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Du foot et bien plus

Hanaa Al-Mekkawi, Lundi, 09 juillet 2018

Une Académie de football, destinée en particulier aux réfugiés, a ouvert ses portes dans un quartier populaire du Caire. Une oasis d’espoir dans un monde de cruauté. Reportage.

Du foot et bien  plus
Le terrain est divisé en petites parties où chacun trouve son espace. (Photo : Hanaa Al-Mekkawi)

Une odeur pestiférée se dégage d’un tas d’immondices qui s’entasse un peu partout, notamment autour du centre sportif situé au quartier populaire d’Al-Hay Al-Acher. Un endroit chaotique comme tant d’autres au Caire, mais qui se distingue par le fait que ses habitants ne sont pas tous Egyptiens. On y rencontre des visages africains et des Asiatiques. Une fois à l’intérieur du centre sportif, le tableau change, heureusement, et donne lieu à une scène ordonnée et organisée qui contraste avec le chaos de l’extérieur. C’est un jeudi, le rendez-vous hebdomadaire de l’entraînement de football de « l’équipe des Africains » comme l’appellent les jeunes et les enfants du quartier qui viennent les voir. L’endroit porte le nom de « Nouba Roots ». Cette institution sportive fondée il y a un an et demi accueille les réfugiés africains du quartier et ceux des alentours, pour apprendre à jouer au foot.

A peine regroupés, les membres de l’équipe commencent à obéir aux ordres de leur Adam. Celui-ci les divise en 6 groupes selon leur âge, puis leur remet les tenues de couleurs différentes, suivant les catégories d’âge. Tous les membres des différentes équipes se mettent en place, et dès que l’entraîneur donne le premier coup de sifflet, les jeunes commencent les exercices d’échauffement. La cour, dont la superficie ne dépasse pas les 300 m2, est recouverte de gazon artificiel, en piteux état. Pourtant, 250 jeunes réfugiés bougent et s’entraînent vigoureusement, tous en même temps, et avec beaucoup d’agilité. Cela est dû à la planification d’Adam qui dirige lui-même l’entraînement avec l’aide d’un autre entraîneur et du chef de l’équipe. « On s’entraîne 3 fois par semaine et parfois plus. C’est le centre de jeunesse qui nous a loué ce stade. Or, actuellement, tous les membres de l’académie, les deux sexes confondus, sont des Soudanais. Leur âge varie entre 8 et 18 ans », explique Adam, lui-même réfugié soudanais. Ce dernier, comme tous les autres responsables et entraîneurs au sein de cette académie, est un ancien footballeur soudanais.

Des rêves sans limites

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Les filles prennent elles aussi l’entraînement au sérieux. (Photo : Hanaa Al-Mekkawi)

Après les exercices d’échauffement, ceux de fitness commencent. Adam place des balises en plastique colorées dans les quatre coins du stade, y compris au centre, puis les jeunes sont à nouveau divisés en groupes. Ces derniers commencent à bouger entre ces balises de manière organisée et avec beaucoup d’harmonie tout en répétant certains exercices qu’ils connaissent déjà. Adam et deux autres entraîneurs ne veulent que la perfection, alors, ils n’hésitent pas à gronder les joueurs ou à leur demander de répéter certains exercices. « Notre objectif est de préparer ces jeunes à devenir des joueurs professionnels pour pouvoir joindre les grandes équipes », dit Yasser Satamoni, directeur de l’académie.

Ce dernier affirme que l’académie offre d’autres activités sportives comme le handball, le basket-ball ainsi que des activités artistiques comme la peinture. Mais c’est le foot qui intéresse le plus, et les organisateurs et les joueurs. La danse est une activité parallèle à laquelle participent toutes les filles de l’académie, et quelques garçons. On y apprend des danses folkloriques. Une autre fois et avec la même rigueur et organisation, et après avoir nettoyé le stade des balises, des ballons sont distribués pour faire de nouveaux exercices. « Interdit de bavarder », « concentrez-vous », répète sans cesse Adam d’une voix ferme. Ce dernier explique qu’il a acquis son expérience d’entraîneur au Soudan où il était à la tête d’une académie comme celle-ci. Arrivé en Egypte il y a 5 ans, il avait remarqué que les jeunes étaient très attachés au foot, alors, lui et d’autres se sont entendus pour fonder une académie qui offre une formation et des entraînements en football, ce qui pourrait aider les jeunes à avoir un meilleur avenir. Le choix du nom « Nouba Roots » ou (les racines de la Nubie) fait référence aux racines égyptiennes qui s’étendent dans plusieurs pays africains.

Du volontariat, faute de ressources

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(Photo : Hanaa Al-Mekkawi)

Nombreux sont les jeunes qui ont demandé à joindre cette académie qui compte, aujourd’hui, environ 700 membres, dont 250 s’entraînant de manière régulière. L’obstacle face à cette participation régulière des jeunes, comme l’explique Salem, c’est le manque d’argent. Car chaque membre doit verser 100 L.E. par mois et 50 L.E. pour les filles, une somme qui représente un lourd fardeau pour leurs familles déjà démunies et dont la plupart ont plusieurs enfants. « L’argent des abonnements est notre seule ressource financière, autrement, tous les entraîneurs sont des volontaires et parfois on ajoute de l’argent de nos poches. En plus, on ne peut chasser un jeune qui n’a pas payé son abonnement », affirme Salem. Cependant, l’argent n’est pas l’essentiel, il y a d’autres conditions qu’il faut respecter pour continuer à fréquenter l’académie, à savoir le bon comportement à la maison, dans la rue et à l’école, et de bonnes notes en classe sont en tête des conditions d’admission. « Un bon joueur doit être un excellent élève et une bonne personne », dit Omar, 14 ans, fan de foot. Il rêve de ressembler à Manné, le fameux joueur sénégalais dont il a imité le look, en portant une mèche blonde sur les cheveux.

Comme Omar, tous ces jeunes ont des rêves sans limites. Ils prennent pour exemple les joueurs internationaux tels Salah, Messi, Ramos, Rolando et d’autres. Ils suivent sérieusement les entraînements avec l’espoir de devenir un joueur professionnel et de voir leur vie se métamorphoser. Pour Adam, ce n’est pas un rêve impossible. Il rappelle la participation honorable de l’académie à plusieurs événements sportifs durant lesquels les joueurs ont réalisé des exploits. « Deux de nos joueurs dont les parents ont demandé asile en Suède ont été sélectionnés pour rejoindre des équipes professionnelles, catégorie junior », dit fièrement Adam. Il ajoute que ces jeunes ont brillé lors d’un test de foot, et cela est dû à la qualité des entraînements qui ont lieu au sein de l’académie. Un autre joueur a été choisi meilleur joueur, milieu de terrain, remportant ainsi le premier prix lors du dernier tournoi de la Ligue des Académies arabes. C’est Ahmad Khaled, 13 ans, qui s’entraîne sans relâche depuis deux ans et rêve de devenir, un jour, un second Messi.

Combattre l’oisiveté

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Adam donne ses ordres aux jeunes joueurs. (Photo : Hanaa Al-Mekkawi)

Mais pour Salem, l’objectif de cette académie n’était pas seulement de découvrir les talents des jeunes et les encourager à faire du sport, mais aussi pour les protéger des dangers qui les menacent, s’ils restent à ne rien faire. Dans ce quartier, poursuit Salem, les jeunes se disputent tout le temps et de manière violente, et la drogue s’est beaucoup propagée. Les réfugiés démunis et désespérés peuvent devenir des proies faciles pour ceux qui veulent les exploiter. « Tous mes camarades qui n’ont pas adhéré à l’académie passent leur temps dans la rue à ne rien faire ou se bagarrer avec les autres. Ils ont tous de mauvais résultats à l’école. Par contre, moi, je n’ai ni le temps ni l’envie de faire comme eux », dit Nagui, 18 ans, et qui a pour idole Ramos.

L’entraînement continue de manière assidue. C’est le moment des matchs. Visages aux traits typiques de différentes origines et différents dialectes mélangés à quelques mots égyptiens. De temps à autre, un papa ou une maman en tenue traditionnelle soudanaise passe pour jeter un coup d’oeil sur son chérubin. « Là, c’est le meilleur endroit où l’on peut laisser nos enfants en toute sécurité », lance une maman. Trois heures d’entraînement se sont écoulées, Adam donne le coup de sifflet final, les traits de son visage enfin décontractés, il commence à sourire, permettant ainsi aux joueurs de s’approcher de lui et de discuter des sujets qui les préoccupent. Adam affirme que les joueurs, les parents et les entraîneurs se connaissent tous et ont des relations d’amitié, et n’importe quel joueur considère l’entraîneur comme un papa. « On a beaucoup d’ambitions et de rêves pour les réfugiés, mais on ne peut pas faire beaucoup de choses faute de moyens. On ne peut même pas demander à ces sportifs ce qu’il faut manger, car cela va ajouter un autre fardeau à leurs familles, alors, on leur demande le strict minimum et l’on essaye de leur offrir de temps en temps des repas que nous payons de nos poches », dit Adam. L’académie organise parfois des excursions pour remonter le moral de ces réfugiés. « Je voudrais trouver un sponsor qui croit en la capacité et la compétence de nos joueurs pour prendre en charge les dépenses de l’académie », dit Adam. Ce dernier s’avance vers la porte pour rappeler à chaque joueur qu’il doit rentrer directement à la maison, dormir tôt et ne pas rater le prochain entraînement .

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