Société > Mode de vie >

La « Qayma » et son pesant d’or

Chahinaz Gheith , Mercredi, 07 septembre 2022

Profondément ancrée dans les coutumes des Egyptiens, Al-Qayma, cette liste des biens matrimoniaux qui accompagne le contrat de mariage, soulève un tollé sur les réseaux sociaux. Entre ceux qui appellent à son annulation et ceux qui estiment que c’est une garantie pour la femme, le débat n’est pas fini. Focus.

La « Qayma » et son pesant d’or
La Qayma, cette tradition non inspirée de la charia, est considérée, dans la loi, comme un contrat de fiducie.

Une ambiance électrique, des nerfs tendus et des négociations infinies, comme s’il s’agissait de la signature d’un traité de paix. Le jour du mariage, une grosse dispute éclate entre le futur gendre et son beaupère, et sur un coup de tête, celui-ci était sur le point d’annuler le mariage. « Mon beaupère a imposé sans réelle concertation la signature d’un contrat de mariage avec une Qayma (liste des biens matrimoniaux). Je, soussigné, reconnais avoir reçu les meubles et le trousseau appartenant à ma femme. Je m’engage à les conserver et à les lui restituer sur demande. A restituer la valeur de ceux endommagés ou détruits, à les entretenir … », explique Hicham. Sur un tableau en attaché, chaque objet acheté de la part de la mariée a été inscrit, qu’il s’agisse de meubles, de bijoux, de tapis, de lustres, de linges de lits ou d’ustensiles de cuisine, puis il a signé le reçu et il a écrit son numéro de carte d’identité. « Bref, un montant de 100 000 L.E., prétextant que c’est une sécurité pour sa fille en cas de divorce », se souvient Hicham. « La méthode du fait accompli m’a laissé un goût amer. Même quinze ans après, cela ne cesse de me vexer rien que d’y repenser ». Idem pour Moustapha Magdi, qui a voulu renoncer à la femme de sa vie car les parents de cette dernière ont exigé une Qayma à 350 000 L.E. « C’est insensé, je ne me laisserai plus faire. Plus personne ne m’obligera à signer une fausse liste. Et puis, ce n’est pas ce bout de papier qui va garantir les droits de votre fille », lance Magdi. « Si tu tiens vraiment à ma fille, tu n’as qu’à signer aveuglément », réplique le père tout en l’accusant de ne pas apprécier sa fille à sa juste valeur. La tension monte, chaque famille s’acharne et le conflit atteint son paroxysme, mais l’intervention de la mère de la mariée, très diplomate, met fin au conflit. Aussitôt, le calme revient et de nouveau les youyous se font entendre lorsque Magdi se lève pour serrer la main de son futur beau-père.

Cette scène se répète dans beaucoup de foyers égyptiens qui s’apprêtent à marier un de leurs enfants. Or, la fameuse liste de mariage « Qayma » n’est pas seulement un simple débat sociétal, c’est aussi un vrai problème qui fait souvent avorter le projet de mariage. On dirait que la Qayma est la clé du mariage et la porte du divorce. Elle passe inaperçue, mais reste comme du feu sous les cendres et se rallume lorsque les positions vacillent.

Les intrigues commencent à prendre place entre les deux parties concernées et des batailles implacables éclatent même dans les cours et les tribunaux. Autrement dit, aujourd’hui le mariage est loin d’être ce chemin tranquille que l’on s’imagine en Egypte au regard des divorces qui se font de plus en plus fréquents : toutes les 2 mn, un couple se sépare, d’après l’Agence centrale pour la mobilisation publique et les statistiques (CAPMAS). Le nombre de divorces survenus au cours de l’année 2020 a atteint 222 000 cas contre 245 000, soit avec une hausse de 13 % en 2021.

Humiliation ou protection ?

En fait, tout a commencé il y a quelques semaines lorsque Islam Abdel-Maqsoud a écrit sur Twitter : « Félicitations les hommes, Al-Qayma est annulée en Egypte ». Depuis, ce tweet s’est propagé comme une traînée de poudre sur les réseaux sociaux. Et bien que ce soit une rumeur et que ce jeune est revenu sur ses paroles en disant que c’est une anecdote, l’affaire a continué de faire tache d’huile, ouvrant la porte à un débat houleux. Ses défenseurs plaident pour faciliter les procédures du mariage et les conditions imposées par les pères des filles pour donner leur accord définitif. « C’est une mesure avilissante pour la femme », dit un jeune, tout en refusant cette logique matérialiste qui freine le mariage. « Il faut que les parents arrêtent de considérer le mariage comme une transaction et de songer plutôt à mettre de l’eau dans leur vin pour éviter d’avoir de vieilles filles à la maison », s’emporte un autre. Entretemps, les commentaires sur Facebook s’enchaînent pour apprécier les pères cléments qui refusent de rédiger une Qayma.

Tel est le cas de Hani Alaa, 58 ans, qui ne s’est pas montré exigeant et s’est contenté d’écrire : « J’ai choisi un homme et je lui ai donné ma fille parce que je lui ai fait confiance ». Et d’ajouter : « Le chemin est long et les faux départs sont déconseillés. Nous avons rendu difficile ce qui est facile en attachant beaucoup d’intérêt à nos coutumes et en oubliant l’essence même de cette union sacrée ».

Et ce, à l’encontre de plusieurs parents qui tiennent à rédiger une liste de biens matrimoniaux pour tenter de garantir financièrement les droits de leurs filles, en cas de divorce. « Aujourd’hui, c’est rare de trouver des jeunes hommes indépendants qui assument la responsabilité de leur foyer et auxquels vous pourriez faire confiance », regrette Hadj Saber qui a vécu une mauvaise expérience avec sa fille aînée. Il raconte l’histoire de son gendre qui a expulsé sa fille et l’a répudiée après trois mois seulement de mariage, tout en lui enfilant de sa poche 10 L.E. de dot (Moäkhar Sadaq) seulement.

Cependant, Dr Hassan Sanad, doyen de la faculté de droit à l’Université de Minya et membre du comité législatif du Conseil national de la femme, estime que la Qayma est une tradition non inspirée de la charia ni de la loi. « La loi égyptienne ne recèle pas de texte explicite pour la rédaction d’une liste de biens matrimoniaux, ni de texte punitif en cas de dérogation, mais cette pratique est considérée comme un contrat de fiducie. Ainsi, l’article 341 du code pénal condamne le mari à une amende et une peine de prison allant jusqu’à 3 ans », explique-t-il, tout en ajoutant que les projets de loi sur le statut personnel n’apportent aucune modification sur le texte de l’article 341 comme une sorte de protection des droits de l’épouse. Raison pour laquelle la députée Racha Abou-Chaqra vient de présenter récemment un projet de loi qui stipule la nécessité d’enregistrer la liste des biens matrimoniaux dans le registre foncier. Cette liste, signée par le mari et deux témoins au contrat de mariage, doit être prise en considération par le maäzoun durant l’exécution du contrat de mariage.

De son côté, Dar Al-Iftaa est intervenue pour clarifier la situation du point de vue de la charia. Il en ressort qu’il n’y a aucun grief à ce que les deux futurs mariés s’entendent sur une liste des biens pour leur futur mariage. Et dans une tentative visant à éliminer les causes qui multiplient le divorce, à mettre fin aux mauvaises coutumes du mariage, à faciliter les questions qui s’y rapportent et à faire face à l’exagération de ses coûts, Al- Azhar a lancé une initiative intitulée « Pour que vous viviez en tranquillité et en paix avec elle », s’inspirant ainsi de la sourate Al-Roum : « Et parmi Ses signes Il a créé de vous, pour vous, des épouses pour que vous viviez en tranquillité avec elles ».

Redéfinir le mariage

Une campagne qui, semble-t-il, trouve bon entendeur de la part de plusieurs femmes qui n’ont pas hésité à encourager l’abolition de la Qayma. « Au moins, cela nous permettrait de réduire les frais occasionnés par mon trousseau et épargnerait à mes parents de crouler sous le poids des dettes », argumente Rania Samir, fiancée il y a deux ans.

Dans son tweet, l’artiste égyptienne Soumaya Al-Khachab décrit la Qayma comme une chose inutile, étant donné que la charia prône que l’homme assume à lui seul tous les frais du mariage, en plus d’une importante dot versée à la femme, mais cela n’est pas toujours applicable. Quant à Aïda, cette jeune fille de 32 ans, elle refuse que ce soit toujours la femme qui doit faire des concessions. Elle ne cesse de citer les initiatives lancées : « Balaha chabka » (non aux bijoux du mariage), « Balaha nich », « La lil chewar » (non au trousseau) ou encore « Balaha raguel » (non à l’homme). « Si l’homme n’en a pas les moyens, pourquoi il veut alors se marier ? ! », ironise-t-elle.

Un avis partagé par Nihad Aboul- Qomsane, présidente du Centre égyptien des droits de la femme, qui estime que c’est tout un système ne garantissant pas à la femme ses droits qui doit changer, pas seulement une histoire de Qayma. « Le mariage en Egypte est très coûteux, et à la lumière de la dernière flambée des prix, la situation n’est pas facile pour beaucoup de jeunes hommes. Mais, aussi, pour les femmes. En tant qu’Egyptiens, nous avons besoin réellement de redéfinir le mariage et de sortir de ce cocon trop traditionnel. Que cherchons-nous réellement à travers une union : vivre ensemble dans un nid d’amour ou négocier une situation gagnantgagnant ? », conclut-elle.

Lien court:

 

En Kiosque
Abonnez-vous
Journal papier / édition numérique