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Villageoises, battantes et championnes

Manar Attiya, Lundi, 15 avril 2019

Quelque 70 jeunes filles du village Mahsama Al-Mahatta soulèvent des mon­tagnes pour rempor­ter des médailles. Des haltérophiles qui bravent bien des défis pour devenir des sportives de haut niveau. Reportage dans le centre sportif de ce village, où tout a commencé.

Villageoises, battantes et championnes
Les athlètes s’entraînent d’arrache-pied. (Photo : Mohamad Abdou)

Souriante, portant un voile rouge sur la tête et un maillot bleu à manches longues couvrant entièrement ses bras, Neama Saïd, 17 ans, vient de terminer son entraînement d’haltérophilie, un sport de force qui consiste à soulever des barres chargées. Neama nous accueille au centre de jeunesse situé au village Mahsama Al-Mahatta à Ismaïliya, à 120 km du Caire. La jeune athlète commence à parler de son parcours tout en comptant les médailles qu’elle a remportées lors des différentes compétitions. Neama a décroché trois médailles d’or, en février 2019, lors des Championnats du monde juniors d’hal­térophilie à Las Vegas, aux Etats-Unis. Elle est parvenue à soulever 90 kg à l’arraché (la barre est soulevée bras tendus au-dessus de la tête en un seul mouvement ininterrompu), puis 110 kg à l’épaulé-jeté (la barre est soulevée en deux mouvements, premièrement sur les épaules, puis au-dessus de la tête).

Ses débuts sur la scène internationale remon­tent aux dernières années. En octobre 2018, Neama a gagné une médaille d’argent lors des Jeux Olympiques de la Jeunesse (JOJ) organisés en Argentine, affirmant ainsi qu’elle est une ath­lète d’un niveau international et olympique. En fait, depuis ses débuts, elle était une haltérophile d’un niveau exceptionnel. En 2017, cette jeune athlète a raflé plusieurs médailles, au total 10, lors des Jeux de la solidarité islamique et des Championnats d’Afrique. En 2015 et 2016, elle a été classée première à deux reprises lors des championnats nationaux. « L’haltérophilie est un sport dur. J’ai toujours le sentiment que mes performances sont insuffisantes. Il faut toujours s’entraîner et avoir une bonne hygiène de vie », confie la championne du village, tout en maîtri­sant ses mouvements pour soulever la barre du sol jusqu’au-dessus de sa tête. Elle s’entraîne sans relâche tous les jours de la semaine, essayant de donner le meilleur d’elle-même.

Neama a grandi au sein d’une famille nom­breuse composée d’une fratrie de 9 enfants. Elle s’entend très bien avec son frère Omar, plus âgé qu’elle de quatre ans. Il l’encourage et l’aide à surmonter tous les obstacles. « Ma petite soeur adore ce sport, et quand l’on aime quelque chose, l’on finit par se perfectionner. Elle est encore jeune, mais elle est capable de réaliser des exploits, car elle possède des qualités surpre­nantes », dit Omar, en 3e année universitaire. Omar est aussi son tuteur, c’est lui qui signe à sa place les contrats locaux et mondiaux.

Neama a une forte personnalité et une volonté de fer. « A l’époque, on trouvait qu’elle était trop jeune pour pratiquer ce sport difficile. Mais elle n’a jamais renoncé. Quelques mois plus tard, elle est revenue avec la même insistance, puis une 3e, 4e et 5e fois, nous demandant de lui donner sa chance. On a fini par l’accepter dans l’équipe. C’est en 2015 qu’elle a commencé à pratiquer l’haltérophilie, alors qu’elle avait à peine 12 ans », relate son coach Mayssa, qui est l’épouse du directeur technique de l’équipe d’haltérophilie au centre de jeunesse du village. Le fait d’avoir un coach de sexe féminin a encouragé les familles du village Mahsama Al-Mahatta à laisser leurs filles pratiquer ce sport. Et après les exploits spor­tifs de Neama, les parents ne trouvaient plus d’ob­jection et accompagnaient même leurs filles, tout en espérant les voir un jour monter sur le podium tout comme la vedette du village Neama.

Aujourd’hui, elles sont 70 jeunes filles dont l’âge varie entre 10 et 18 ans, sans compter celles qui ont pris congé. Elles sont toutes issues de familles conservatrices et, malheureusement, la tradition oblige les filles à rester à la maison et attendre leur « adal » (mari). « Si tu fais du sport ici, on va te considérer comme une fille facile », « C’est mal, il n’y a rien à discuter », tels sont les propos lancés par les uns et les autres, sans pouvoir les expliquer. D’ailleurs, dans les villages, dès l’âge de 6 ou 7 ans, les mamans ne cessent de répéter à leurs filles qu’elles ne doivent ni courir ni sauter, ni même faire du vélo, au risque de perdre leur sacrée virgi­nité. Mais les filles de l’équipe d’haltérophilie du village Mahsama Al-Mahatta sont prêtes à soulever des montagnes dans une société conservatrice qui voit mal une fille qui fait du sport. Avec les moyens du bord, les jeunes filles se retrouvent entre 3 à 6 fois par semaine dans une salle exiguë pour briser les tabous hérités des traditions. A noter que ce sport est pratiqué couramment dans les milieux pauvres, surtout qu’il ne demande pas énormément d’argent ni d’équipements coûteux. Ce jeu peut être pratiqué en portant une tenue pudique qui res­pecte les moeurs et coutumes dans les villages.

A l’origine, un passionné

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(Photo : Mohamad Abdou)

En fait, l’idée de constituer une équipe d’halté­rophilie vient du coach Helmi Abdel-Bari, 65 ans. Il a pratiqué l’haltérophilie depuis l’âge de 15 ans et a remporté plusieurs médailles lors de diffé­rentes compétitions. Au début des années 1990, le capitaine Helmi a décidé de prendre des cours d’entraînement pour commencer à entraîner les garçons, dont ses quatre fils et petits-fils. Puis, il a pensé à former sa femme Mayssa, car il était obsédé par l’idée d’entraîner les jeunes filles issues de son village. « J’ai commencé par ma femme, car c’est elle qui va se charger d’entraî­ner les jeunes filles. Sans elle, les parents ne laisseraient jamais leurs filles pratiquer l’halté­rophilie », confie ce grand coach du village.

Aujourd’hui, toutes les filles affirment avoir obtenu le soutien et même les encouragements de leurs pères. Ambitieuses, elles aimeraient suivre l’exemple de Sara Samir, native du village Al-Qassassine, situé à Ismaïliya, à quelques pas de Mahsama Al-Mahatta. Dans ses débuts, Sara Samir elle-même s’est entraînée dans ce centre de jeunesse. Cette athlète a remporté une médaille de bronze aux Jeux Olympiques (JO) de Rio de Janeiro en 2016, dans la catégorie de poids de 69 kg, une médaille d’or aux JOJ en 2014. « Grâce à ces performances, la jeune athlète a fait des émules en Egypte, surtout dans son village d’ori­gine, stimulant l’engouement des jeunes filles pour cette discipline », confie l’entraîneur Abdel-Bari, originaire de Mahsama Al-Mahatta. « Quand elle a commencé à pratiquer l’haltéro­philie, sa famille ne s’y est pas du tout opposée, elle l’a soutenue », confie l’entraîneur Abdel-Bari. Il raconte que c’est son père qui l’a accom­pagné à son premier entraînement. Pendant le temps, elle avait 11 ans. Quelques mois plus tard, elle remportait une médaille d’or aux Championnats nationaux juniors des moins de 14 ans, avant de rejoindre l’équipe nationale à l’âge de 13 ans seulement. Ensuite, les médailles se sont accumulées — « une cinquantaine, dit-il, dans divers championnats nationaux, régionaux et internationaux, jusqu’aux JO de 2016 ». Aujourd’hui, âgée de 21 ans, Sara Samir ne s’en­traîne plus au centre de Mahsama à cause du maque d’équipement. Elle s’entraîne au Centre olympique de Maadi.

Le rêve du podium

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(Photo : Mohamad Abdou)

Néanmoins, pour les athlètes qui s’entraînent au centre, ces différentes victoires ont encouragé les filles et leur ont donné « l’espoir de réussir quelles que soient les difficultés ». Elles sont prêtes à exécuter tous les ordres de leur entraî­neur Abdel-Bari. « Comme vous le voyez, il faut travailler littéralement le corps tout entier, chaque phase des mouvements techniques, avec un volume respectable et des charges lourdes. On effectuera 4 à 6 rounds, avec un temps de repos suffisant, suivant l’athlète. Ce qui permet d’amé­liorer la technique de chacun », lance le coach Abdel-Bari à ses élèves.

Le capitaine Abdel-Bari explique l’utilité du jeu qui n’est pas très commun pour beaucoup de personnes : « Quel est le point commun entre un athlète, un sportif de haut niveau et un pompier ou un militaire? Simple. Tous cherchent à être forts, explosifs, mobiles et capables de fournir un effort important ou plus ou moins à n’importe quel moment. En effet, les gestes issus de l’halté­rophilie développent de nombreux points utiles, à savoir force, explosivité, coordination, masse musculaire, souplesse, agilité… Ce qui peut lar­gement expliquer la forte présence de ces mouve­ments dans l’entraînement des athlètes et dans la préparation physique de nombreux athlètes de haut niveau ».

A l’intérieur de la salle, en jogging, tunique et foulard noirs, allongée sur un banc, dos à plat, Manar Mohamad Al-Sayed brandit au-dessus d’elle la barre qui pèse 15 kg, elle s’entraîne d’ar­rache-pied pour être à la hauteur lors des pro­chaines compétitions. Agée de 15 ans, Manar explique ce qu’elle est en train de faire: « Sur la partie centrale de la barre, un modelage rend la barre rugueuse et facilite la prise. Sur chaque côté, on y glisse des disques qui sont maintenus par un collier pesant 2,5 kg ».

Manar a commencé à pratiquer l’haltérophilie à l’âge de 12 ans. En 2016, elle a remporté une médaille d’or aux Championnats nationaux des moins de 14 ans. En 2017, elle a décidé de déployer de grands efforts pour réussir à décro­cher 4 médailles d’or, lors des Jeux de la solida­rité islamique et les Championnats d’Afrique. En 2018, elle a décroché 4 médailles: 2 en or et 2 autres en argent, lors de ces mêmes jeux. De retour à son village natal aux ruelles de terre brute, Manar a étalé ses trophées sur le tapis de séjour. Et au lieu de les placer dans une vitrine, ses récompenses sont rangées pêle-mêle dans un sac en plastique dérisoire.

Villageoises, battantes et championnes
Pratiquer du sport à haut niveau, un véritable défi pour ces villageoises. (Photo : Mohamad Abdou)

Manar est issue d’un autre village, situé à 50 km de Mahsama Al-Mahatta. Accompagnée de son père, elle a fait un trajet d’une heure en tok-tok dans les rues sinueuses et caillouteuses de son village pour s’entraîner. « Au début, mon père a refusé que je pratique ce jeu ou n’importe quel autre sport … ». Elle se souvient encore des réactions de son père à ses débuts. « Toi, tu portes des poids? Tu peux me soulever alors? », m’avait-il dit. « Mais quand il m’a accompa­gnée, il a constaté que l’endroit était respectueux et sécurisé », raconte la jeune haltérophile qui s’entraîne d’arrache-pied comme toutes les filles. Le visage concentré à chaque levée de poids, elle empile des disques de part et d’autres de la barre tout en suivant calmement les instruc­tions de son entraîneur, Abdel-Bari, ce petit brun à la trentaine, qui considère que son devoir est d’encourager et protéger les filles. « Si j’impo­sais une discipline comme à l’armée, le lende­main, je n’aurais plus personne », s’amuse-t-il. « Je les traite comme mes soeurs », poursuit-il en veillant aussi à organiser de nombreuses compé­titions pour les motiver.

Quant à Samir Mohamad, directeur du centre de jeunesse, il exprime sa satisfaction en organi­sant une cérémonie festive au sein du centre. « Je suis très heureux et très fier de la performance des jeunes filles issues du centre. Nos filles ont réussi à accumuler les médailles dans différents championnats nationaux, régionaux et interna­tionaux. La concurrence n’a pas été facile », souligne-t-il. Et d’ajouter: « Nous avons des problèmes d’ordre financier: au sein d’un centre spécialisé en haltérophilie et d’où plusieurs filles sont effectivement titrées et médaillées, nous ne possédons que trois barres pour l’entraînement de 70 jeunes filles. Nous ne disposons que de deux disques en métal, tous recouverts de caout­chouc déchiré. Regardez l’accoutrement des filles, elles ne portent même pas de baskets », reprend le directeur du centre en désignant l’une d’entre elles, dont le survêtement gris et jaune arbore un énorme trou sur les épaules. Le direc­teur Samir Mohamad ajoute que les filles sont en manque de vitamines et de substances nutritives essentielles en raison du manque des moyens financiers. « Ce que nous demandons au minis­tère de la Jeunesse et du Sport, c’est de nous aider à construire une grande salle et fournir les équipements et les vêtements nécessaires pour nos championnes », dit-il.

De son côté, le Dr Achraf Sobhi, ministre de la Jeunesse et du Sport, a réagi rapidement. Il a décidé de fournir à la salle du centre des équipe­ments nouveaux, y compris des vêtements pour les sportifs .

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