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SOS enfants maltraités

Manar Attiya, Lundi, 06 février 2017

L’Unicef, en collaboration avec le Conseil national de la maternité et de l'enfance, lance une vaste campagne de sensibilisation contre la violence faite aux enfants.

SOS enfants maltraités

« Si tu es traité d’imbécile ou de bon à rien. Si tu es victime ou témoin de vio­lence, il faut réagir et en parler à un adulte pour te protéger ou protéger ton ami qui peut être en danger ». Voilà ce qu’on lit sur les spots publicitaires publiés sur la page Facebook de l’Unicef (https://www.facebook.com/UNICEF/Egypt). Sur cette même page, des images illustrent la maltraitance des enfants par leurs parents ou leurs enseignants. L’une des scènes montre un enfant de 10 ans le corps roué de coups, une autre montre un père qui coupe les cheveux de sa fille pour une mauvaise note en mathématiques ou encore une mère qui gifle son fils parce qu’il la dérange pendant qu’elle parle au téléphone. Ces images ne se limitent pas à la famille et on peut aussi voir la scène d’un élève harcelé moralement par son professeur. Ces images en ligne font partie de la campagne Awladna (nos enfants) lancée par l’Unicef en coopération avec le Conseil national de la mater­nité et de l’enfance et financée par l’Union européenne. Cette initiative vise à mener une action collective pour mettre fin aux violences contre les enfants.

Cette campagne est née après une étude de l’Unicef effectuée dans 12 gouvernorats d’Egypte en 2009. En 2015, une nouvelle recherche menée par l’organisation internatio­nale, dans les gouvernorats du Caire, d’Alexan­drie et d’Assiout, montre que la maltraitance des enfants existe partout, dans les villes et les vil­lages, et toutes les catégories sociales sont concernées. « Cette étude a révélé que 37 % des enfants affirment avoir été battus par leurs parents et 26 % d’entre eux confient avoir eu des fractures, perdu conscience ou avoir été frappés d’invalidité permanente à la suite de mauvais traitements », note avec précision Dr Mayssa Chawqi, du Conseil de la mater­nité et de l’enfance. Les châti­ments corporels (coups, bles­sures, brûlures, fractures, etc.) ou les violences psychologiques (humiliations, brimades, harcè­lement moral) vont à l’encontre de la Convention des Nations-Unies relative aux droits de l’enfant qui stipule que chaque enfant, où qu’il se trouve, a le droit d’être protégé contre toutes formes de violence.

« Dans les milieux défavori­sés, il est rare que les enfants choisissent de parler ou de demander de l’aide. Soit ils ont honte, soit ils ont peur pour la réputation de leurs familles. L’étude montre également que les enfants de 1 à 4 ans sont les plus menacés », explique Dr Rania Hussein Amine, experte en matière de discipline positive (une pédagogie par l’encouragement qui permet d’éduquer sans recourir à la violence). Au sein des familles pauvres ou défavorisées, les actes de violence sont plus nombreux et atteignent un taux de 78 %, tandis que pour les classes moyennes et aisées, ce taux est de 71 %. « Lorsque j’ai de mauvaises notes en classe, maman me frappe et m’insulte, et cela me fait mal », confie Laïla, 13 ans, à son prof qui a remarqué que la jeune fille n’arrivait plus à se concentrer en classe. Issue d’un milieu défavorisé, la jeune fille craint beau­coup sa mère qui, selon elle, « hurle comme une hystérique ».

Tous responsables face à la maltraitance

SOS enfants maltraités
37 % des enfants confient avoir été battus ou ligotés par leurs parents.

« Nous avons tous un rôle à jouer pour garan­tir aux enfants un cadre sain et sécurisé loin de toute violence. La maltraitance des enfants est une réalité qu’on peut empêcher », note Nadra Zaki, spécialiste du Programme de la protection des enfants auprès de l’Unicef. Awladna vise à sensibiliser un public large contre toutes formes de violence faites aux mineurs. Les messages sont diffusés à la radio, la télé, sur des sites Web. Les brochures sont distribuées dans les super­marchés, et sur les grandes artères des villes sont accrochés des panneaux publicitaires. Selon Dr Kamal Moghis, spécialiste en matière d’éduca­tion, il faudra un peu de temps avant de voir les résultats d’une telle campagne. Les parents et les enseignants ont d’abord besoin d’être sensibili­sés par des émissions télévisées consacrées à l’éducation positive, à savoir respecter l’enfant, ne pas recourir aux châtiments corporels, surtout dialoguer avec lui.

Deux mois après son lancement en décembre dernier, la campagne connaît un véritable succès. La page Facebook a été visitée 60 millions de fois et plus d’un million et demi de personnes ont aimé la page ou publié des commentaires. Par ailleurs, des experts en éducation positive se sont portés volontaires pour programmer deux sessions afin de conseiller les parents sur les meilleures méthodes éducatives. Enfin, deux lignes vertes ont été mises en place : 16000 et le 16021. N’importe qui, internaute, parent ou enfant, peut composer ces numéros d’appel gra­tuits pour demander de l’aide aux experts et assistants sociaux.

Avec comme objectif de sensibiliser un public toujours plus large, des responsables de l’Unicef, du Conseil de la maternité et de l’enfance et certains experts ont contacté une émission sur CBC Sofra, une chaîne de gastronomie. « Ce programme a permis de partager avec de nom­breuses femmes l’importance de cette cam­pagne. Nous avons également participé à d’autres émissions comme Sabah ON sur la chaîne ONTV et d’autres sur les chaînes DMC, Dream, Nile TV », précise Dalia Hassan, conseillère auprès du Conseil de la maternité et de l’enfance.

Ces actes répétés au quotidien à l’encontre des enfants leur font perdre confiance en eux et en les autres. « L’éducation positive, au contraire, contribue au développement de la personnalité de l’enfant », ajoute Kamal Moghis.

Rania Hussein Amine, experte en matière d’éducation positive, tente de sensibiliser les adultes à la question. Dans son ouvrage Enormément d’amour, elle revient sur des exemples de maltraitance, toutes classes sociales confondues, et propose des méthodes de disci­pline positive à appliquer. « Prenons le cas d’un enfant qui explique à sa mère qu’il n’a fait aucune faute sur la page de droite, mais qu’il y a quelques-unes sur celle de gauche. En réponse, au lieu de dire à son enfant qu’il est nul ou paresseux, la mère devrait l’encourager en lui disant : Bravo ! mon chou, la prochaine fois tu feras mieux. Les enfants doivent également apprendre à régler certains de leurs problèmes par eux-mêmes. Le dialogue et l’écoute active permettent alors de com­prendre le sentiment de l’enfant », dit-elle. Ce livre rempli d’images et de bandes dessinées attire aussi bien le petit lecteur que l’adulte.

L’importance du dialogue
Nadine habite avec ses parents dans une belle maison située à Al-Tagammoe Al-Khamès, au Nouveau Caire. Aujourd’hui, elle doit aller à son cours de violon, mais elle n’est pas très motivée et porte son instrument comme un lourd fardeau. Une fois Nadine arrivée, son professeur de musique remarque qu’elle n’est pas en forme. « Que t’arrive-t-il ? », lui lance-t-il. Nadine ne sait pas si elle peut se confier à son profes­seur mais elle éclate en sanglots et décide de parler. « J’ai du mal à mettre mon violon sur mon épaule, j’ai des bleus partout », raconte-t-elle à son professeur qui l’écoute avec attention.

Ces violences s’exercent à l’abri des regards et les enfants ont peur ou honte de les dénoncer. L’Unicef les encourage à se confier à un adulte ou à un spécialiste. « Parler est essentiel car c’est le seul moyen pour l’en­fant de trouver de l’aide », dit Mohamad Nazmi, directeur de la ligne verte. Il ajoute que cette ligne est disponible 24 heures sur 24 et assure la confidentialité de l’appel. « Se taire n’est pas une option. Quand un enfant est maltraité, il souffre en silence et garde au fond de lui de la colère et de la tristesse », ajoute Dr Rania Hussein Amine.

Les larmes aux yeux, Nancy, 15 ans, raconte son histoire. Issue d’une famille aisée, elle est constamment violentée par son père. « Je vis dans un climat de violence per­manent », explique la jeune fille avec tris­tesse. Le comble est que son père regrette son geste après chaque scène de violence. Il éprouve de la culpabilité. Il en a parlé lui-même aux spécialistes pour ne plus faire souffrir sa fille.

« Cet homme a lui-même reçu une éduca­tion sévère lorsqu’il était enfant. Devenu père, il a cru que le châtiment corporel était indispensable. Notre rôle est d’écouter les souffrances des enfants mais aussi d’aider les parents à les éduquer sans recourir à la violence », affirme Dr Rania Hussein Amine.

Pour cette campagne, les défis sont nom­breux : « Les parents vivent dans des condi­tions économiques difficiles, ils ont du mal à subvenir aux besoins de leurs enfants. L’article, qui coûtait 50 L.E., aujourd’hui, ils le payent à 100 L.E., et la crise économique ne cesse de prendre de l’ampleur. Ce contexte sensible ne participe pas à faire baisser la violence », proteste le spécialiste Kamal Moghis.

Par ailleurs, la campagne encourage les écrivains et les spécialistes à s’exprimer. « Mais ce n’est pas suffisant. L’Etat devrait également participer en organisant des ate­liers dans les écoles et dans les différentes ONG, ou en introduisant l’éducation positive dans les livres scolaires et les programmes éducatifs. N’oublions pas que l’enfant d’au­jourd’hui sera l’homme de demain », conclut Kamal Moghis .

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