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Portées par leurs rêves, elles surmontent leur handicap

Dina Bakr, Mardi, 03 septembre 2019

A l'heure où les personnes handicapées sont encore souvent victimes de préjugés, celles-ci doivent faire preuve de persévérance pour réaliser leurs ambitions. Portrait de deux jeunes présentatrices à la télévision qui ne se laissent pas freiner par leur handicap.

Portées par leurs rêves, elles surmontent leur handicap

Rahma Khaled, une vie comme les autres

Rahma Khaled, une vie comme les autres

Dans les coulisses du programme Tamania Al-Sobh (8h du matin) de la chaîne privée DMC, le coiffeur et le maquilleur font les derniers gestes pour mettre en relief la beauté natu­relle de Rahma Khaled, 22 ans. Elle est la première personne atteinte du syndrome de Down à occuper un poste d’animateur permanent à la télévision en Egypte. Rahma a toujours pris soin de son apparence. Elle aime parcourir les magazines de mode et surfer sur Internet pour trouver ce qui lui convient le mieux. Aussi, elle n’oublie jamais de signaler à son maquilleur la couleur de ses vêtements. « Je ne veux pas que ma présence à l’écran en tant que handica­pée soit un scoop temporaire. Je cherche à mettre en valeur mon apparence, à approfondir mes connais­sances et à prouver que je mérite ce poste », déclare Rahma Khaled.

L’air sérieux, elle relit le scripte de l’émission avec concentration. Dans les coulisses règne une atmos­phère joviale. Dès que Rahma est face à la caméra, elle commence l’émission en adressant la parole à son invité et n’éprouve aucune difficulté à lire les notes qu’elle tient dans les mains. Pour dissimuler sa lenteur en prononciation, elle parle à voix haute tout en articu­lant correctement les mots et continue son dialogue avec maîtrise. « Cela fait deux mois que Rahma appa­raît à l’écran, mais avant cela, elle a suivi un stage de formation pour devenir présentatrice. En réalité, on a pris du temps avant de la présenter aux téléspecta­teurs. Rahma a été sélectionnée parmi 5 personnes handicapées. Nous avons analysé la situation et rédigé des rapports avant de nous assurer que Rahma était capable d’assumer cette responsabilité », explique Hicham Soliman, président de la chaîne DMC.

Soliman indique que le choix de Rahma est un message, à savoir que les médias ne se contentent pas de répéter des slogans. « Nous avons voulu donner des preuves concrètes et dire ouvertement que notre chaîne ne fait pas de discrimination entre les individus », précise-t-il. Il rappelle que la chaîne garde ses portes ouvertes à d’autres personnes han­dicapées, à l’exemple de Rahma Khaled et de Radwa Hassan, présentatrice non-voyante de l’émission Al-Safira Aziza (l’ambassadrice Aziza) sur la même chaîne (voir deuxième portrait). Et qu’il en existe d’autres derrière la caméra : un non-voyant qui fait partie de l’équipe de préparation d’une émission, un correcteur de langue atteint de poliomyélite et 2 autres personnes employées dans le service des ressources humaines qui ont des pro­blèmes moteurs et circulent en chaise roulante. « Notre chaîne est la première à donner l’opportu­nité de travailler à une personne trisomique. Rahma Khaled a prouvé ses compétences en discutant durant 15 minutes en présence de grands comé­diens comme Yousra, Mohamad Héneidi et Achraf Abdel-Baqi. Ces rencontres ont été enregistrées. Par ailleurs, Rahma apparaît à l’écran en direct une fois par semaine, en compagnie des présenta­teurs Rami Radwane et Aya Gamal et cela se passe très bien entre eux », ajoute-t-il.

Une intégration dès l’enfance

L’apparition de Rahma Khaled à l’écran est le fruit d’un travail de longue haleine. Son intégration sociale tenait à coeur à sa famille, et particulièrement à sa maman. « Cela a été un choc lorsque j’ai appris que ma benjamine était atteinte du syn­drome de Down, mais cela n’a pas duré long­temps. Il fallait commencer rapidement les exercices pour l’aider à développer sa concen­tration et son intelligence », se souvient Amal Attiya, sa maman. Dès que sa fille a eu 40 jours, elle s’est rendue dans le centre spécialisé d’un hôpital privé pour traiter les problèmes de son handicap. Attiya a suivi toutes les direc­tives, passant par la physiothérapie, le massage et tous les jeux d’éveil qui ont contribué au développement de sa petite fille. « Plus tard, je l’ai inscrite dans une crèche avec des enfants sans handicap. Elle a appris à parler, à s’expri­mer et à répondre à ses besoins essentiels tout comme les autres enfants de son âge », se sou­vient Amal Attiya.

En tant que maman, elle a souffert pour sen­sibiliser la société sur l’importance de l’inté­gration. « Avant la naissance de Rahma, j’ai travaillé dans une ONG pour personnes sourdes-muettes et j’ai suivi des stages de formation concernant l’éducation des personnes handicapées. Avec la naissance de ma petite, je me suis trouvée face à une épreuve : mettre en pratique mes connais­sances théoriques tout en conseillant aux mamans de suivre des stages de formation pour aider leurs enfants à franchir les différentes étapes de leur crois­sance », affirme la maman.

Aujourd’hui, Rahma Khaled est diplômée de l’Ins­titut de tourisme et d’hôtellerie. De plus, elle a accu­mulé des médailles en natation. « J’avais 14 ans lorsque j’ai commencé à rêver de devenir présenta­trice à la télé. Tout le monde savait que j’étais sociable, car je n’avais aucun mal à tenir des discus­sions avec les gens. Je voulais surtout changer cette vision que les gens ont des personnes handicapées et mon apparition à la télévision peut donner de l’es­poir à chaque famille qui a un enfant atteint du syn­drome de Down et démontrer qu’il est capable d’ac­complir un tas de choses », souligne Rahma Khaled. Cette jeune speakerine publie ses nouvelles sur sa page Facebook et même les photos de ses fans qui sont trisomiques afin de montrer à la société qu’ils existent et les encourager à réaliser leurs rêves.

Radwa Hassan, l’optimisme pour advancer

Radwa Hassan, l’optimisme pour avancer

Radwa hassan, 29 ans et non-voyante, est l’animatrice du programme télévisé Al-Safira Aziza (l’ambassa­drice Aziza) depuis février 2018. Le corps svelte, elle choisit ses vêtements avec beaucoup de soin et sa voix et son style font oublier qu’elle est non-voyante. « Je n’ai jamais fait de diffé­rence entre voyant et non-voyant. Suite à une erreur médicale à la naissance, j’ai perdu la vue. J’ai mené une vie normale avec mon handi­cap. Ce n’était pas une rai­son pour m’écarter de la société. Au contraire, depuis mon enfance, je rêvais de devenir présentatrice à la télévision. Je voulais réali­ser mon rêve en commen­çant à m’entraîner en sui­vant les émissions présen­tées à l’époque », raconte Radwa Hassan.

Elle se souvient du programme Haza Al-Massaë (ce soir), présenté par le célèbre Samir Sabri. Elle enregistrait tous ses programmes sur des cassettes pour les réécouter une fois seule dans sa chambre. Elle essayait d’imiter sa façon de parler et tenait le rôle de pré­sentatrice lorsqu’elle était en famille ou en présence d’amis. « Je détiens une licence de la faculté de mass médias, année 2011, avec mention Excellent. L’année de la Révolution du 25 janvier n’a pas été idéale pour trouver le poste que je convoitais. J’ai déposé mon CV à Maspero (siège de la Télévision et de la Radio égyptiennes, ndlr) et auprès de différentes radios », raconte-t-elle.

Ne pas baisser les bras

Elle se souvient de cette période où les réponses à ses candidatures étaient négatives. « Ne fais pas de va-et-vient inutiles », voilà une des réponses que Radwa recevait lorsqu’elle se présen­tait aux différentes chaînes. Pourtant, elle n’a pas baissé les bras. Elle a suivi des stages de langue, d’informa­tique et de développement humain. Dans l’un de ses stages avec la fonda­tion Sawirès, Radwa a été interviewée par le comédien Khaled Al-Nabawi, l’occasion pour elle de parler de son rêve. La chance lui a souri en 2014. Radio 9090 l’a convoquée pour lui faire passer des tests de connaissances générales. Radwa a été embauchée au sein de l’équipe de la radio et conti­nue d’en faire partie. Elle a ainsi fait ses débuts à la radio à l’émission Yalla Bina (allons-y), où elle aborde chaque semaine le thème de l’entre­prenariat des jeunes, en compagnie de sa collègue Raghda Al-Chimi.

Radwa profite pleinement de la nou­velle technologie. Elle a installé un pro­gramme en braille pour avoir toutes les informations écrites sur son portable et son ordinateur. « Les nouvelles techno­logies de l’information et de la commu­nication m’ont permis d’être indépen­dante. Je fais mes recherches en suivant le scripte, ce qui me permet de me pré­parer et parler du sujet convenable­ment », déclare Radwa. Toutefois, la jeune présentatrice ne s’est pas conten­tée de travailler à la radio. Trois ans plus tard, elle a été recrutée par la télévision pour animer l’émission Al-Safira Aziza avec 3 autres présentatrices. « A la télé­vision, je suis attentive aux conseils reçus à travers l’oreillette, comme m’as­seoir à la bonne place ou faire face à la caméra quand elle se déplace », explique-t-elle.

Aujourd’hui, Radwa tient compte de la réaction du public qui suit son pro­gramme. « Une fois, j’ai lu un com­mentaire sur Facebook qui m’a vexée, disant que je devais porter des lunettes pour cacher mes yeux et j’ai répondu en demandant quel était le rapport entre la forme de mes yeux et ce que je diffuse comme information. Une cri­tique qui ne m’a pas empêchée de continuer à apparaître sans lunettes. Quelques mois plus tard, la personne qui a fait ce commentaire s’est excu­sée », conclut Radwa.

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