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En première ligne face au danger

Dina Bakr, Mercredi, 16 mai 2018

Il y a une quinzaine d’années, Asmaa Waguih a décidé de devenir photojournaliste freelance dans les régions en conflit : Iraq, Gaza, Syrie, Libye et Afghanistan. Elle s’est donné pour mission de braver les dangers afin de documenter la souffrance des gens et sensibiliser l’opinion publique.

En première ligne face au danger
Asmaa Waguih lors de sa couverture pour les manifestations de janvier 2013, sur le pont Qasr Al-Nil au Caire. (Photo : Mohamad Abed)

Des vêtements casual de couleurs sobres et un corps svelte. Telle est l’allure d’Asmaa Waguih, photographe freelance. L’énergie débordante dont elle fait preuve ne reflète pas son âge. On lui donnerait facilement 30 ans, alors qu’elle frise la cinquantaine. Photographe en première ligne, elle a commencé sa carrière en 2005, à l’âge de 35 ans, deux ans après le début de la guerre en Iraq. « Asmaa Waguih est une personne audacieuse. Dès le début de sa carrière, elle est devenue une experte en photojournalisme. Elle n’a pas peur de se rendre dans un pays en guerre. Son seul souci c’est de choisir l’instant propice pour prendre une photo qui restera un document révélateur, montrant par exemple la situation en Libye, en Syrie ou en Afghanistan », souligne Amr Nabil, chef du département des photographes au syndicat des Journalistes. Selon lui, Asmaa possède beaucoup de talent et mérite que ses photos soient exposées pour que les gens découvrent son courage et sa détermination à vouloir transmettre un message. « Les 3 ans que j’ai passé en Iraq ont forgé mon expérience. A cette période précise, ce pays figurait à la une des journaux. C’est en consultant des photos des régions en conflits armés sur Internet et en rencontrant de grands photographes de guerre que j’ai appris quelques techniques photographiques et comment tenir une caméra numérique avant de me lancer dans la photo », déclare Asmaa.

C’est en Iraq qu’Asmaa a remarqué la présence de femmes photographes. La décision de partir dans ce pays durant l’invasion américaine pour couvrir les événements en tant que reporter indépendante a été un tournant dans la vie d’Asmaa. Elle y a nourri sa mémoire visuelle en observant notamment les photos de la photographe américaine Paula Bronstein, qui a séjourné en Afghanistan. « J’ai vécu sous les bombardements. Mon séjour dans ce pays m’a appris comment me débrouiller vite pour pouvoir survivre. Après avoir traversé cette dure épreuve, j’ai compris que je pouvais vivre n’importe où », dit-elle. Et d’ajouter : « Un matin, alors que je venais juste de quitter l’hôtel où je séjournais, une voiture piégée a explosé et a détruit une partie de la façade, il a fallu chercher où dormir ce soir-là ». Suite à cette expérience, Asmaa a décidé de se spécialiser dans le photojournalisme.

Vivre dans un pays en guerre est bien difficile, car il faut apprendre à gérer sa vie au quotidien et avec le minimum de sécurité. Diplômée de la faculté de lettres, section anglaise, de l’Université de Aïn-Chams, Asmaa a pu lire de nombreux articles de journalistes étrangers qui s’intéressent au Moyen-Orient, tels que Seymour Hersh et Patrick Cockburn. La lecture, l’observation et la connaissance des traditions des habitants dans une région comme l’Iraq l’ont aidée à établir un plan pour ses déplacements, afin d’éviter le risque d’être tuée. « Durant mon séjour en Iraq, je n’ai jamais donné de rendez-vous par téléphone, car toutes les communications étaient espionnées. Il n’y avait personne pour me protéger, je ne pouvais compter que sur moi-même pour rester en vie. Le moindre détail pouvait me mettre en danger et me faire la cible des deux camps en conflit », souligne Asmaa.

De l’Iraq au Yémen, son expérience sur le terrain est riche en expériences. Il y a 2 ans, Asmaa devait se rendre à Aden, au Yémen, pour filmer la vie des gens sur place, elle a dû faire le trajet en bus, car l’aéroport était fermé. Tout le long du trajet, elle avait la main sur le coeur, craignant une éventuelle attaque des Houthis.

Capter des photos poignantes

Pour Asmaa, être photographe en première ligne, c’est devenir un conteur visuel, car une seule photo peut dire bien plus qu’un article de 1 000 mots. Elle se souvient d’un membre de Daech dont elle a pris la photo et qui était soigné par une femme qui faisait partie du Croissant-Rouge. « J’ai été témoin de la conversation qui a eu lieu entre ce terroriste et la soignante. Au début, il a refusé qu’elle le touchât. Mais cette femme a fini par le convaincre, lui faisant comprendre qu’il était blessé et que son devoir était de le soigner pour sauver sa vie. Ce dernier a fini par accepter, tout en lui jetant des regards pleins de méfiance à chaque fois qu’elle venait pour faire ses soins », raconte Asmaa, qui a travaillé 13 ans avec Reuters, dont 8 ans sous contrat.

Devenir photographe en première ligne n’est pas une chose aisée. « Une femme est capable de prendre des photos tout aussi éloquentes et frappantes qu’un homme. D’ailleurs, ce n’est pas sans risques, tant pour une femme que pour un homme. La preuve : Cris Homdros, un grand photographe, a perdu la vie en Libye en 2011 en prenant des photos », évoque-t-elle. Asmaa a elle aussi payé cher sa passion. « J’ai été touchée par un échange de tirs au pied gauche lors de la dispersion de Rabea Al-Adawiya en 2013, au Caire », relate-t-elle. Depuis, elle a du mal à marcher normalement, surtout lorsqu’elle est fatiguée. Cette blessure n’est pas la seule : chargée de couvrir les événements de la ville de Mossoul en Iraq, des éclats de balles, pareils à des lames de rasoir, ont transpercé sa jambe droite. Heureusement pour elle, ils n’ont pas atteint l’os, sinon, elle aurait perdu son pied.

En première ligne face au danger
L’exposition Al-Tariq Al-Talet raconte comment les femmes kurdes bravent les défis.

Asmaa ne se gêne nullement pour ses cicatrices, elle en parle fièrement. Elle estime que montrer les misères humaines par le biais de photos permet de ressentir davantage les souffrances des gens, surtout face aux horribles agressions que subissent les êtres humains en temps de guerre. Alors qu’elle parle, des larmes coulent soudainement sur ses joues, se souvenant d’une femme iraqienne qui venait de perdre une jambe et à qui les médecins ont donné son bébé pour qu’elle puisse l’allaiter. « Elle était si jeune, elle avait à peine 20 ans », raconte Asmaa en essuyant ses larmes. Avec sa caméra, elle entend défendre non seulement sa liberté, mais aussi celle des autres.

Iraq, Gaza, Syrie, Libye et Afghanistan, tous ces pays ont suscité sa curiosité. Se rendre dans un pays en guerre, faire le constat de la situation en captant des images et des histoires poignantes de gens en souffrance est son objectif. « J’ai appris à m’adapter à n’importe quelle situation difficile, à tisser des relations avec les gens, à cohabiter avec eux tout en adoptant leur mode de vie, afin de gagner leur confiance et de prendre des photos tout en respectant leur dignité et leur intimité », dit-elle.

Adresser un message au monde

Asmaa raconte que les personnes qui vivent dans des conditions difficiles sont parfois prêtes à coopérer avec les photographes. « Dans les régions en conflit, les gens soutiennent le personnel qui travaille pour les médias pour sensibiliser l’opinion publique internationale, qui prend à la légère de tels drames. Par exemple, lors de l’évacuation des habitants de Mossoul l’année dernière, les citoyens, qui m’avaient adoptée, ont fini par me confier leurs souffrances. Du coup, ils n’ont pas été gênés lorsque j’avais pris mon appareil pour les photographier », relate Asmaa.

Exposer ses photos est une autre manière de montrer au monde comment vivent les gens dans les régions en conflit. En avril dernier, Asmaa a ainsi organisé l’exposition Al-Tariq Al-Talet (le troisième chemin) à la galerie Lamassat, au centre-ville du Caire. Celle-ci rassemblait 35 photos, dont la plupart montrent des femmes kurdes de Syrie combattant au sein des Unités de protection du peuple à Raqqa, dans le cadre du conflit syrien. « A 18 ans, la plupart de ces femmes choisissent de quitter leur village et de rejoindre les milices. Elles préfèrent retarder leur mariage, afin de mener à bien les missions qui leur sont confiées », dit Asmaa qui, tout comme ces femmes kurdes, brave les défis. L’exposition témoigne aussi de l’intérêt d’Asmaa pour les minorités. « J’ai toujours été attirée par les histoires des minorités, surtout celles des Kurdes », dit la photojournaliste.

Courageuse, cette dernière a choisi un parcours difficile. Pour l’aider, elle s’est forgé un réseau de relations lui permettant de prendre contact avec des gens avant chaque départ, de calculer les frais de son séjour et de déterminer les endroits sécurisés où elle peut habiter. « Je ne m’encombre jamais de bagages, afin de pouvoir me déplacer facilement et de ne pas dévier de mon objectif essentiel, celui de prendre des photos racontant des histoires humaines. Alors contrôler l’état de mon appareil photo la veille de mon départ est la chose la plus importante. Je cherche sur Internet les endroits de la ville où je dois me rendre, tout en imaginant l’endroit propice pour prendre des photos », conclut-elle.

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