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Média : Sous le label de la croix

Dina Darwich, Lundi, 22 avril 2013

Pour contrer la faible représentation des coptes dans les médias, de nombreuses chaînes de télévision chrétiennes voient le jour. Ce qui alimente les craintes d'un sectarisme plus poussé de la société. Enquête.

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C’est à partir de la colline de Moqattam que la chaîne télévisée SAT7 diffuse ses programmes. La présence de cette chaîne chrétienne, hors de la Cité médiatique du 6 Octobre, montre la dichotomie entre les chaînes chrétiennes et islamiques, ces dernières diffusent, en effet, leurs programmes depuis le 6 Octobre.

Au siège de la chaîne SAT7, les mesures de sécurité sont draconiennes. Sur la façade, aucun signe ostentatoire. Un moyen peut-être d’éviter les problèmes. C’est seulement lorsqu’on rentre dans la salle de réception que l’on peut remarquer un évangile ouvert, placé dans une vitrine et quelques versets de la Bible ornant les murs. Cette chaîne qui continue à diffuser ses émissions à partir de la Slovénie a dû changer de local en Egypte. Elle se trouvait auparavant à l’archevêché de Choubra Al-Kheima avant de déménager à Moqattam, quartier périphérique du Caire.

Tout le long de la semaine, les journalistes de la chaîne informent le public sur les différentes communautés chrétiennes d’Egypte.

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On dénombre désormais 20 chaînes chrétiennes en Egypte.

Mercredi, la caméra se rend à la Cathédrale orthodoxe Saint-Marc pour transmettre l’homélie du pape. Jeudi, c’est le rendez-vous du monastère de Samaan Al-Kharaz pour diffuser la messe. Vendredi, c’est le prêche hebdomadaire qui a lieu à l’Eglise évangélique de Qasr Al-Doubara au centre-ville, qui est diffusé en direct. « Nous diffusons nos émissions à partir de certains endroits fixes car le fait de se trouver en dehors de la Cité médiatique du 6 Octobre nous prive du service SNG (Satellite News Gathering) qui permet la diffusion en direct. Ceci nous empêche parfois de couvrir certains événements concernant la communauté copte. Nous comptons donc sur d’autres chaînes satellites et sur nos relations avec les envoyés spéciaux de quelques journaux pour couvrir certains incidents sur les coptes », explique Farid Samir, directeur du bureau SAT7 du Caire. « Selon la loi de l’Organisme général de l’investissement qui régit le statut des chaînes privées, il est interdit pour une chaîne religieuse d’obtenir une autorisation de diffuser à partir de la Cité médiatique. Pourtant, certaines chaînes islamistes y diffusent leurs programmes. Ces dernières ont obtenu l’autorisation en se présentant en tant que chaînes de divertissement alors que leurs programmes sont pour la plupart religieux », poursuit Samir.

Un manque de représentation

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Lors des derniers heurts interconfessionels, les chaînes chrétiennes ont apporté un éclairage différent de leurs équivalentes musulmanes:

Les chrétiens d’Egypte ont découvert les médias « chrétiens » vers la fin des années 1990, avec la chaîne Noursat (Télé Lumière). Cette chaîne catholique libanaise propose des programmes aux chrétiens de tout le Moyen-Orient. « Avant l’apparition de cette chaîne, on s’est contenté durant des années d’une petite dose de spiritualité à travers la radio Monte-Carlo », rapporte Hani Romani, présentateur de programmes de chants religieux sur SAT7.

Plus tard, des délégués de différentes Eglises sont allés demander à Safwat Al-Chérif, ancien ministre de l’Information (actuellement accusé de corruption), de consacrer un quota plus important aux coptes dans les chaînes publiques.

« Plus tard, ces représentants ont appris que le dossier déposé avait été jeté à la poubelle à leur sortie des lieux », affirme Farid Samir.

Aujourd’hui, une étude médiatique démontre qu’à l’exception de la chaîne culturelle qui diffuse la messe du dimanche, le temps de diffusion consacré aux citoyens coptes ne dépasse pas les deux heures par an. « C’est une preuve de plus que nous sommes des citoyens de seconde zone », explique Sameh Fawzi, membre du Conseil consultatif et auteur d’une étude relative aux médias chrétiens en Egypte.

De plus, selon cette même source, Maspero est resté longtemps fermé aux journalistes chrétiens à l’exception de certaines figures connues qui apparaissaient à l’écran en tant qu’invités.

D’après Fawzi, « la fin des années 1990 a vu l’émergence de courants islamistes plus rigoristes qui propageaient des idées attentatoires aux chrétiens, les considérant comme des apostats. On ne pouvait pas rester sans agir ».

L’audimat des nouvelles chaînes

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Certaines chaînes chrétiennes ont des caméras fixes à la Cathédrale.

Ceci a poussé certains coptes à créer plusieurs chaînes chrétiennes. Aujourd’hui, leur nombre a atteint la vingtaine dont les plus connues sont CTV, Aghabi et Saint-Marc qui représentent l’Eglise copte. Al-Chifaa (la guérison) et Al-Moeguiza (le miracle) dépendent directement de l’Eglise évangélique. Une seule chaîne, Noursat, représente l’Eglise catholique.

A la maison de la famille de Georges, les regards sont braqués sur l’écran. Vendredi, tout le monde est au rendez-vous avec la messe pour prier avec les coptes d’Egypte. « Cette dose de spiritualité que nous offre la chaîne CTV nous permet de nous ressourcer, surtout en ces moments difficiles pour les coptes d’Egypte », avance Imane, les larmes aux yeux. Elle est en train de suivre les nouvelles des derniers incidents qui ont eu lieu en face de la Cathédrale et l’église de Khoussous. Sur sa chaise roulante, sa grand-mère participe à la prière. « Le plus beau cadeau que nous offre cette chaîne est qu’elle amène l’Eglise chez moi, puisque ma santé ne me permet plus de participer à la messe », annonce-t-elle.

En effet, l’un des exploits de ces chaînes est d’avoir réussi à transmettre dans les foyers tout ce qui se passe à l’Eglise. C’est d’une grande utilité pour tous ceux qui ne peuvent pas se rendre dans les lieux de culte, comme les personnes âgées et les handicapés.

Ces chaînes sont également très utiles aux habitants des bourgades lointaines, qui sont privés de lieux de culte.

En effet, la loi qui gère la construction des églises exige la présence d’un grand nombre de coptes à proximité, ce qui prive beaucoup de coptes d’un accès à l’église.

Dans une pièce adjacente, le petit Mikael suit un programme de dessins animés qui raconte l’histoire de Jésus. A l’écran, on peut voir les trois Rois mages se rendre à Bethléem, guidés par l'étoile du berger. « Mon fils âgé de 10 ans est plus chanceux que sa soeur aînée qui a 20 ans. Elle ne savait rien de tout cela, car ce genre de programmes n’existait pas à son époque », explique Imane. Elle raconte qu’un jour, sa fille s’est rendue à l’église pour répéter l’appel à la prière des musulmans, la seule chose qu’elle avait apprise par le biais de la télévision.

Selon l’étude effectuée par le chercheur Sameh Fawzi, les médias chrétiens répondent souvent à trois critères essentiels : vénération, spiritualité et faits sociaux présentés d’un point de vue copte.

Le tournant de la révolution

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Sat7 diffuse des programmes dédiés aux enfants de toutes les religions.

Après la révolution et le changement politique en Egypte, il était temps que ces chaînes présentent le point de vue copte sur les événements politiques.

En effet, nombreux sont les sujets liés aux coptes qui n’ont jamais été abordés ni par les médias officiels ni privés. Rami Kamel, activiste et journaliste du site électronique copte Al-Kattiba Al-Tibiya, donne l’exemple de l’incident qui a eu lieu au village de Charouna à Abou-Qorqas dans le gouvernorat de Minya, en Haute-Egypte. Une bagarre entre une famille musulmane et une famille copte a coûté la vie à 11 personnes.

D’autres sujets liés aux droits de l’homme ont été également négligés, tels les cas d’exode forcé des chrétiens, résidant dans la région de Amriya. Ceci a poussé certaines chaînes coptes à consacrer, dans leurs programmes, davantage d’heures à la politique. « Le programme politique Al-Nour (la lumière) diffusé à travers la chaîne CTV, présenté une fois par semaine, est diffusé actuellement tous les jours », avance Mina Albert, metteur en scène pour cette même chaîne.

Aujourd’hui et après la révolution, d’autres chaînes plus indépendantes et militantes ont réussi à séduire des activistes, telles Al-Karma et Al-Tariq. « Ces chaînes se sont montrées plus partisanes que celles dépendantes de l’Eglise. La plupart des activistes coptes ne ratent jamais le programme de Joseph Nasrallah sur Al-Karma. En effet, les journalistes de la chaîne couvrent les événements chauds. Le programme de Mona Roman sur la chaîne Al-Tariq nous permet d’avoir un regard plus critique sur les événements en donnant une couverture plus approfondie des faits. Quant à Eliya Maqqar sur la chaîne Al-Ragaa, c’est un véritable expert en analyses », avance Rami Kamel.

Cependant, des critiques émergent sur la création de ces chaînes. Pour certains, la création de chaînes religieuses, qu’elles soient coptes ou musulmanes, ne fait que renforcer la dichotomie entre les croyants. « Les chaînes religieuses, qu’elles soient chrétiennes ou islamiques, versent de l’huile sur le feu. Il faut qu’elles se limitent à leur rôle d’information et qu’elles évitent d’utiliser la carte sectaire pour attirer les téléspectateurs. Il faut garder en tête l’expérience libanaise dans les années 1970. A l’époque, les médias ont contribué à attiser la haine entre communautés, un fait qui a donné lieu à une guerre civile », explique un expert médiatique qui a gardé l’anonymat. Il ajoute que la présence de ce genre de médias isole les coptes du reste de la population, alors que la situation critique de l’Egypte exige l’unification du peuple.

Un autre observateur copte qui a gardé l’anonymat déclare que la couverture de certaines chaînes coptes est souvent très subjective. Les journalistes se contentent de présenter le point de vue des coptes sur le sujet abordé et ne mentionnent pas le reste de la population. « Par exemple, lors des incidents qui ont eu lieu à la Cathédrale, certains programmes ont juste montré les affrontements et les victimes. Pourtant, des rumeurs courraient sur la présence d’armes à l’intérieur de la Cathédrale. Le rôle des journalistes était de mener l’enquête générale et non seulement de défendre les droits des coptes », poursuit cette même source.

Partagés entre le devoir de présenter un contenu répondant aux attentes des téléspectateurs et l’analyse globale des événements politiques, les journalistes en arrivent à perdre leur objectivité.

Le propriétaire d’une pharmacie du quartier de Madinat Nasr entretient de bonnes relations avec son voisinage. Il tient à ce que chaque passant puisse regarder sur sa télévision des prières, des dessins animés ou des émissions culturelles chrétiennes. Son voisin salafiste, électricien, diffuse des versets du Coran. Une forme de bénédiction ou une manière d’affirmer son identité ? « Je pense qu’il est nécessaire de faire découvrir à l’autre ses croyances pour briser cette peur de l’inconnu. D’ailleurs, il existe des points communs entre les deux confessions, notamment sur les principes et les valeurs », assure Hani Romani.

Chérif Wahba, producteur et metteur en scène à la chaîne SAT7, soutient la mixité entre religions. Entouré de personnel musulman et copte, il assure que les deux peuvent être complémentaires. « C’est Hussein Abou-Chébeika, scénariste de dessins animés, de confession musulmane, qui rédige les histoires diffusées sur la chaîne avant qu’un évêque n’ajoute quelques touches sur la foi chrétienne », conclut Wahba.

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