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Doublement victimes

Dina Bakr , Mercredi, 01 juin 2022

Les femmes souffrant d’un handicap seraient sujettes aux violences plus que leurs paires. C’est ce qu’indique une récente étude. Une étude que les victimes espèrent être un début pour lutter contre le phénomène.

Doublement victimes
Les femmes souffrant d’un handicap s’estiment davantage victimes de violences en raison de leur vulnérabilité.

«  Les femmes subissent souvent des violences. Quand elles souffrent d’un handicap, le risque est deux fois plus grand ». C’est ce qu’estime Amal, une jeune femme souffrant d’un handicap physique et qui se déplace en chaise roulante. Amal assure qu’elle a longtemps subi des violences, que ce soit dans la rue ou chez elle. Et elle pensait qu’elle était un cas à part. Amal a fini par porter plainte, en espérant que l’Etat décide de secouer les eaux stagnantes. Un premier pas a été fait avec l’initiative de recenser les cas de violence contre les handicapées. Un premier pas pour faire face au phénomène et le contrer. « Souffrir d’un handicap vous met d’emblée en situation de vulnérabilité et de faiblesse face aux violences verbales ou physiques. Et quand il s’agit d’une femme, elle est encore plus faible, car elle n’a pas forcément le courage de se défendre », avance-t-elle.

La violence contre la femme handicapée était le sujet d’une dernière étude effectuée sur un échantillon de 5616 handicapées. Plusieurs organismes ont participé à l’élaboration de cette étude: le Conseil national de la femme, l’Agence centrale pour la mobilisation publique et les statistiques (CAPMAS), le Fonds des Nations-Unies pour la Femme (UNIFEM), le Programme des Nations-Unies pour le Développement (PNUD) et le Fonds des Nations-Unies pour la Population (FNUAP). L’objectif étant de cerner le problème pour qu’ensuite, les preneurs de décisions le prennent en considération.

Différents types d’abus

Souffrir d’un handicap a un impact direct sur l’estime de soi et la confiance en soi. Quand la femme naît avec un handicap ou qu’elle est devenue handicapée dès son jeune âge, plus elle le vit mieux, affirme l’étude. Celles qui le sont devenues à un âge adulte le vivent plus mal, notamment à cause de la perte d’autonomie.

Autre fait cité par l’étude, les non-voyantes, étant les moins capables de se défendre, sont celles qui subissent le plus les violences. « J’avais 11 ans, on m’a excisée et on m’a dit que cela me permettrait d’être plus alerte si quelqu’un venait à me harceler ou à essayer de me violer. Plus tard, quand on m’a mariée, je n’avais pas le luxe de refuser. Sous prétexte que mes chances de trouver un mari étaient réduites, je devais accepter le premier venu, me disait-on », raconte Samira, 38 ans. Elle vit à Qéna en Haute-Egypte et évoque une souffrance psychologique au quotidien, au moindre geste inadapté en raison de son handicap.

La moitié des femmes souffrant de handicap disent avoir été harcelées dans la rue et 29% dans des moyens de transport, alors que 3% ont subi des abus sexuels. Si elles sont maltraitées dehors, elles le sont aussi à la maison. L’étude s’est penchée sur les pratiques traditionnelles nuisant aux femmes et aux filles, afin d’identifier les différentes formes de violences exercées sur ces femmes dans leur vie privée ou publique. Cette étude évalue les difficultés rencontrées par la femme handicapée depuis son accès aux services et jusqu’à l’aide qu’elle reçoit pour accomplir ses besoins essentiels.

« Mon mari est mon agresseur »

En plus des difficultés que les femmes handicapées vivent au quotidien, que ce soit pour se déplacer, être autonomes, poursuivre leurs études, etc., leur vulnérabilité les expose davantage à des pratiques traditionnelles qui constituent en soi une forme de violence. On peut citer les mariages précoces (18,2% des femmes interrogées) ou forcés (11,4%).

Autre exemple frappant: l’excision. 80% des femmes objets de l’étude ont subi une excision, considérée comme une violation pour leur dignité personnelle et leurs droits humains, et ce, bien que la loi égyptienne interdise cette pratique (loi 126 de l’année 2008 suite à un amendement de la loi de l’enfance numéro 12 de l’année 1996).

Une femme handicapée sur 3, selon l’étude, a été exposée à la violence corporelle ou sexuelle ou aux deux. 61% de celles de plus de 18 ans ont été violentées par leurs époux. 54% disent avoir subi une violence psychologique, 43% une violence corporelle et 20% une violence sexuelle. La violence conjugale comprend, d’après l’étude, quatre types d’abus: physique, psychologique, sexuel et la violence directement en lien avec le type de handicap. 14% des femmes interrogées disent avoir subi les quatre formes. Et toutes estiment qu’elles ont été exposées à la violence justement parce qu’elles sont handicapées. Maha, une femme de ménage poliomyélite, subit sans cesse les coups et les insultes de son mari. Comme tant d’autres, elle garde le silence. « C’est pour mes enfants que je supporte tout cela, les conséquences du divorce peuvent être terribles pour eux », dit-elle.

Mais la forme de violence la plus grave est sans aucun doute l’inceste. Fatma a été violée par son père; Siham et Réda par leurs frères. Et elles n’osaient pas en parler de peur d’être considérées comme des coupables et non des victimes. Sans compter la honte et le scandale.

Bref, dans chacun de ces cas, le sentiment d’impuissance pèse sur les femmes qui souffrent d’un handicap et qui subissent des violences. « Il est temps que l’Etat prenne en considération cette étude et qu’il fasse quelque chose pour mettre fin à nos souffrances », affirme l’une des victimes.

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