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Dérive autoritaire ?

Hanaa Al-Mekkawi, Mardi, 28 mai 2013

Les correspondants accrédités à la présidence de la République s'attendaient à plus de liberté dans le traitement de l'information, après la chute de Moubarak. Déçus, ils dénoncent des méthodes oppressives.

Derive

Le protocole était toujours le même. Les journalistes se retrouvaient dans la salle de réunion du palais présidentiel à l’heure fixée. Un porte-parole faisait son apparition, les saluait et communiquait les activités du président. Les questions et les commentaires étaient interdits. Les correspondants accrédités devaient se contenter de recueillir les informations dictées par le porte-parole et les publier dans leurs journaux respectifs. Le même scénario se répétait à chaque conférence de presse. « Si l’un de nous osait poser une question ou montrait un désir d’en savoir plus, il était réprimandé. Bien souvent, on lui retirait son accréditation », se souvient Chérif Ahmad, qui a passé 11 ans en tant que correspondant accrédité à la présidence.

Ce protocole de l’ancien régime se reproduit de façon similaire aujourd’hui. « Je suis triste de constater qu’après quelques mois seulement de travail en tant que journaliste accrédité à la présidence, rien n’a changé, pas même les mentalités des gens qui dirigent ce pays. Ils empêchent les journalistes de poser des questions ou de demander des éclaircissements », déplore Ahmad Tareq, qui a travaillé à la présidence, sous Morsi, durant 10 mois.

Avec 3 de ses collègues, ils ont été les protagonistes de la crise qui a éclaté entre le syndicat des Journalistes et la présidence. Une crise déclenchée il y a quelques mois. « Les porte-parole peuvent ne pas répondre aux questions. Mais si l’on publie les informations surtout en y apportant des analyses, cela leur pose problème. Contrairement à l’ancien régime, ils veulent montrer qu’ils sont ouverts d’esprit et autorisent quelques journalistes à poser des questions. Mais en fait, ils contrôlent tout », dénonce Tareq. Ce dernier pense qu’on est en train de les punir à cause des opinions qu’ils diffusent régulièrement sur Facebook.

Casier judiciaire vierge

Il est vrai qu’il n’y a jamais eu de critères précis, ni avant ni après la révolution, en ce qui concerne le choix de ces journalistes. Sauf qu’il faut avoir un casier judiciaire vierge, selon les officiers de la Sécurité d’Etat. Un seul élément nouveau : des journalistes travaillant dans des journaux d’opposition sont présents. Sous l’ancien régime, seul un représentant du journal d’opposition Al-Wafd a été accrédité sur ordre de Zakariya Azmy. Cela était fait probablement pour embellir l’image du régime déchu et donner une vitrine démocratique au discours officiel, mais cela n’a pas duré longtemps. De nouveau, le cercle s’est refermé incluant seulement les journalistes d’Al-Ahram, d’Al-Akhbar et d’Al- Gomhouriya. En effet, le gouvernement pense que seuls ces journaux peuvent être sous contrôle.

Nelly Anwar, journaliste et correspondante depuis plus de 16 ans, compare les deux époques.

« Bien avant 1993, l’ancien président Moubarak aimait rencontrer les journalistes. Il demandait à rester seul avec eux, les écoutait attentivement et leur posait même des questions comme s’il voulait savoir ce qui se passait en dehors de son palais présidentiel. Malheureusement, durant ses 10 dernières années de pouvoir, son comportement a complètement changé », rapporte Nelly Anwar. Celle-ci rêvait de changement et du fait de voir les conférences de presse se dérouler comme dans les pays démocratiques.

Nelly Anwar raconte qu’à cause de son voile, elle était mal vue par les hommes de l’ancien régime. On lui répétait souvent qu’elle donnait une mauvaise image de la présidence. Après la révolution et avec l’accession au pouvoir des islamistes, elle s’attendait à être acceptée, peu importe son apparence. Cela n’a pas ét&´ le cas.

Aujourd’hui, ce n’est pas à cause de son voile qu’elle est critiquée, mais à cause des questions impertinentes qu’elle ne cesse de poser. « Je refuse de me soumettre à un système que l’on tente de m’imposer. Les responsables manquent de subtilité. Ils ignorent l’art de la communication. Ils agissent comme si nous étions deux camps adversaires et non pas deux équipes qui se complètent », ajoute-t-elle.

« Connaître la vérité »

Témoin des deux époques, Nelly Anwar affirme qu’au fil des mois, elle et ses collègues ont remarqué que les porte-parole avaient changé de comportement. Ils tentent à nouveau de restreindre cette marge de liberté acquise durant la révolution. « C’est surtout Yasser Ali, ancien porte-parole du président Morsi, qui a voulu reprendre les procédés de l’ancien système dont on voulait se débarrasser. Il dicte les informations et choisit à l’avance les personnes qui vont poser les questions. Mais il a été surpris par la réaction combative des journalistes qui ont refusé de revenir en arrière et ont insisté pour pratiquer leur droit à l’information. Ils veulent que les lecteurs puissent connaître la vérité », affirme-t-elle.
Aujourd’hui, Nelly Anwar s’est vu retirer son accréditation sans qu’on lui en précise les raisons. Elle a tout de même compris pourquoi. « Le pays passe par une période critique et les citoyens ont besoin de tout savoir. On ne peut plus continuer de trier ce que l’on doit annoncer ou taire », commente-t-elle.

« En principe, le travail d’un journaliste ne se limite pas à noter et à publier des informations dictées par un porte-parole. Liberté d’expression et liberté de presse sont des droits fondamentaux pour tout individu et surtout pour le journaliste », s’indigne pour sa part Wael Fahmy, correspondant à la présidence après l’accession au pouvoir du président Morsi.

Lui et ses collègues s’attendaient, après la révolution, à une marge plus importante de liberté. Ce qui l’a encouragé à présenter ses papiers pour devenir correspondant accrédité à la présidence. « Nous, qui travaillons dans des journaux d’opposition, étions privés d’accréditation sous l’ancien régime. Seuls les journaux de l’Etat pouvaient en obtenir. J’avais envie depuis longtemps d’accomplir cette mission. Je ne pouvais pas supporter d’être une marionnette entre les mains d’un messager du président, de Safwat Al-Chérif, ministre de l’Information, et de Zakariya Azmy, chef du cabinet présidentiel », affirme Fahmy.

Servir de marionnette au régime en place après la révolution. La situation n’est plus envisageable pour de nombreux journalistes.

Etre dans la confiance ou à la marge


Depuis l’époque royale et jusqu’à nos jours, la relation entre le pouvoir et les journalistes n’a pas tellement changé. Aussi bien le roi Farouq, que les présidents Abdel-Nasser, Sadate ou Moubarak, tous ont travaillé avec des journalistes qui soutenaient leur politique respective. « Les présidents à leur tour les utilisaient pour transmettre les messages qu’ils voulaient communiquer au peuple », relate Dr Awatef Abdel-Rahmane, professeur et expert en médias.

Hassanein Heykal a commencé sa vie en tant que correspondant militaire pour devenir par la suite le confident d’Abdel-Nasser. Ce dernier n’hésitait pas à lui révéler certains secrets d’Etat, le consultait et lui demandait même de lui écrire ses discours. A l’époque de Sadate, Heykal a continué quelque temps à jouer ce rôle, puis sa succession par Ibrahim Nafie à été subtilement préparée. Ce dernier a continué d’accomplir cette mission du temps de Moubarak.

Si Heykal et Nafie sont les noms les plus illustres dans ce domaine, Mohamad Al-Tabéi, Moustapha et Ali Amin, Hamdi Al-Gamal, Mamdouh Taha, Adli Galal et d’autres ont joué des rôles tout aussi importants. Ils sont parvenus à s’infiltrer et à se mettre au service de la présidence. Leur loyauté envers le pouvoir était la priorité, même si c’était au détriment du droit du public à l’information.

Cela a abouti à un partage d’intérêt commun entre ces correspondants et le régime. Certains ont réussi à tirer de larges profits pour les journaux dans lesquels ils travaillaient. « Le journaliste en Egypte a deux choix : se ranger dans le camp du pouvoir ou dans celui de l’opposition. Cependant, il doit être conscient qu’en faisant le second choix, il risque la marginalisation, l’exil et même parfois la prison », conclut Dr Assem Dessouki, historien.

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