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Foyers d’accueil : Paradis illusoire pour les femmes battues

Salma Shash, Mardi, 17 janvier 2017

Rares et mal connus, les foyers d'accueil où sont hébergées des femmes victimes de violence conjugale ou domestique souffrent d'un tas de maux. Avec un manque de moyens, une mauvaise gestion et un personnel souvent peu qualifié, ces foyers peinent à jouer leur rôle.

Foyers d’accueil : Paradis illusoire pour les femmes battues
Selon le Conseil national de la femme, le nombre de femmes victimes de maltraitance est estimé à un million par an.

Une femme battue par son mari, une autre violée par son père ou par un membre de sa famille, ou encore une femme torturée à l’électricité … Des histoires tragiques, racon­tées par des femmes, victimes de violence conjugale ou domestique, qui sont hébergées dans des foyers d’accueil.

Alors que la violence à l’égard des femmes est un phénomène plutôt répandu en Egypte, les victimes restent souvent soumises, accep­tant leur sort. Et quand elles décident de se révolter, elles font face à de nombreux obs­tacles. Le premier d’entre eux est : où aller ? Car elles ne sont pas nombreuses à savoir qu’en Egypte, il existe des foyers d’accueil pour les femmes victimes de violence. Les premiers ont ouvert leurs portes en 2003 suite à deux décrets ministériels, ensuite, le minis­tère de la Solidarité sociale en a ouvert sept, puis deux autres. Selon le site officiel du ministère de la Solidarité sociale, ces foyers d’accueil existent dans plusieurs gouverno­rats : Le Caire, Guiza, Qalioubiya, Mansoura, Béni-Soueif, Fayoum, Minya, et deux à Alexandrie. Tous sont sous tutelle du ministère de la Solidarité sociale, qui en assure le finan­cement, excepté un, soumis à des contrôles périodiques, car il ne dépend pas de ce minis­tère. Ce dernier peut aussi assigner l’adminis­tration de l’un de ces foyers à une ONG, elle-même sous tutelle de ce ministère de la Solidarité sociale. La capacité d’accueil de chacun diffère d’un lieu à un autre, mais elle reste restreinte (entre 17 et 20 femmes). Au total, ils ne peuvent accueillir que 225 à 235 femmes à travers l’ensemble du territoire national. Un chiffre insuffisant comparé aux locatrices potentielles : selon une étude effec­tuée par le Conseil national de la femme, le nombre de femmes victimes de maltraitance est estimé à un million par an. Pourtant, mal­gré le nombre limité, ces foyers d’accueil sont souvent vides. Ceci est dû en grande partie au manque, voire à l’absence de médiatisation, la majorité des femmes ignorant tout simplement leur existence.

Des conditions strictes

Or, outre l’insuffisance de ces foyers, les conditions d’hébergement sont strictes. L’état de ces foyers est convenable, mais leur gestion laisse à désirer. Les femmes qui y trouvent refuge peuvent être hébergées durant 3 mois. La période peut être prolongée jusqu’à 6 mois si l’administration le juge nécessaire, ou même 9 mois, la durée maximum, mais dans ce cas, il faut l’approbation du ministère de la Solidarité sociale.

En plus, la plupart des personnes travaillant dans ces foyers d’accueil ont une définition erronée de la maltraitance, oubliant souvent la violence verbale. Du coup, l’administration n’accepte que celles qui portent des traces de violence physique, comme le reflète le témoi­gnage de Nadia, une femme constamment menacée par son mari qui ne cesse de la mettre à la porte. « Ce que tu as subi ne peut pas être considéré comme de la violence, il n’y a aucune preuve physique, on ne peut pas vous accepter », c’est par ces mots que Nadia, vic­time de maltraitance, a essuyé un refus de prise en charge en se présentant à l’un des foyers d’accueil, à Alexandrie. L’expérience de Nadia et d’autres similaires suscitent des interrogations sur le rôle de ces foyers censés accueillir des femmes en danger, les héberger et leur faire sentir qu’elles sont en sécurité. Comme l’exprime Mozn Hassan, directrice de l’ONG féministe Nazra. « En Egypte, il existe un vrai problème au niveau du concept et sur­tout au niveau du personnel chargé de porter assistance à ces femmes victimes de mal­traitance ». Ces refuges ne doivent pas seule­ment servir de logement temporaire, loin des agresseurs, ce qui est un aspect important, ces femmes attendent surtout qu’on leur propose une aide sociale et psychologique afin de pou­voir prendre en charge leur vie. Cet aspect est souvent absent.

Aïda Noureddine, présidente d’une organi­sation non gouvernementale qui s’occupe des droits des femmes à Alexandrie, signale un autre problème. « A Alexandrie, les deux foyers d’accueil ferment leurs portes à 15h, ils suivent les horaires officiels de travail », s’in­digne Aïda. Aucune femme ne peut y être admise après cette heure. Résultat, elles ont du mal à trouver un travail. Pourtant, toutes les locatrices ont impérativement besoin de gagner leur pain. Car en Egypte, quand une femme prend la décision de quitter la maison, elle est automatiquement rejetée par sa famille, et donc, elle doit travailler pour subvenir à ses besoins.

De même, ces horaires stricts présentent des risques. Si l’une des femmes habitant dans le foyer arrive après les heures de fermeture, elle n’est pas acceptée et donc, elle risque de ren­trer à nouveau dans un cycle de violence puisque l’endroit qui est supposé la protéger lui devient lui-même hostile. « Il est arrivé qu’on ferme la porte face à une fille qui a été obligée de retourner à Port-Saïd, la nuit, toute seule et au cours du trajet, elle a été violée ! », raconte Noureddine.

Et après ?

Et ce n’est pas tout. Au-delà de leur mission d’héberger temporairement les victimes de violence, tout reste à faire. Une fois hébergées dans les foyers, les femmes rencontrent diffé­rentes difficultés. Les employés qui travaillent dans les foyers ne réalisent pas qu’ils sont là pour porter assistance aux victimes. « Ils pen­sent qu’ils sont là seulement pour servir de médiateurs entre la victime et son mari ou sa famille », explique Magda Adli, présidente de l’ONG Al-Nadeem. « Pourtant, nous, nous ne sommes pas des médiateurs, et nous ne sommes pas à distance égale des deux parties, nous sommes censés être du côté de la vic­time », dit-elle.

Concrètement parlant, ce qui arrive le plus souvent est que l’administration tente de réconcilier la victime avec sa famille sans tenir compte de la gravité des délits commis par leurs familles ou maris. Ainsi, au lieu de s’at­tendre à une aide psychologique de la part du personnel qui pourrait les aider à acquérir leur indépendance économique, les victimes réali­sent qu’on leur impose une sorte de tutelle.

Et suite à un séjour plus ou moins long, cer­taines femmes n’ont d’autre choix que de ren­trer chez elles. Et de retrouver le même cal­vaire. L’exemple de L. et A., deux soeurs qui se sont rendues dans l’un des foyers d’accueil, ont dû retourner chez leurs parents qui les torturaient à l’électricité. Le personnel du foyer d’accueil s’est porté garant pour rendre visite aux filles et s’assurer que tout va bien pour elles. Un des responsables de la maison rapporte que quelques mois plus tard, les parents avaient changé d’adresse, et « plus tard, nous avons appris que l’une des soeurs, atteinte d’une maladie grave, est morte par manque de soins et à force d’être mal nourrie et torturée ».

En outre, la plupart des foyers d’accueil manquent de programmes d’autonomisation économique, et souvent, les activités program­mées sont traditionnelles, comme la couture et le crochet qui renforcent les stéréotypes concernant le genre de travail réservé aux femmes.

Changer de concept

Ainsi, si l’existence de ces foyers d’accueil porte une valeur intrinsèquement positive, il reste encore beaucoup à faire pour que ces foyers soient des refuges où les femmes puis­sent se sentir en sécurité et d’où elles pour­ront sortir plus armées. La ministre de la Solidarité sociale, ainsi que la présidente du Conseil national pour les droits de la femme ont signalé l’existence de problèmes dans ces foyers d’accueil et ont formulé leur intention d’apporter des solutions. Actuellement, UN Women (UNIFEM), programme des Nations-Unies pour l’égalité des sexes et l’autonomi­sation des femmes, est en train de travailler sur un projet en collaboration avec les foyers d’accueil afin d’améliorer les conditions au sein des foyers et les doter d’un personnel professionnel. Mais il reste beaucoup à faire et les défis sont grands. En premier lieu, les défis financiers. « Une fois, pour des raisons financières, l’une des maisons a préféré gar­der la femme qui fait la cuisine au lieu de la psychologue, alors que le rôle de cette der­nière est clairement plus important », raconte Mozn. Comment, dans ces conditions, donner le service qu’il faut ? s’interroge-t-elle, tout en expliquant que l’une des recommandations cruciales est de développer un programme psychologique réel à l’intérieur de ces foyers et faire en sorte de suivre les femmes qui quittent un jour ces foyers.

« Il s’agit là d’une question de priorités », explique pour sa part Magda Adli, présidente de l’ONG Al-Nadeem. « Est-ce que le ministère de la Solidarité sociale perçoit le problème des foyers d’accueil et celui de la violence à l’égard des femmes comme une priorité qu’il faut régler ou pas ? », s’interroge-t-elle. Si la réponse est affirmative, de nombreux efforts peuvent être fournis et on pourra finalement offrir de vrais services aux femmes victimes de violence. Comme dit Mozn Hassan : « La première chose à faire est de changer le concept des foyers d’accueil et de former un personnel capable d’aider ces femmes victimes de maltraitance ». Et de conclure : « La qualité des services offerts dans ces maisons peut être améliorée si les priorités sont mieux évaluées ».

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