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Cigarette nº 7

Traduction de Suzanne El Lackany, Mardi, 06 août 2013

Donia Kamal présente des brins de mémoires en chapitres : les premières amours mélangées aux protestations déclenchées timidement pendant son enfance, à celles des 18 jours de sit-in contre Moubarak. Une recherche constante de liberté.

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Des années ont passé depuis ces faits : mon père m’avait emmenée à la place Talaat Harb. Il y avait un homme aux cheveux blancs. Un autre homme était porté sur les épaules d’un jeune d’une vingtaine d’années. Il criait toute son amertume. Je me souviens très bien de ce jour. Il ne lançait pas de cris avec les autres en un même élan d’enthousiasme, car le timbre de sa voix était douloureux. Il criait contre certaines personnes en particulier. Mon père me tient par la main. Il lève le bras et arbore le signe de la victoire. Les larmes aux yeux. Les manifestants étaient relativement peu nombreux. Vingt, peut-être, ou trente. Réunis devant la librairie Madbouli. L’homme aux cheveux blancs essaye de motiver le zèle de la petite foule. Sa colère et son ton radical, il les communique à tout le monde. Au bout de quelques minutes, la police est arrivée. Sept ou huit rangées de policiers entourent le groupe de révoltés. Stress et inquiétude. Mon père me tient fortement la main : Tu as peur ? Je lui réponds : Pour quelle raison ?

Je n’ai pas peur dans ce genre de situation, tu le sais bien. En souriant, il me dit : Bien, mais il faut que tu saches que la peur est parfois normale. L’essentiel c’est de ne rien craindre puisque je t’accompagne …

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Je m’accroche à son bras. J’avoue encore : Puisque j’ai dit que je n’ai pas peur … Il propose de marcher un peu, d’aller goûter les glaces de Groppi avant de rentrer à la maison. Je m’entête : Je ne veux pas partir, je te prie de rester …

Il est ferme : Bon, un quart d’heure pas plus. Il faudra ensuite partir avant qu’ils ne commencent à frapper les gens. Je ne comprenais pas en ce temps-là pourquoi il aurait fallu battre les gens. Qui contre qui ? Rien n’obligeait personne à le faire. Et cet homme porté sur les épaules d’un jeune homme m’inspire une tristesse, sans en savoir ni les causes, ni l’origine de ce sentiment vague.

Lui aussi il paraît triste, mais il crie sa colère. D’une voix haute et rauque. On dirait que tous ces cris vont écorcher sa gorge. Alors, je me suis imaginée portée sur les épaules de l’un des manifestants. Je crie aussi, d’une petite voix imperceptible et qui fait sourire les autres. Une voix ne pouvant convaincre qui que ce soit et ne réussira jamais à haranguer une foule pour la mobiliser contre ces personnes ciblées par les noms qu’on scandait. Ces créatures infâmes, sans aucun doute. Mon père disait aussi : Des fils de cons. Les gros mots que mon père sortait — c’était exceptionnel — me faisaient rougir de honte. Des années plus tard, je prendrai conscience que toute la vulgarité du monde ne suffit pas pour décrire « ces personnes infâmes ».

Nous sommes là. A travers l’attente, mon père sent par son expérience de l’ordre cosmique du monde (tel un petit dieu sage dans ma modeste vie) que le recours à la violence est imminent. Il me tire par la main. Nous allons vers Groppi.

Nous sommes assis à une table en métal. Une table ancienne avec des taches de rouille. Les têtes sont toutes tournées vers la vitre de l’entrée. Chacun essaye de suivre tant bien que mal ce qui se passe à l’extérieur du salon de thé. Debout du côté de la porte, le brouhaha des murmures de tant d’hommes s’entend.

Mon père demande au serveur une glace à la saveur de mastic, c’est pour moi. Et un café mazbout, pour lui. Je n’ai vraiment pas peur. J’ai 10 ans. Personne ne peut me faire peur. Je m’accroche à la grande main de mon père tout le temps. Comment donc avoir peur ? Mon père ne se donne pas la peine de regarder de l’autre côté de la vitre. Il voit très bien tous les événements à l’extérieur. Entre chaque minute qui passe, une personne court se cacher au fond de l’entrée d’un immeuble du quartier. On entend des voix étouffées. Mon coeur est crispé. Je pose des questions avec une anxiété soudaine : Papa, est-ce qu’ils commencent à frapper ?

— Oui, mais ne crains rien. On est à l’abri ici.

Un coup de poing nerveux sur la table, et je dis : Je n’ai pas peur, combien de fois il faudra te le répéter ! Mais je me demande qui frappe ? Et pourquoi ? Ces gens, qu’ont-ils fait de mal ?

Calmement, avec un sourire, mon père m’explique : Ma petite, cette police dehors bat les citoyens en colère qui crient. Les gens qui crient sont mécontents des agissements des voleurs dans notre pays. En tant que citoyens, ils s’expriment pour dénoncer les voleurs. Puis, ils reçoivent des coups pour avoir dit la vérité. Comme tu peux le constater …

Etonnée, je veux savoir encore des choses : et pourquoi ne dénoncent-ils pas ces voleurs à la police ? La police a le devoir de nous débarrasser des bandits.

Attendri, mon père poursuit ses paroles : Mais puisque c’est la police qui frappe, voyons … Et tout ce qui se passe dehors … ? La police est à la solde des voleurs. Les citoyens en colère sont, au fond, des gens qui veulent changer à tout prix le mal et la corruption. Je fais la moue de mécontentement. Je sens que la situation est en train de devenir très dangereuse. La police est corrompue. Les voleurs sont corrompus. On roue de braves gens honnêtes de coups, parce qu’ils sont démunis à cause de leur nombre restreint. Je concluais ceci, je comprenais tout maintenant. Je barbouillais mon visage d’une crème glacée de chez Groppi. La bataille continuait à l’extérieur. La peur, je ne voulais jamais la connaître. Ma petite main est dans la main de mon père.

Nous sommes enfin montés dans notre voiture bleue, modèle Fiat 128, qui a démarré et nous a conduits en sécurité au-dessus de l’immense pont.

Donia Kamal

Son premier roman publié en 2010 s’intitule Heya wa Doha (Doha et elle). Puis en 2012, quelques mois après la révolution du 25 janvier 2011, elle sort son 2e roman Cigara sabea (cigarette nº 7) aux éditions Merit. A travers l’histoire de la jeune Nadia qui aura bientôt ses 30 ans, tous les fils de l’histoire s’enchevêtrent pour se croiser à la place de la révolution. Remonter au temps de l’enfance, grandir dans les bras de la grand-mère, accompagner le père, militant de gauche, dans les protestations minimes réprimées par les forces de sécurité, la mort de l’ancien amoureux, pour arriver à la fin à la réalisation du rêve : la révolution du 25 janvier 2011. Une révolution qui peine à aboutir, car c’est une révolution « d’une génération qui ne maîtrise pas la finalisation des clôtures », comme le dit Nadia dans le roman.

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