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Vendeurs de journaux: Ces nouveaux visionnaires

Hanaa El-Mekkawi, Lundi, 17 décembre 2012

Installés aux coins de rues, ces petits commerçants sont devenus de véritables experts en matière d’actualité politique. Ils donnent des conseils et dirigent les débats.

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Ramadan observe toute la situation en Egypte de sa place derrière les journaux. (photos: : Adel Anis)

De loin, son kiosque n’a rien d’anormal mais lorsqu’on s’en approche un peu on a l’impression d’être dans un salon culturel ou dans un talk-show. On ne se rend pas chez Ramadan Fares, vieux vendeur de journaux de la place Tahrir, pour feuilleter un journal et s’en aller. On s’attarde, on jette un coup d’oeil sur les manchettes, on discute et on fait connaissance. Ramadan Fares est assis sur un tabouret. En face de lui sur le sol, trône une multitude de journaux. Il dirige les débats tout en comptant l’argent. « Les gens aiment écouter mon point de vue sur les événements, car ils savent que j’observe tout ce qui se passe en Egypte sans quitter ma place. A travers ma lecture des manchettes et des analyses faites par d’illustres journalistes en plus des témoignages recueillis lors des événements qui ont eu lieu sur la place Tahrir et que je vis en direct, je pense avoir une vision claire des choses », dit Fares, qui sait à peine lire et écrire. Il affirme fièrement avoir prédit la révolution de janvier 3 mois avant son déclenchement, quand un citoyen a décidé de s’immoler au milieu de la place Tahrir. Ce n’était pas la première fois, poursuit Fares :

« Cette scène s’est tellement répétée que la police a distribué aux vendeurs de journaux des extincteurs au cas où elle se reproduirait ». Mais ce jour-là, Fares a senti que quelque chose

de grandiose allait se produire. Il affirme qu’au cours de ces deux dernières années, depuis le 25 janvier 2011, il a rencontré et entendu de nombreux citoyens de différentes cultures et idéologies. Une brève conversation permet à Fares de deviner les idées politiques de ses clients. Les discussions entre lui et les clients peuvent durer quelques minutes et parfois beaucoup plus. Cela dépend des clients et de l’actualité. Depuis le décret présidentiel du 22 novembre, les discussions sont houleuses. Il arrive à Fares de proposer à l’un de ses clients de lire tel ou tel journal, en lui affirmant qu’il trouvera une réponse à ses questions. Et le lendemain, ce même client reviendra pour discuter de nouveau avec lui. Avec tout ce qui se passe actuellement, Fares

n’hésite pas à partager ses opinions avec ses clients. Selon lui, le sang va encore couler. Fares n’est pas le seul vendeur de journaux à s’intéresser à la politique. Beaucoup de collègues

sont devenus de véritables analystes politiques. Quel que soit leur niveau d’éducation, ces vendeurs sont impliqués dans les événements. Ils lisent un grand nombre d’éditoriaux et discutent avec des gens de différentes classes sociales. « Ce qui se passe dans notre pays est à rendre fou », ainsi s’exprime Safwat Soltan, 25 ans. Avec sa keffieh palestinienne autour du cou, sa

barbe bien taillée et son regard perçant, ce jeune révolutionnaire est en harmonie parfaite avec les manifestants de la place Tahrir. Il a choisi de travailler comme vendeur de journaux à l’âge de

15 ans, car il aimait la lecture et voulait être au courant de tout ce qui se passe dans son pays. Chaque jour il lit les journaux nationaux, indépendants, libéraux, islamistes, etc. « Chaque

journal pense qu’il détient la vérité absolue. Je vends des journaux, mais je vous le dis, les journaux ont perdu de leur crédibilité. Je le constate aussi en discutant avec mes clients », dit Soltan,

diplômé d’un institut technique. Lui, qui faisait confiance à la presse, a perdu l’envie de lire à cause des mensonges et des rumeurs rapportés par les journaux. Selon lui, chaque journal met en doute la crédibilité des autres journaux. Chacun accuse l’autre de trahison. « En tant que vendeur de journaux, je ressens vivement cette profonde division qui s’est opérée dans notre société », dit Soltan. Pour lui, c’est toujours la même scène. Un client se présente pour acheter Al-Horriya wal-adala, journal du parti des Frères musulmans, et il ne quitte l’étalage qu’après avoir jeté un coup d’oeil sur les manchettes des journaux indépendants pour comprendre comment ils analysent les choses, puis il les accuse de trahison, d’incrédulité et de faire le jeu des Occidentaux. « Moi, je tente de rester neutre et objectif », affirme Soltan. A la fois vendeur de journaux, sociologue et même critique politique, il est un véritable thermomètre qui permet de mesurer la température de la société. « Autrefois, les choses étaient plus claires dans ma tête. Mais maintenant, c’est la confusion totale, je perds la boussole », reconnaît- il. Et d’affirmer qu’au cours de ces deux dernières années il a constaté un changement dans le comportement des Egyptiens. Les gens, d’après lui, étaient pleins d’espoir et parlaient le même langage. Mais petit à petit, il a réalisé que les idées devenaient de plus en plus extrémistes. Aujourd’hui, la seule chose dont Soltan est sûr c’est qu’il va dire non à la nouvelle Constitution.

Comme des friandises multicolores

Dans son kiosque, il y a des étalages en métal sur lesquels sont exposées des publications un peu comme des friandises multicolores. Les journaux sont bien alignés sur le sol. Une grosse

pierre permet de les caler et de les empêcher de s’envoler avec le vent. Les titres et les manchettes tape-à-l’oeil ressemblent à une vitrine bien éclairée. Avoir toute l’actualité « entre les mains » peut transformer un vendeur en expert politique. C’est le cas de Madbouli, ce vendeur de journaux illettré, qui a monté une maison d’édition et a représenté l’Egypte dans plusieurs forums

culturels. Il est devenu une véritable icône. Chaque vendeur de journaux aspire à devenir un jour le nouveau Madbouli. Son neveu, Mahmoud Ramadan, diplômé de la faculté de commerce, exerce aussi le métier de vendeur de journaux depuis l’âge de 6 ans. Très tôt, il a découvert qu’il voulait prendre la relève de son oncle. « Je voulais devenir une personne cultivée et aider les autres à élargir leurs connaissances, c’est une mission sacrée pour moi », dit Ramadan, 32 ans. Bien qu’il possède une librairie, il n’a jamais quitté son stand de journaux étalé sur le trottoir, où il

trouve du plaisir à discuter avec sa clientèle. En ce moment, il lit attentivement chaque article de la Constitution pour détecter les failles. « La Constitution est la publication la plus vendue en ce moment et les gens me demandent mon avis. Il faut que je sois à la hauteur de cette responsabilité », explique ce vendeur, qui pense qu’un vrai vendeur de journaux doit toujours avoir une vision claire des choses. Ramadan pense que le vendeur de journaux ressemble à une éponge qui doit absorber tout ce qu’il y a dans les journaux, comprendre toutes les analyses et en débattre

avec ses clients. Cependant, d’autres vendeurs de journaux n’agissent pas de la même manière et préfèrent garder leurs distances vis-à-vis de leurs clients. Chez Mohamad Hassan, vendeur de journaux de 80 ans dans le quartier de Choubra, on rencontre les mêmes cercles de discussions, mais entre les clients eux-mêmes. Lui, il préfère faire du rangement. Il répond à toutes les questions par : « Tout ira bien » et « La décision appartient à Dieu ». Hassan, de tendance islamiste, préfère ne pas participer aux débats qui se déroulent dans son kiosque. « Si je perds ma crédibilité, je perdrai mes clients et du coup mon gagne-pain », affirme Hassan, qui accepte rarement de faire une conversation avec ses clients qui sont de même tendance que lui. Ce n’était pas par hasard que le père de Mohsen a choisi, il y a des dizaines d’années, le quartier de Zamalek près d’un café, où se rassemblent des intellectuels pour ériger son kiosque. Mohsen affirme

que son destin était de devenir un vendeur de journaux. Très jeune, il voyait que son père illettré était au courant de tout. Il discutait avec des gens très cultivés. Ce sont ces gens qui ont

forgé sa personnalité. Aujourd’hui, à l’âge de 52 ans, il peut analyser l’actualité et prédire l’avenir. Ses discussions avec des rédacteurs en chef, d’illustres écrivains et des gens cultivés

ont fait de lui un expert de l’actualité. « Chaque jour j’apprends quelque chose de nouveau, c’est comme ça que cela doit se passer avec un vendeur de journaux. Il doit offrir et échanger les connaissances avec ses clients », dit Mohsen. Il n’est pas satisfait du niveau intellectuel de la nouvelle génération, qui, selon lui, n’est pas avide d’apprendre. Pour aider ceux qui n’ont pas les moyens d’acheter régulièrement les journaux, Mohsen leur en prête gratuitement. Il propose même aux enfants des magazines de bandes dessinées à des prix réduits. Bien qu’il ne vende pas le brouillon de la nouvelle Constitution, Mohsen rassemble tout ce qui est écrit sur ce sujet et en discute avec ses clients.

Pouvoir influencer l’opinion

Samir est installé aux abords du palais d’Ittihadiya, à Héliopolis. Il est fier d’avoir vécu cette « phase de la révolution ». « Mon père me dit que c’est bien la première fois depuis l’occupation anglaise que le peuple réagit de cette façon », dit Samir, 35 ans. Il affirme n’avoir compris l’importance d’être un vendeur de journaux qu’après la révolution. Il pense que c’est un privilège d’avoir accès à toutes ces informations et de pouvoir influencer l’opinion des gens ou profiter de leurs connaissances. Samir était très content lorsque les journaux indépendants ont décidé de faire

grève pour protester contre les articles se rapportant à la liberté d’expression dans le projet de la Constitution. « Ce jour-là, je n’avais pas gagné un sou, mais cette perte est insignifiante par rapport à l’importance du message véhiculé », dit Samir. D’après lui, pendant ces 10 dernières années les journaux nationaux ont cédé le terrain aux journaux indépendants. Pour la première fois de sa vie, Samir a dissimulé le journal des Frères musulmans qui portait comme manchette : « L’Egypte fait ses adieux aux martyrs des Frères musulmans ». Il explique qu’après avoir participé à la bataille d’Ittihadiya, il ne pouvait pas lire un tel mensonge. En fait, étant un vendeur de journaux dans le lieu le plus agité d’Egypte en ce moment, Samir s’engage tout le temps dans

des débats houleux avec ses clients. Il discute avec les révolutionnaires pour établir des plans en cas d’attaque. L’après-midi, il prend sa place dans les rangs des comités populaires qui

surveillent les alentours de la place d’Ittihadiya et protègent les manifestants. « Une personne qui possède l’information doit jouer son rôle et agir », c’est ainsi que Samir résume le rôle d’un vendeur de journaux en ces moments critiques de l’histoire égyptienne.

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