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Pierre Lanfranchi : Jouer le championnat à huis clos pose un réel problème au football égyptien

Amr Moheb, Mardi, 21 janvier 2020

Historien français, Pierre Lanfranchi est aussi coordinateur scientifique du réseau universitaire du Centre international des études du sport. Il livre ici son analyse de la situation du football égyptien. Entretien.

Pierre Lanfranchi

Al-Ahram Hebdo : C’est la 100e participation de l’équipe nationale égyptienne de football aux Jeux olympiques. Comment la ligue égyptienne de football peut-elle profiter des retombées commerciales et promotionnelles de cet événement, comme cela se passe en Europe ?

Pierre Lanfranchi : On parle ici du rapport direct entre les résul­tats sportifs et leur utilisation pour réaliser des profits commer­ciaux et promotionnels. Cette question n’est pas toujours évi­dente. Ce que l’on voit aujourd’hui, c’est qu’il y a une très grande difficulté pour de nombreuses fédérations non euro­péennes à profiter de la vente des droits commerciaux. Le niveau égyptien du côté de la profession­nalisation du jeu est élevé et la qualité des joueurs est bonne. Pourtant, il y a des problèmes dans la vente des droits commer­ciaux. Il y a une énorme diffé­rence entre les cinq grandes ligues européennes qui sont l’Angle­terre, l’Allemagne, l’Espagne, l’Italie et la France et le reste du monde. Les ligues anglaises et espagnoles spécialement. Les championnats dont les stades sont souvent presque pleins sont ceux de l’Allemagne et de l’Angle­terre. Mais le Championnat d’Al­lemagne a aussi des règles qui lui sont propres, et d’ailleurs, pour certaines, un peu semblables à celles du Championnat égyptien. Car en Allemagne, par exemple, les équipes ne peuvent pas avoir de sponsors qui soient liés aux paris. En Egypte, l’interdiction des paris et également des spon­sors liés à ces paris, pour des rai­sons religieuses, diminue évidem­ment le rêve de multiplier les revenus financiers en Egypte.

Pour revenir à votre question initiale, oui sans doute que les bons résultats sportifs amènent à une amélioration des retombées économiques, mais ça n’est pas systématique. On a vu par exemple le Brésil remporter plu­sieurs Coupes du monde et être dans une situation financière déplorable. On a vu au niveau du football féminin les Etats-Unis gagner la Coupe du monde et la même saison, leur ligue profes­sionnelle faire faillite. Le résultat sportif n’est pas toujours un sym­bole de succès financier, mais il peut jouer un grand rôle dans le succès promotionnel. Par exemple, je pense que le fait de bien avoir organisé une Coupe d’Afrique l’été dernier en Egypte est très important. Franchement, j’étais personnellement impres­sionné, parce que bien que cela ait été fait au dernier moment, le grand nombre de volontaires et de bénévoles à cette CAN était conséquent. Je crois que c’est un élément très positif pour le futur du football en Egypte, et que votre pays pourra l’utiliser pour sa promotion.

Le fait de jouer les matchs du Championnat égyptien à huis clos sans supporters ou avec un nombre réduit à 5 000 pour des raisons de sécurité peut-il avoir un impact négatif ?

— Oui, bien évidemment. L’idée du jeu, c’est de jouer devant des supporters. Jouer à huis clos pose un réel problème au football égyptien. Je com­prends les raisons liées à la sécu­rité, mais il faut réfléchir à dédra­matiser les matchs de foot en Egypte. Déjà, le premier point : il y a des choses bien plus graves que le football, et c’est très dom­mage de donner une importance au foot qu’il n’a pas. Et le deu­xième point : c’est sans doute que les pouvoirs publics, les clubs sportifs, la Fédération égyptienne de football, la Confédération afri­caine de football et la FIFA réflé­chissent ensemble à la mise en place de compétitions alterna­tives, tel commencer à donner plus de place au football féminin. Il n’y a jamais de problèmes de violence dans les matchs de foot féminin. Il faut utiliser des méthodes différentes de gestion des supporters.

Mais n’y a-t-il pas de solu­tions pour le Championnat des hommes ?

— Vous pouvez faire ce qui a été fait en Turquie. Au moment des incidents causés par les sup­porters du club Fenerbahçe S.K. il y a 7 ans, la Fédération turque de football avait décidé que les matchs devaient être joués à huis clos. Les dirigeants du club ont fait une chose assez intéressante, à mon avis. Ils sont allés voir les responsables de la Fédération et leur ont dit ceci : regardez, on comprend que vous interdisiez à nos supporters d’aller au stade, mais c’est un peu triste parce qu’à cause des gens qui ont fait des bêtises, tout le monde est privé de stade. Ils ont alors demandé de laisser entrer dans les stades les enfants et les femmes au lieu de jouer les matchs à huis clos. La Fédération turque de football a accepté, et par cette décision, a ainsi envoyé un message de joie et de plaisir. Cela a très bien mar­ché. Je crois que c’était une idée un peu innovante. Plutôt que de toujours réfléchir à des moyens répressifs, il faut utiliser en Egypte cette possibilité de faire venir dans ces stades des gens qui n’iraient pas forcément.

— L’Angleterre a souffert par le passé de gros problèmes avec les hooligans et elle a réussi à les résoudre …

— Oui, vous avez raison, c’est un très bon exemple. En Angleterre, il y avait toute une discussion au moment où il y avait eu ces énormes problèmes de hooliga­nisme. Et l’une des évidences qui s’est imposée, c’est que pour nor­maliser les stades, il fallait que les spectateurs venus soient des gens normaux et qu’ils n’aient plus peur d’aller dans les stades. Ce qui manque en Europe, par exemple, c’est ce que les personnes âgées puissent aller dans ce type de lieu public. Les stades sont de moins en moins faits pour les personnes âgées. Il y fait froid et les sièges ne sont pas confortables, ce n’est plus agréable d’y aller. Or, il y a un exemple très intéressant, c’est celui du Stade de Cingal en Suisse. A l’intérieur des infrastructures une maison de retraite a ouvert. Les résidents peuvent non seule­ment habiter dans le stade, mais aussi utiliser les installations de gym, les médecins et les kinés. Ces hommes âgés servent en tant que volontaires pour les matchs, alors ils continuent de jouer un rôle dans leur société et de se sentir utiles. C’est important de réfléchir en commun. Il y a aussi des stades qu’on utilise lorsqu’il n’y a pas de matchs pour des réunions de per­sonnes du troisième âge. Il y a plusieurs projets qui se dévelop­pent en Angleterre en ce sens. J’ai aussi vu la même chose au Chili. Je crois aussi que l’on pourrait utiliser la mémoire sportive pour les gens qui sont atteints de maladies, telle l’Alzheimer. On a besoin de stimu­ler la mémoire par des souvenirs agréables. Et l’on s’est aperçu qu’en montrant aux Anciens des matchs de foot et des photos d’ar­chives de sport qui évoquent des moments de plaisir liés à leur jeu­nesse, on arrive à leur redonner du bonheur pour quelques instants. Je crois que nous devons réfléchir au sport en ces termes..

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