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La double épreuve des grands brûlés

Dina Darwich , Mardi, 06 septembre 2022

Après un lourd parcours de soins médicaux, les victimes de brûlures font face à de grandes difficultés pour se réintégrer au sein de la société. Plusieurs initiatives ont été récemment prises pour leur venir en aide.

La double épreuve des grands brûlés
Les incendies accidentels sont la troisième cause de décès en Egypte.

« Ce spot est choquant et n’incite pas à faire un don. Il est susceptible de heurter la sensibilité des spectateurs. Pourquoi nous impose-t-on de voir à l’écran un visage qui porte des séquelles de brûlures profondes juste avant la rupture du jeûne ». Tel est le commentaire posté par un citoyen sur la page de la Fondation Ahl Masr pour le développement, faisant référence à un spot publicitaire diffusé pendant le Ramadan. On y voit une femme, Manal Hosni, qui a pris son courage à deux mains pour faire l’annonce publicitaire de l’hôpital Masr des grands brûlés. Rescapée, elle raconte qu’elle a été brûlée au visage et aux mains après un incendie qui a coûté la vie à ses parents et deux membres de sa famille. Durant 16 ans, elle a été soumise à des traitements complexes et a subi 40 opérations. Et jusqu’à ce jour, elle continue d’entendre des commentaires désobligeants, voire de subir le rejet de la société à son égard, ce qui l’a obligée à s’isoler et à porter des gants pour cacher ses mains.

Manal a dû subir plusieurs interventions chirurgicales pour apprendre de nouveau à se servir de ses mains, car les brûlures ont entraîné une déformation des doigts. Aujourd’hui, elle a décidé de retirer ses gants, d’affronter la société et de faire face au bullying. Cependant, elle a été offusquée par le commentaire publié sur la page de la Fondation Ahl Masr alors qu’elle voulait tout simplement réaliser un rêve modeste, celui de devenir la porte-parole des survivants d’une telle tragédie. Une situation qui a déclenché un tollé sur la toile provoquant de vives réactions et un état de solidarité. Certains acteurs ainsi que des personnes qui connaissent Manal Hosni ont lancé le hashtag de l’initiative « Matkhabich Wechak » (ne cache pas ton visage).

Un demi-million de victimes par an

Pour la Fondation Ahl Masr, qui aide les rescapés à se réintégrer dans la société, il s’agit d’une priorité. Car environ un demi-million de personnes sont exposées chaque année aux brûlures, dont la moitié des enfants. A noter que les incendies accidentels sont la troisième cause de décès en Egypte. Et si le bullying s’avère être le pire challenge, les rescapés des incendies doivent braver d’autres défis après avoir échappé à la mort. Lors de la dernière interview publiée sur le site Ahram online, Naiem Moimen, président de l’Association internationale des brûlures (International Association of Burn Injury), a déclaré que les rescapés font face à de nombreux défis, dont le premier est le problème de la prise en charge du brûlé. En effet, les établissements hospitaliers équipés pour soigner les grands brûlés sont loin de combler le besoin réel, surtout que la plupart des victimes sont issues des couches populaires démunies. Les grands brûlés doivent recevoir une assistance rapide et dans les six heures qui suivent l’incendie, car chaque minute qui passe risque de mettre en péril leur vie, et les brûlures provoquent souvent une invalidité à long terme ou une défiguration.

Un objectif que la Fondation Ahl Masr tente de réaliser en offrant environ 200 lits pour réduire l’incidence des brûlures en sachant que l’Egypte enregistre les plus hauts taux de mortalité annuels due aux brûlures, soit 37 % de décès et 40% des rescapés souffrent de handicap.

Mais au-delà de l’aspect médical, les grands brûlés font face à de nombreux défis pour reprendre une vie normale. Le premier est de trouver un emploi. Hend, une jeune femme de 30 ans, raconte que malgré ses compétences, elle se heurte toujours à un rejet chaque fois qu’elle postule à un emploi parce qu’elle présente des séquelles de brûlures sur les deux mains et un léger handicap à la main gauche. Et quand Hend et ses paires arrivent à trouver du travail, elles n’osent même pas espérer se marier. « Quel homme voudra prendre une femme déformée par les brûlures ? », s’interroge avec amertume Mona, une autre rescapée.

Prise de conscience

Une situation qui a poussé l’Etat et la société civile à réagir. Plusieurs initiatives ont été prises pour l’intégration de ces personnes. Un protocole a été signé entre la Fondation Ahl Masr pour le développement et la Fondation Banque Misr pour le développement communautaire. Intitulé Ayady Ahl Masr, ce projet aide les personnes brûlées à s’intégrer et s’autonomiser en leur offrant des emplois.

Et pour la première fois, les rescapés ont participé à la troisième édition de la célébration Qaderoune Ala Al-Ikhtelaf (capables malgré la différence) consacrée aux personnes ayant des besoins spéciaux. L’enfant Basmala Mohamad a participé à la rencontre « Demande au président », et le comédien Achraf Abdel-Baqi l’a interviewée. Elle a posé une question au président Abdel-Fattah Al-Sissi pour savoir s’il a déjà piloté un avion. Elle lui a dit que son rêve est de devenir pilote et qu’elle souhaite monter dans un cockpit. Le président a ordonné au lieutenant-général Mohamad Zaki, commandant en chef des forces armées et ministre de la Défense et de la Production militaire, de donner la possibilité à Basmala de faire partie de l’équipage et s’installer dans le cockpit de l’avion.

Par ailleurs, Heba Al-Seweidy, présidente du conseil d’administration de la Fondation Ahl Masr pour le développement, a déclaré qu’elle porterait plainte auprès du procureur général contre l’auteur du commentaire offensant qui a « humilié » Manal Hosni, le personnage du spot publicitaire, soulignant qu’elle défendra son droit et celui de toutes les victimes de brûlures, et elle ne se taira pas tant que l’auteur du commentaire vexant n’aura pas été puni.

Selon la députée Maha Abdel-Nasser, membre de la commission des communications et des technologies de l’information au parlement, l’article 309 bis de la loi pénale stipule que toute personne qui harcèle une autre pour l’intimider est passible d’une peine de prison de 6 mois maximum et/ou d’une amende entre 10000 et 30000 L.E., tout en appelant à la nécessité d’appliquer cette peine déjà existante au lieu de demander de l’endurcir comme l’avaient réclamé certains activistes sur les réseaux sociaux.

Contre l’exclusion

D’ailleurs, la sensibilisation sur la psychologie des rescapés est également une action nécessaire autour de laquelle beaucoup d’efforts semblent être déployés. « La moindre prise de conscience de leurs brûlures leur fait toujours ressentir qu’ils sont rejetés par la société en raison de l’intimidation intentionnelle et non intentionnelle due à leur apparence et les séquelles qu’ils ont gardées. C’est un défi auquel nous, en tant que société, sommes confrontés en sensibilisant aux brûlures et en incluant constamment les rescapés des incendies dans les initiatives nationales et davantage encore », a rapporté le professeur Naiem Moimen, président de l’International Association of Burn Injury.

Incontestablement, les victimes de brûlures en Egypte traversent une phase de transition, passant du traitement de parias à l’inclusion en tant que membres actifs de la société. « Lorsqu’on vit un traumatisme, notre vie est changée pour toujours. Cela fausse notre sens de sécurité, de sûreté, de prévisibilité et de contrôle. Il faut apprendre à identifier nos pertes et reconnaître notre moi altéré. La période de guérison physique et émotionnelle qui s’ensuit peut être une longue épreuve parsemée de difficultés », confie Dr Tamer Zahi, psychologue, et d’ajouter : « Apprendre à vivre avec les changements physiques et la douleur émotionnelle est un défi de taille. L’adaptation est un moyen d’intégrer une nouvelle circonstance à notre vie quotidienne. D’où le besoin d’essayer différents mécanismes d’adaptation pour y parvenir, dont certains seront utiles et d’autres moins. Mais il ne faut jamais perdre l’espoir que la guérison sera possible ». Il poursuit qu’à chaque fois, il faut se rendre à l’évidence que les anciens rôles que la victime a joués peuvent changer. Il faut donc apprendre à en créer de nouveaux.

Mais c’est bien plus compliqué pour les enfants. Les soucis des enfants varient selon leur âge. Les plus jeunes, selon le psychologue, comptent sur leurs parents pour surmonter la période transitoire avant la guérison, alors que les adolescents semblent plus influencés par leurs homologues. L’estime de soi est donc le mot-clé. « Aider un enfant brûlé à trouver les qualités qui font de lui une personne tout à fait spéciale permet de l’aider à renforcer son estime personnelle ». Mais il reste un dilemme: celui du retour à l’école et de la peur des regards des autres, car certains enfants risquent de quitter les bancs de l’école après une expérience dure. « Il est conseillé d’inviter les meilleurs amis de l’enfant à lui rendre visite à la maison avant son retour à l’école. Mais on a sans doute besoin de programmes de réintégration scolaire pour les enfants brûlés. Ces programmes visent l’entourage de l’enfant, afin de l’accepter tout en donnant aux rescapés l’occasion de répondre aux questions des autres », conclut le psychologue.

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