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La ruée vers l’Afrique

Mercredi, 24 août 2022

Les grandes puissances manifestent un intérêt de plus en plus grand pour l’Afrique. Une opportunité que le continent doit mettre à profit pour soutenir son développement.

La ruée vers l’Afrique

Mohamed Shadi*

Vers la fin de la deuxième décennie du XXIe siècle, le monde a commencé à prendre conscience de l’existence d’une pénurie de ressources. Les raisons de cette pénurie sont nombreuses : sanctions américaines imposées aux producteurs de pétrole comme l’Iran et le Venezuela, changements climatiques en Australie, au Brésil et en Chine affectant la production alimentaire mondiale, et crise économique engendrée par la pandémie de Covid-19 posant encore plus d’obstacles logistiques et accentuant la pénurie. La production des matières premières a baissé à cause de la fermeture des frontières. La guerre en Ukraine est venue aggraver la crise et l’a transformée en « désastre » économique mondial en raison notamment de la sortie des plus grands producteurs de céréales, de métaux et d’énergie des marchés mondiaux, que ce soit à cause des sanctions imposées à la Russie, des opérations militaires sur le territoire ukrainien ou du blocus russe sur les ports de la mer Noire.

A cause de la multiplicité des crises dans les zones de production, les grandes puissances ont commencé à réfléchir à des solutions alternatives, afin de compenser les pertes et diversifier les lignes d’approvisionnement à l’avenir. C’est là que l’Afrique a émergé comme la solution magique aux problèmes de production.

Un potentiel non négligeable

L’Afrique est le producteur d’énergie le plus proche du continent européen. Le continent dispose en effet de 7,2 % des réserves mondiales de pétrole, soit 125 milliards de barils qui suffiraient à alimenter l’Europe pendant 50 ans si les taux de production continuaient aux rythmes actuels. L’Afrique possède, en outre, 7 % des réserves mondiales de gaz naturel.

Là aussi, l’Afrique peut approvisionner l’Europe en dépit des investissements limités dans la prospection gazière sur le continent. Dans le domaine des énergies renouvelables, l’Afrique peut, seule, couvrir les besoins du continent européen. En effet, le continent possède des capacités illimitées en énergie solaire (10 térawatts), en énergie hydrique (350 gigawatts), en énergie éolienne (110 gigawatts). Selon l’Agence internationale pour les énergies renouvelables (IRENA), la capacité de l’Afrique en énergies renouvelables atteindra 310 gigawatts d’ici 2030, ce qui placerait le continent au premier rang des régions productives d’énergie renouvelable au monde. Vu ces capacités énormes de l’Afrique et étant donné la pénurie d’énergie dans la plupart des pays, sans oublier les défis de la transition vers les énergies renouvelables, les grandes puissances ont commencé à s’orienter vers l’Afrique, apportant avec elles des agendas pour le développement. L’Afrique n’est plus perçue comme une terre de conflits ethniques et religieux, mais comme une région qui attire des investissements et offre des solutions immédiates à ses voisins européens pour faire face à la crise énergétique.

Nouvelle vision

En juin dernier, le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, a effectué une visite non traditionnelle en Afrique, afin de présenter la nouvelle vision de la Russie aux dirigeants de l’Egypte, du Congo, de l’Ouganda et de l’Ethiopie. Une vision axée sur deux points essentiels. Le premier est la coopération en matière d’insécurité alimentaire, un problème dont souffre actuellement un grand nombre de pays africains. A ce propos, la Russie s’est engagée à assurer les besoins du continent en céréales, quelles que soient les circonstances. Le deuxième point est la disposition de la Russie à offrir des solutions technologiques aux Etats du continent de façon à garantir leur stabilité, mais aussi pour développer leurs capacités dans les domaines de l’énergie pétrolière ou nucléaire. La Russie a signé des accords pour construire des centrales nucléaires à des fins pacifiques avec l’Egypte, la Zambie, le Rwanda, l’Ethiopie et le Nigeria. Parallèlement à la visite de Lavrov, le président français, Emmanuel Macron, a effectué une tournée africaine qui l’a mené au Cameroun, au Bénin et en Guinée- Bissau, dans une tentative d’améliorer les relations de la France avec les Etats de l’Afrique de l’Ouest. Ces relations ont connu, en effet, des périodes de tension à cause des pressions françaises sur ces pays dans de nombreux dossiers, notamment celui de la sécurité intérieure. Ceci en plus du recul considérable du rôle de la France en matière de développement, contrairement à l’Inde et à la Chine. Par conséquent, la France a beaucoup regretté la détérioration des relations avec ses anciens amis.

Les visites de Lavrov et de Macron ont été suivies par celle du secrétaire d’Etat américain, Antony Blinken, début août en Afrique du Sud, en République démocratique du Congo et au Rwanda. Le responsable américain était porteur d’une nouvelle vision pour le développement de l’Afrique. Jamais le continent noir n’avait fait l’objet d’une stratégie américaine de coopération. Le continent a toujours été la dernière préoccupation des Etats-Unis. « Les Etats-Unis souhaitent un véritable partenariat avec l’Afrique. Nous ne forçons pas les pays à choisir, nous offrons des choix positifs », a déclaré Blinken au cours de sa visite en Afrique du Sud, première étape de sa tournée africaine. Il est allé même jusqu’à dire que « les pays africains ont été jusque-là traités comme des instruments aidant au développement des autres pays, et non pas comme des Etats qui possèdent leur propre développement ». Les déclarations du secrétaire d’Etat américain ont démontré des changements radicaux dans la vision américaine envers les pays du continent. Il est clair que les Américains tentent d’imiter la stratégie chinoise qui donne la priorité au développement et qui a largement réussi en matière de coopération avec les pays du continent. La Chine est devenue le plus grand investisseur en Afrique. 25 zones de coopération commerciale ont été créées dans 16 pays africains, alors que 623 compagnies chinoises sont présentes dans les pays africains avec des investissements globaux d’environ 8 milliards de dollars. La Chine est devenue pionnière en matière de coopération avec le continent. Les visites du ministre chinois des Affaires étrangères en Afrique sont devenues quasi annuelles. Par exemple, au début de l’année, le chef de la diplomatie chinoise s’est rendu en Erythrée, au Kenya et aux Îles Comores. Cet afflux des grandes puissances vers le continent offre aux dirigeants africains une rare occasion qu’ils doivent mettre à profit pour réaliser des taux de croissance meilleurs que ceux des 50 dernières années, sans tourner dans l’orbite d’un seul pôle. Cette ruée offre aussi des technologies et des expériences variées à travers lesquelles l’Afrique peut créer un modèle de développement adapté à ses besoins et non pas conforme aux agendas des visiteurs.

*Professeur d’économie politique à la National Training Academy (NTA)

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