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« Siyami  », un marché en pleine expansion

Marianne William, Mardi, 23 avril 2019

Pendant les périodes de jeûne, soit plus de la moitié de l'année, les coptes s’abstiennent de consommer tout aliment d’origine animale. De plus en plus de produits sont disponiblespour leur permettre de manger équilibré. Enquête à l'occasion du carême.

« Siyami  », un marché en pleine expansion
On trouve des produits de plus en plus variés aux points de vente des monastères, y compris des produits siyami.

Dans le quartier de Choubra, habité majoritairement par des chrétiens, on trouve, dans les épiceries et les supermarchés, des prospectus indiquant les produits alimentaires « siyami » pour les coptes qui jeûnent. La liste des alter­natives à la viande, telles que des saucisses, des burgers, des crèmes et du lait à base végé­tale, sont disponibles pour ceux qui jeûnent plus de la moitié de l’année.

Pour Am Hanna, épicier depuis une ving­taine d’années et toujours au service des habitants de ce quartier, les périodes de jeûne sont des périodes prospères. « La vente de denrées alimentaires d’origine végétale est relativement élevée lors des périodes de jeûne. Des produits dépourvus de toute graisse animale et donc facile à digérer. Les clients en consomment en grandes quantités. D’où la phrase que l’on entend souvent: le jeûne donne faim et stimule l’appétit. Pour casser la monotonie et varier les goûts, ceux qui jeûnent achètent d’autres produits, tels que les cornichons et les pommes de terre surgelées, qui offrent une multitude de saveur, comme les frites, les wedges et les croquettes. », indique-t-il. Am Hanna n’hé­site pas à faire la comparaison entre les options de type végétarien disponibles de nos jours et celles d’il y a dix ans. « Aujourd’hui, les personnes qui font le jeûne ont l’embar­ras du choix, ce qui n’était pas le cas avant, quand les légumes secs passaient en tête de liste, avec des effets parfois indésirables pour certains, soit des ballonnements et des douleurs intestinales », précise-t-il.

Un autre type d’aliment a fait son apparition récemment, surtout dans des quartiers comme Zeitoun et Choubra, où les épiceries spéciali­sées dans la vente de produits de monastères prospèrent. Ces derniers, qui font de l’élevage, de l’agriculture et de l’apiculture, écoulent aussi leurs produits dans des points de vente dans les églises. Or, depuis une dizaine d’an­nées, on peut aussi trouver ces produits dans des épiceries et des supermarchés. Durant les périodes de jeûne, on peut aisément y trouver des champignons frais, des légumes surgelés ou même d’autres produits d’origine végétale. Le choix est varié, à commencer par le soja comme alternative à la viande. Les produits alimentaires provenant des monastères sont très demandés. Nadia Samuel, femme au foyer, explique: « Les prix de ces produits sont raisonnables, en plus, je suis convaincue qu’ils ne contiennent pas d’ingrédients mau­vais pour la santé et que les légumes ne sont pas contaminés par des pesticides. Lorsque nous nous rendons dans les monastères pour y passer une journée de détente et de prière, nous voyons de nos propres yeux combien l’endroit est propre et bien soigné. Même l’odeur du pain frais et chaud sortant du four est délicieuse et différente ».

Pour beaucoup de coptes, habiter ces quar­tiers est un avantage, voire une aubaine. C’était le cas d’Ingy Groussard, copte ortho­doxe, qui a passé toute son enfance et son adolescence dans le quartier de Daher, avant de se marier avec un Français et d’aller vivre au Havre, au nord-ouest de la France. « Ma vraie vocation est de vivre ma foi et de la transmettre à mes deux enfants, je leur apprends à prier, à servir les autres et à par­donner. Nous sommes étroitement attachés à l’église et nous y célébrons toutes les fêtes », dit Ingy Groussard qui insiste chaque année sur le fait de faire le jeûne. Or, elle avoue qu’en France, ce n’est pas une entreprise facile. « En Normandie, on ne trouve pas ce marché plein de choix pour ceux qui jeûnent, comme c’est le cas en Egypte. Même lorsque je veux manger des pâtes, je ne peux pas le faire là-bas, car elles contiennent des oeufs », ajoute-t-elle, en expliquant qu’elle se trouve parfois obligée de manger des produits contenant des ingrédients laitiers et se contenter uniquement de se priver de viande et de poulet.

Entre fast-food et « fait maison »

Pour Mireille Ishaq, 23 ans, jeûner fait par­tie de la vie de chaque copte orthodoxe. « Dès notre jeune âge, nous nous sommes habitués à nous abstenir de consommer des produits alimentaires d’origine animale, d’abord pour quelques jours et ensuite pour quelques semaines, jusqu’à devenir capable de jeûner, comme nos parents, pour une longue durée », dit-elle. Mireille travaille dans un centre d’appels et passe la grande partie de son temps au travail. Durant les périodes de jeûne, elle opte pour les restaurants fast-food, qui offrent selon elle des plats attrayants. Elle indique que certaines chaînes de restaurants proposent de plus en plus d’alternatives à ceux qui jeûnent, telles que les frites, les piz­zas végétariennes, mais aussi du kébab et de la kéfta végétariens. De quoi profiter des repas malgré les restrictions alimentaires, surtout lors du carême de 55 jours, durant lequel les coptes doivent s’abstenir aussi de consommer du poisson et des fruits de mer, ce qui n’est pas le cas des autres périodes de jeûne, comme celle de Noël (43 jours), le jeûne des apôtres (en moyenne un mois) ou le jeûne de la Vierge Marie (15 jours).

Certaines familles préfèrent, quant à elles, les repas « faits maison ». Or, avec le rythme de vie effréné d’aujourd’hui, où les femmes travaillent, celles-ci n’ont le temps ni de faire les courses ni de cuisiner régulièrement. Toutefois, pendant les périodes de jeûne, le corps a besoin d’un régime alimentaire capable de compenser le manque de pro­téines animales, soit des repas sains, équili­brés et, surtout, variés. D’où l’idée qui est venue à deux amies femmes au foyer de lan­cer un micro-projet de repas faits maison pour les vendre. Nermine Wadid et Hoda Al-Wassimi ont agrémenté leur menu de repas appétissants, notamment pour ceux qui jeûnent, et commercialisent leurs spécialités à travers le groupe Facebook Walima Beiti (festin fait maison). « Quand nous avons pensé à ce projet, c’était pour profiter de notre temps libre. Au fur et à mesure des commandes, nous avons constaté que pen­dant les périodes de jeûne, les légumes farcis étaient les plus demandés. Nous devions par­fois travailler jour et nuit pour satisfaire les demandes en légumes farcis. Je suis toujours ravie lorsque mes clientes, la plupart des amies que j’ai connues à l’église, postent des commentaires appréciant mes plats sur le groupe Facebook », dit Nermine.

Les coptes qui jeûnent ne trouvent pas des plats faits maison uniquement chez des femmes chrétiennes qui se sont lancées dans un tel projet. Karima Harbi, 32 ans, femme de ménage musulmane, a elle aussi lancé son micro-projet dans ce domaine. Fille de concierge, elle a passé son enfance à faire le ménage chez les habitants de l’immeuble, dont une famille chrétienne, qui la traitait comme si elle faisait partie de la commu­nauté. « Pendant les périodes de jeûne, je leur préparais à manger, mais il m’était dif­ficile d’accepter l’idée qu’il existe des per­sonnes qui jeûnent d’une façon différente de la nôtre. Cependant, une des voisines, musul­mane, m’a ouvert les yeux sur le fait qu’il ne faut pas juger les personnes selon leur croyance, mais plutôt les traiter de la façon dont on aimerait être traité soi-même, c’est à dire avec tolérance et humanité », raconte Karima Harbi. Elle fait aujourd’hui une grande partie de ses plats pour des familles chrétiennes dont elle a fait la connaissance par l’intermédiaire de ses anciens employeurs. Elle prépare ainsi de grandes marmites d’au­bergines, de courgettes et de feuilles de vigne farcies — des plats typiques commandés par des coptes qui font le jeûne. Cela nécessite de faire ses courses un jour ou deux à l’avance pour trouver des légumes de la bonne taille et, surtout, des herbes aroma­tiques, qui donnent aux légumes farcis un goût irrésistible. Karima Harbi attend tou­jours avec impatience les fêtes de Noël et de Pâques pour préparer des plats dont l’odeur exquise embaume les maisons.

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