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Le swahili gagne du terrain

Racha Darwich , Mercredi, 26 octobre 2022

Figurant parmi les dix langues les plus parlées au monde, le swahili est l’objet de nombreux efforts pour en faire la lingua franca de l’Afrique.

Le swahili gagne du terrain

Depuis quelques années, de nombreux Africains souhaitent que le swahili devienne une alternative à l’anglais, au français ou au portugais, « à la langue de l’occupation » comme ils disent. « L’idée a été lancée dans les années 1960, quand Julius Nyerere, appelé Mwalimu (professeur, en swahili), a commencé, après l’Union de Zanzibar et du Tanganyika, à appeler à ce que le swahili soit la langue officielle de la Tanzanie alors qu’il y existait plus de 115 langues locales en plus de l’anglais. C’est ainsi que la Tanzanie est devenue le premier pays de la côte est de l’Afrique à adopter le swahili comme langue officielle », explique Sayed Rachad, professeur adjoint de la langue swahili à la faculté des études africaines de l’Université du Caire. Mais bien avant, précisément le 7 juillet 1954, la Tanganyika African National Union (TANU) — le parti au pouvoir dans le Tanganyika à l’époque — dirigée par Julius Nyerere a déclaré que le swahili était un outil important dans la lutte pour l’indépendance.

Le 23 novembre 2021, l’Unesco a d’ailleurs désigné le 7 juillet comme Journée mondiale du swahili ; celui-ci devenant ainsi la première langue africaine à être récompensée par l’organisation mondiale. Un grand acquis pour le swahili qui a été suivi par la décision de l’Union Africaine (UA) en février dernier de l’adopter comme langue de travail officielle. C’est également la langue officielle de la Communauté d’Afrique de l’Est (CAE). « L’amendement du protocole de fondation de l’UA qui a introduit le swahili et l’espagnol comme langues de travail a stipulé que les langues locales soient utilisées autant que possible, frayant ainsi la voie à d’autres langues locales », vante Rachad.

Parallèlement est apparu un intérêt mondial accru pour l’enseignement du swahili. Des universités dans le monde entier ouvrent des départements pour l’enseignement du swahili, comme les Universités de Cape Town, de Frankfort et de Sabha en Libye. Un centre des études africaines est aussi créé aux Emirats arabes unis alors que le swahili est enseigné en Egypte depuis 1967 à l’Université d’Al-Azhar. « Des conférences sont également organisées tous les ans à l’Université de Bayreuth en Allemagne et à l’Université d’Etat de Zanzibar », explique Rachad.

Une langue hybride

Originaire de la côte est de l’Afrique, le swahili est devenu la langue la plus parlée sur le continent avec plus de 200 millions de locuteurs, ainsi que l’une des dix langues les plus parlées au monde. « Le swahili est une langue hybride entre la langue arabe et les langues bantoues africaines répandues sur la côte est du continent », explique Rachad. Jusqu’à la moitié du XIXe siècle, elle était écrite en lettres arabes. Mais sous le joug colonial de l’Allemagne et de la Grande-Bretagne à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, les lettres arabes ont été remplacées par les lettres latines et la langue swahilie a été adoptée dans l’administration locale et l’éducation. « Le swahili est une langue transfrontalière. Les bantous sont des peuples nomades qui se déplaçaient entre les pays et, grâce au commerce, les Arabes ont également contribué à faire propager la langue dans leurs voyages tout au long de la côte est de l’Afrique », précise Rachad.

Aujourd’hui, le swahili est parlé dans plus de 14 pays : Tanzanie, Kenya, Ouganda, Rwanda, Burundi, République Démocratique du Congo (RDC), Soudan du Sud, Somalie, Mozambique, Malawi, Zambie, Comores et jusqu’à Oman et au Yémen. Des pays d’Afrique australe comme l’Afrique du Sud et le Botswana l’ont introduit dans les écoles, tandis que la Namibie et d’autres pays envisagent de le faire. Mais le swahili n’est langue officielle qu’en Tanzanie et au Kenya.

Une langue facile

Une autre raison de son expansion est qu’en tant que langue d’origine bantoue, elle a été rapidement adoptée par les autres peuples bantous, qui ont pu relativement la lire et la comprendre facilement parce qu’ils parlaient déjà d’autres langues de la même famille. De plus, on dit souvent que le swahili est la langue africaine la plus facile à apprendre pour un locuteur de langue romane. « Il s’agit de l’une des rares langues africaines qui ne possèdent ni de ton lexical, ni de sons difficiles. Elle est composée de 34 sons seulement, alors que d’autres langues africaines sont composées de plus de 204 sons. De plus, les mots sont lus comme ils sont écrits. Il est aussi relativement facile pour un arabophone d’apprendre le swahili en raison du grand nombre de mots qu’il a empruntés à l’arabe », indique Rachad, qui confirme que près de 40 % du lexique swahili est tiré de l’arabe, notamment dans les domaines religieux et commerciaux, comme par exemple les mots « sahihi » qui vient du « sahih » en arabe et qui signifie correct, ou « mahakama » qui vient de « mahkama » en arabe et qui signifie tribunal ou cour.

Cependant, en dépit de la propagation de la langue ces dernières années, il ne sera pas facile de faire du swahili une langue panafricaine. A l’heure actuelle, les langues des anciens colonisateurs continuent à prévaloir en Afrique. L’anglais est la première langue officielle dans 27 des 54 pays d’Afrique, tandis que le français est officiel dans 21 pays. De son côté, l’arabe domine dans le nord du continent. Sans oublier l’attachement des intellectuels, des scientistes, des écrivains et des penseurs africains aux langues occidentales pour assurer leur expansion et réaliser la notoriété. C’est le cas par exemple du Tanzanien Abdulrazak Gurnah, le premier lauréat du prix Nobel de littérature en Afrique de l’Est, l’année dernière, qui écrit en anglais dans une quête de meilleure diffusion en Occident. « Les défis sont énormes, mais il faut être optimiste. La langue est un facteur de rapprochement entre les peuples et un moyen d’effacer les frontières pour renforcer les relations commerciales et culturelles et ouvrir la voie à une réelle intégration entre les pays du continent africain. La décision de l’UA d’introduire le swahili est d’ailleurs un excellent début », conclut Rachad.

 Briser les barrières linguistiques

Le 15 mai dernier, la plateforme Google Traduction ajoute dans ses options 10 langues africaines parmi 24 nouvelles langues. En voici la liste.

— Le bambara, qui est largement parlé au Mali.

— L’ewe célèbre au Ghana et au Togo.

— Le twi est l’une des langues officielles du Ghana.

— Le krio, connu en Sierra Leone.

— Le lingala, une langue parlée en Afrique centrale.

— Le luganda parlé par les Ougandais et les Rwandais.

— L’oromo, une langue répandue en Ethiopie.

— Le sepedi, une langue très parlée en Afrique du Sud.

— Le tsonga, en Afrique du Sud.

— Le tigrinya, parlé en Erythrée et en Ethiopie, en particulier au Tigré.

Le swahili et l’afrikaans sont disponibles sur Google Traduction depuis 2009, alors que l’amharique et le haoussa ont été ajoutés plus tard.

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