépassé la norme. « Une telle situation arrive dans tous les pays du monde, mais en Egypte, il y a des gens qui exagèrent et profitent de telles situations pour monter les citoyens contre le gouvernement », dit Ahmad, qui est rentré chez lui frigorifié, après avoir passé 6 heures dans sa voiture dans la rue Salah Salem. D’autres ont adopté un point de vue différent et ont dénoncé des infrastructures publiques d’évacuation des eaux inadaptées, selon eux, à ce genre d’intempéries. Tard le soir, une triste nouvelle a circulé entre internautes et a mis fin à tous les débats, celle d’une fillette de 9 ans morte électrocutée dans le gouvernorat de Kafr Al-Cheikh.

Suivant les recommandations échangées avec des chauffeurs qui les avaient précédés, certains automobilistes ont réussi à faire demi-tour pour prendre un autre chemin, tandis que d’autres ont abandonné leurs voitures pour prendre le métro ou continuer à pied, les autres transports étant également paralysés. D’autres encore ont préféré passer la nuit chez des amis ou des proches au lieu de rentrer chez eux. Ceux qui ont choisi de relever le défi et d’attendre que la circulation soit débloquée sont restés coincés, ne pouvant ni faire demi-tour, ni rejoindre leur domicile. De temps en temps, on entendait un bruit de tonnerre ou des voix de conducteurs qui se bagarraient, parce que l’un avait percuté la voiture de l’autre. Sans parler des klaxons, que plusieurs actionnaient, sans doute pour évacuer leur stress ou parce qu’ils n’avaient rien d’autre à faire.

Des élèves bloqués

Les heures ont défilé et les voitures n’ont pas bougé d’un cran. Petit à petit, les gens ont commencé à échanger des regards, puis des discussions ont été entamées. « Je pense que c’est normal de chercher à faire connaissance avec des personnes qui vivent la même situation que nous. Cela brise la monotonie et aide à faire passer le temps », dit Chérif, 25 ans. Ce jeune devait se rendre, avec ses amis, à une séance de condoléances pour un ami dont le père est décédé. Ils ont passé plus de quatre heures et demie dans leur voiture, sans pouvoir assister à la cérémonie. Ils ont fait passer le temps en écoutant de la musique et en chantant. Une bonne humeur qui a remonté le moral de certains conducteurs. D’autres, en revanche, leur ont demandé de baisser le volume de la musique. Les gens étaient sûrement exténués ou avaient faim et soif.

Certains ont su tirer profit de la situation. Soudain, rue Salah Salem, on a vu des jeunes défiler entre les véhicules avec des sachets de chips, des bouteilles d’eau et des boissons gazeuses pour les vendre. « Je voulais des cigarettes, mais ils n’en avaient pas. Un conducteur bloqué tout près de moi m’en a offert quelques-unes », dit Chérif. Mais la scène la plus touchante était celle des élèves qui auraient dû rentrer de l’école avec leurs parents et qui ont été obligés de rester dans leurs établissements, le temps que quelqu’un vienne les chercher. Ceux qui devaient prendre le bus scolaire sont passés par des moments bien difficiles. « Je n’oublierai jamais les regards effarés des enfants. L’inquiétude se lisait sur leur visage », dit Samia Iskandar, surveillante d’un bus qui accompagne chaque jour les élèves du centre-ville jusqu’à Héliopolis, le quartier le plus touché par le déluge. Elle raconte que les élèves étaient d’abord très excités par la pluie et prenaient des photos. Au fur et à mesure que le temps s’écoulait, ils ont commencé à paniquer et à pleurer, car ils ne comprenaient pas ce qui se passait, surtout qu’ils recevaient des coups de fil incessants de leurs parents.

Ces scènes se sont répétées dans de nombreux bus scolaires restés coincés dans la rue. Certains élèves sont rentrés chez eux à minuit. Les enfants avaient faim et besoin d’aller aux toilettes. Beaucoup de surveillantes ont essayé de trouver des astuces pour atténuer le stress des enfants. Elles leur ont par exemple acheté de l’eau et des friandises, d’autres ont réussi à convaincre les propriétaires de restaurants à laisser les enfants utiliser les toilettes. Certains endroits ont aussi refusé et n’ont pas manqué d’être la cible d’un boycott le lendemain. Les mamans ont, elles, joué un rôle important à travers les groupes WhatsApp. Elles ont suivi le trajet du bus et se sont organisées pour aider à ramener leurs enfants. « On se moquait de nos groupes WhatsApp, les considérant comme du temps perdu, mais c’est bien grâce à ça qu’on a pu aider nos enfants », souligne Faten.

Si l’est du Caire a été le plus touché par les pluies torrentielles, les habitants d’autres quartiers ont décidé de se préparer en vue d’éventuelles nouvelles précipitations. « Nous n’avons pas été affectés par la pluie cette fois, mais nous avons connu une telle situation l’année dernière; nos rues et maisons ont été inondées par l’eau. Alors on s’est préparé pour faire face à l’hiver », dit Ahmad Khaïri, un ingénieur habitant à Tagammoe Al-Khamès. Ce denier a lancé une initiative rassemblant les propriétaires de voitures 4x4, afin d’aider les conducteurs dont les voitures se retrouvent bloquées par l’eau dans un garage ou dans la rue. D’autres initiatives ont aussi vu le jour suite à ce mardi du 22 octobre, comme ces jeunes qui ont décidé d’entourer les lampadaires avec des matières isolantes, afin d’éviter que des passants ne soient électrocutés en cas de pluie. En espérant que le ciel sera plus clément la prochaine fois.

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