Société > Au quotidien >

Nostalgiques de Moubarak : Ah, ces « bons » vieux jours !

Chahinaz Gheith et Abir Taleb, Lundi, 28 janvier 2013

Entre les déçus de la révolution, les feloul et les anti-islamistes, de nombreuses voix s’élèvent pour vanter les louanges de l’ancien régime. Une tendance qui s’explique par un mécontentement général vis-à-vis de la situation actuelle du pays.

Ah_main

Au coin d’un café du quartier de Maadi, un groupe de jeunes sirote un thé à la menthe et fume une chicha. Ils sont trentenaires et se retrouvent ici tous les jours après le travail, histoire de décompresser un peu avant de rentrer à la maison. On discute de choses et d’autres, et actualité oblige, la politique s’impose dans les discussions, surtout que le pays vient de célébrer le 2e anniversaire de la révolution du 25 janvier. Or, ici, le débat est quelque peu différent. Ce n’est pas de l’Egypte de 2013 que l’on parle mais de celle de Moubarak. « Rien ne vaut les vieux beaux jours de la présidence de Moubarak, regardez où on est arrivé maintenant, jamais l’Egypte n’a été dans un état aussi catastrophique ! », lance Nana, secrétaire, qui ne cache pas sa satisfaction suite à la décision de la justice de tenir un nouveau procès pour l’ancien président : « Pourvu qu’il soit acquitté ! ».

Ah1

Et elle n’est pas la seule à s’en réjouir. L’annonce de la Cour de cassation a été accueillie aux cris de « Vive la justice ! » par un groupe de partisans du président déchu qui brandissait son portrait. D’autres, à l’extérieur de la salle, criaient : « Nous t’aimons Monsieur le président », alors que des femmes lançaient des youyous en brandissant des pancartes sur lesquelles était écrit « Acquittement, si Dieu le veut ».

Tous ne parlent plus que de cet événement, et Nana n’est pas la seule à partager cette nostalgie de l’ère Moubarak. En effet, depuis plusieurs mois, de plus en plus de simples citoyens affirment regretter ce qu’ils appellent « l’âge d’or de Moubarak ». Un phénomène qui suscite l’interrogation et l’étonnement car une bonne partie de ces personnes n’étaient pas des feloul (résidus de l’ancien régime), mais plutôt des partisans de la révolution. Pour ceux-ci, ce qui compte, ce n’est pas vraiment la politique, mais tout simplement la vie de tous les jours. Et sur ce plan, nul ne peut nier que la détérioration est notable. « La situation va de mal en pis, qu’a-t-on gagné de la révolution ? Rien. Au contraire, ce que nous subissons aujourd’hui est pire que ce que nous vivions », affirme Abdel-Qader, fonctionnaire. Tout en ajoutant : « Il y a des pénuries d’électricité et d’essence, les prix des produits de base ont flambé, et le plus important est que l’Egypte a perdu son atout numéro un : la sécurité. Maintenant, je suis obligé de donner à ma fille une arme blanche pour se protéger quand elle rentre d’un cours particulier ». Et l’un de ses collègues renchérit : « Auparavant, nous vivions dans un système corrompu mais qui nous garantissait la sécurité et la stabilité. Aujourd’hui, la corruption est toujours là, mais la sécurité a disparu ».

Priorités en trois points

Ah2

C’est en effet ce que pensent de nombreux citoyens pour lesquels les espoirs suscités par la révolution du 25 janvier se sont transformés en désillusion. « Le sentiment dominant chez le simple citoyen est la déception. Pour lui, les objectifs premiers de la révolution n’ont pas été réalisés. Le peuple voulait du pain, de la liberté et une justice sociale, et nombreux sont ceux qui estiment que ce slogan reste un mirage », explique le sociologue Ahmad Yéhia. Selon lui, les priorités du simple citoyen se résument en trois points : la garantie d’un revenu stable et approprié, la sécurité pour sa famille et la stabilité. Or, avec l’augmentation des prix, il y a une baisse générale du niveau de vie, surtout chez les classes moyennes et défavorisées. Et, avec la hausse du chômage et la précarité de l’emploi dues à la crise, il y a un sentiment général de peur et d’instabilité. Sans compter le problème d’insécurité générale dans la rue. « Aujourd’hui, un nouveau facteur est venu s’ajouter au mal de vivre : la peur de l’avenir », affirme Ahmad Abdallah, ouvrier dans une usine qui vit désormais dans la phobie d’être licencié. Mêmes craintes chez les employés du secteur du tourisme, fortement touchés par la crise, ou encore les businessmen, dont les affaires vont mal, et les artistes qui craignent les restrictions sur les libertés.

Cela dit, ajoute la sociologue Nadia Radwane, « le peuple doit accepter les conséquences de la révolution. Il est trop naïf de se focaliser simplement sur la hausse du niveau de vie ou le chaos. Ce sont des choses tout à fait normales après toute révolution et il faut faire avec, puisque c’est le peuple qui a voulu ce changement ». Et comme s’accordent à dire tous les psychiatres, le changement, quand bien même il serait pour le mieux, a toujours quelque chose de douloureux.

Outre les difficultés quotidiennes de chacun de ces secteurs, la désillusion concerne aussi la politique. Le changement souhaité ne s’étant pas réalisé comme on l’imaginait, beaucoup d’Egyptiens sont déçus par le cours que les choses ont pris depuis la révolution. Il s’agit surtout des anti-islamistes chez qui la nostalgie de Moubarak n’est liée ni à la personne de l’ancien président, ni à son régime, mais elle se manifeste surtout comme une réaction contre le régime aujourd’hui en place, à savoir celui des Frères musulmans. « Si on avait su que la révolution allait nous ramener des islamistes, on ne l’aurait pas faite. Comparé à eux, Moubarak c’est vraiment un moindre mal. Par cette révolution, on voulait plus de libertés, un régime réellement démocratique. Or, on sait tous que les islamistes utilisent la démocratie pour accéder au pouvoir. Ensuite, ils font tout pour museler les libertés », explique Manal, employée dans une compagnie privée. En effet, les femmes en particulier ont peur de l’arrivée des islamistes au pouvoir et craignent pour leurs libertés. Elles craignent aussi que les lois initiées par Suzanne Moubarak et favorables à la femme ne soient remplacées par d’autres lois en leur défaveur, d’autant plus que « la nouvelle Constitution est contre la femme », dit Mona Abdel-Radi, membre de l’Union féminine du parti Al-Tagammoe (rassemblement). « La situation de la femme est en régression. Les acquis qu’elle a obtenus sous Moubarak risquent de disparaître sous les islamistes qui tendent à marginaliser son rôle. Ils s’obstinent à s’opposer au travail de la femme et la veulent à la maison sans réaliser que le nombre de femmes soutiens de famille est en augmentation constante et a atteint 2,5 millions », estime-t-elle.

Ah3

Et les femmes ne sont pas les seules à sentir que l’Egypte vit une régression. Nombre de jeunes révolutionnaires, d’activistes et d’acteurs politiques se disent déçus par le fait que les buts de la révolution n’ont pas été atteints. « Je ne suis pas nostalgique de Moubarak, mais à voir ce qui se passe maintenant, c’est vraiment à se poser des questions ! », lance Samir, un jeune homme qui a vécu la révolution sur la place Tahrir. « On n’a pas fait chuter un dictateur pour le remplacer par un tyran », s’insurge-t-il. Et d’ironiser : « Dans ce cas, il aurait mieux fallu garder l’ancien régime tel quel ».

Qui plus est, ce sentiment est également présent parmi les intellectuels. Il n’est pas rare de voir désormais des éditorialistes et des journalistes de télévision, auparavant virulents opposants à Hosni Moubarak, vanter ses mérites. A l’exemple d’Ibrahim Issa, qui a failli être emprisonné à cause de ses écrits contre Moubarak et qui appelle aujourd’hui à lui permettre de vivre chez lui, plutôt que de passer ses derniers jours en prison. Ou encore Soliman Gouda, qui appelle à ne pas oublier le rôle de Moubarak dans la Guerre d’Octobre 1973, ainsi que Soliman Al-Hakim, qui, dans un éditorial publié dans Al-Masry Al-Youm daté du 13 janvier, écrit : « Je vous en prie, M. Moubarak, retournez. Vous êtes bien plus clément que ces menteurs sans la moindre conscience ».

Ah4

En effet, qu’on le veuille ou non, on ne peut s’empêcher de faire la comparaison entre l’Egypte d’aujourd’hui, que l’on assimile souvent à celle des Frères musulmans, et celle d’avant. Et c’est justement là le véritable piège. « Le problème est que les gens en avaient tellement assez avec l’ancien régime, qu’ils sont trop pressés, ils veulent cueillir les fruits qu’ils attendaient de la révolution au plus vite », explique Dina, professeur. Selon elle, ce n’est pas de la nostalgie mais du désenchantement. « Une révolution, ses vrais résultats se font sentir des années, voire des décennies plus tard. Il ne faut surtout pas comparer, ce serait fatal pour notre belle révolution », dit-elle.

Révolution volée


Qu’ils soient intellectuels ou non, ces nostalgiques ont tous le même leitmotiv : la révolution a été volée par les islamistes. Selon l’activiste Ibrahim Nawwar, cette déception est due d’une part à l’échec de l’élite politique à réaliser les objectifs de la révolution, et d’autre part, à la politique menée par les Frères musulmans qui visent tout simplement à s’accaparer le pouvoir, voire l’Etat dans sa totalité. Malheureusement, chaque erreur, chaque faux pas mené par le régime actuel ne font que redorer l’image de l’ancien régime. La sociologue Nadia Radwane estime que « le phénomène que l’on peut nommer la nostalgie de Moubarak est dû au fait que la révolution n’a pas eu lieu au moment opportun, car il n’y a pas suffisamment de jeunes cadres formés face aux Frères musulmans, qui, eux, n’attendaient que de saisir cette occasion en or ». Ainsi, ces nostalgiques ont le sentiment que leur révolution a été confisquée par les Frères musulmans.

Cela dit, cette nostalgie était déjà présente avant même l’élection du président Mohamad Morsi. A l’époque, avec le flou qui entourait le pouvoir de l’armée et les troubles qui secouaient le pays, nombreux sont ceux qui regrettaient déjà les jours stables de l’ancien président.

En fait, c’est la peur du changement et de l’inconnu qui est à l’origine de ce sentiment. Une peur à laquelle s’ajoute le fait que les Egyptiens n’étaient pas conscients, lorsqu’ils sont descendus dans la rue pour réclamer le départ de Moubarak, qu’ils auraient à payer le prix de ce changement, et que cela risquerait de leur coûter cher. Ils n’ont tout simplement pas réalisé que toute période post-révolutionnaire est faite de troubles. Cela nous rappelle les années qui ont suivi la chute de l’URSS et au cours desquelles certains Russes regrettaient le régime soviétique tant haï, tout simplement en raison des conséquences du passage de l’économie dirigée à l’économie du marché.

Or, comme dans la Russie du début des années 1990, ces nostalgiques semblent avoir oublié que l’Egypte en est encore à sa période post-révolutionnaire transitoire et que tout n’est pas encore joué pour pouvoir donner un jugement définitif.

Aux premiers jours de la révolution, les partisans du président déchu se faisaient plus discrets. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Plusieurs groupes existent, dont le mouvement de Moustapha Mahmoud, le groupe « Excusez-nous Monsieur le président », « Les fils de Moubarak » et le mouvement du 4 mai pour ne citer que ceux-là. Très actifs sur Facebook ainsi que sur les autres réseaux sociaux, ces partisans de Moubarak mènent depuis plusieurs semaines une campagne dans différents governorats pour sensibiliser les gens à la veille de la réouverture du procès de Moubarak. Leur cheval de bataille : l’insatisfaction générale face au régime des Frères, notamment depuis les récents événements qui ont entouré le référendum sur la nouvelle Constitution. A Kafr Al-Cheikh par exemple, des pancartes sont accrochées dans les artères principales et sur les façades des magasins, toutes en faveur de Moubarak, et sur lesquelles on peut notamment lire : « On a été injuste avec vous, Monsieur le président », ou encore : « Moubarak est innocent », « Moubarak, le combattant intègre ». A cela s’ajoute un tas de plaisanteries que l’on trouve sur les réseaux sociaux comme : « On en a marre de la nahda (la renaissance), la corruption nous manque trop ! ». Un sens de l’humour et une exagération propres au peuple égyptien, tout comme son affectivité innée, à en croire ce que dit Mahmoud, un fervent défenseur du président déchu : « Si Moubarak était mort alors qu’il était au pouvoir, les Egyptiens auraient craché sur sa tombe. S’il meurt aujourd’hui, ils le pleureront ».

Lien court:

 

En Kiosque
Abonnez-vous
Journal papier / édition numérique