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Hatem Hafez : Une fenêtre en bois ouverte

Traduction de Soheir Fahmi, Lundi, 04 février 2013

Dans son premier recueil de nouvelles, Hatem Hafez mêle la fraîcheur de l'imagination aux petits secrets anodins du quotidien. Voici un extrait de Biscuit et mélasse

Les observer d’ici de derrière la vitre de la fenêtre. Trois oiseaux qui se retiraient du vol pour s’installer au-dessus du bord de la fenêtre en bois. Alors que moi, dans une sorte de complicité, dès que j’eus découvert leurs rites matinaux, je décidai de laisser la fenêtre en bois constamment ouverte, pour qu’ils puissent s’y installer n’importe quand. J’avais décidé de ne jamais décevoir ces trois oiseaux. C’est pourquoi la fenêtre restait toujours ouverte, même durant les jours où nous quittions la maison ma femme et moi.

Je supportais de me mettre debout derrière la fenêtre sans bouger de peur de les perturber, bien que j’aie douté quelques fois qu’ils savaient que je me tenais debout là et qu’eux aussi étaient complices en prétendant qu’ils n’avaient pas remarqué ma présence, afin que le cercle de la complicité se referme aisément. Comme s’ils savaient que je leur laissais la fenêtre ouverte sciemment et qu’ils me récompensaient en retour en ignorant que je me tenais debout derrière la fenêtre, caché derrière les rideaux. Pourtant, j’avais une obsession qui me faisait très mal, qu’ils quitteraient ma fenêtre pour toujours si un mouvement quelconque ou un son émanait de moi. Je ne sacrifiais pas un moment comme celui-ci pour m’assurer que notre complicité était une vérité sûre.

Hatem Hafez

Dès que leur présence sur le rebord de la fenêtre se faisait à des horaires fixes autour desquels je pouvais régler ma montre, je réglais moi aussi ma montre biologique. Je me réveillais à 6h du matin pour avoir un quart d’avance où je pouvais me laver le visage et préparais un verre de thé pour les attendre à 6h20. Et ensuite, pour une période d’une heure, ils commençaient à gazouiller avec des sons limpides comme s’ils faisaient partie d’un choeur dans une troupe divine qui chantait des poèmes. Ces chants qui changeaient à peine me donnaient le sentiment, bien que je ne sache pas chanter, que je pouvais reprendre leurs chants tel un quatrième oiseau qui avait gagné le choeur récemment.

Un quatrième oiseau ! C’était sans doute cela qui me faisait tellement plaisir tous les matins. Tous les matins, et avant que les trois oiseaux ne s’installent sur ma fenêtre, et alors que la première senteur de thé me traversait le corps, je jouissais de l’idée de faire partie de leur groupe. Au début, je les imaginais qui m’entouraient et qui m’informaient que je pouvais participer à leur chant et partager ce moment de bonheur. Non … un seul oiseau agissait de la sorte, l’oiseau à la queue gris clair qui m’informait que je pouvais chanter avec eux. L’autre qui aimait se poser en haut allait me proposer de me tenir debout sur la fenêtre. Il allait s’écarter un peu, faire un pas vers le bas pour se sacrifier, pour me laisser un endroit en tant qu’invité à qui on souhaitait la bienvenue. Le troisième oiseau rirait de bon coeur en voyant que j’essayais de l’imiter en picotant son petit corps et dans sa manière exagérée de s’occuper de son hygiène.

Tous ces fantasmes se diluaient dès leur arrivée, car à ce moment, j’aurais disparu complètement derrière le rideau en cachant tout mon corps, à l’exception de mon oeil droit. Mon oeil gauche ne sachant rien de ces rites. On ne lui avait permis de ne voir que la fenêtre avant l’arrivée des oiseaux.

En trois années, ce rite se transforma en addiction. Une fois, je faillis divorcer ma femme car je refusais de l’accompagner pour les vacances d’été si je n’inventais en dernière instance que je ne pouvais partir pour des raisons de travail. Une autre fois, je faillis me transformer en criminel en essayant de la convaincre que je ne devais pas partir dans son village pour présenter mes condoléances pour son oncle, car il n’était pas venu pour les obsèques du mien. Elle passa sa journée à essayer de connaître les raisons de mon refus de partir. Ma femme ne savait rien de mes trois oiseaux. Je lui en avais parlé une fois lorsqu’ils n’étaient encore qu’un fait passager avant de m’assurer que ce fait allait se répéter. En ces temps-là, de nombreuses discussions tournèrent sur ce sujet entre nous. Mais je cessai d’en parler, lorsque mon rendez-vous quotidien devint mon petit secret. Je dois dire que je craignais que ma femme ne fasse la même chose. Une seule inadvertance de ma femme pouvait les faire fuir et supprimer leur existence pour toujours. Chose que je ne pouvais tolérer.

Ma femme m’étouffait pour être au courant de tout ce qui se passe dans ma vie, mais elle ne sut pas mon secret bien qu’elle ait fait partie de ce genre d’épouses qui ne toléraient pas de secrets pour leur mari comme si ces secrets feraient pousser des ailes à ces derniers qui les éloigneraient d’elles. Durant la première année de mon mariage, ma relation avec mes amis se termina comme si elle n’avait jamais existé. La deuxième année, je préservais ma relation avec mes parents comme la plus belle chose après que ma relation avec mes oncles et mes tantes, mes cousins et mes cousines s’était métamorphosée en des noms sans plus qui pouvaient ou pas traverser une discussion. Tout ceci pour qu’aucun secret ne germe loin d’elle. Elle était convaincue comme tout le monde que les êtres humains ont leurs secrets, et comme elle ne tolérait en aucun cas le chaos des secrets, il nous fallait cesser de communiquer avec les gens de peur de communiquer avec nos secrets et les partager avec eux. C’est pour cela il n’y avait pas de places à la médisance chez nous. « Tu ne sais pas ce qui s’est passé ? » était une phrase que ni ma femme ni moi-même n’avons dit durant notre mariage.

En fait, ma femme avait raison en cela. Je ne pouvais me transformer en mari que de cette manière. Un bohémien comme moi avait besoin d’une femme comme elle qui savait quand faire l’amour avec son mari pour mettre en elle le germe de l’enfant. Et pourtant, ma femme ne réussit pas, malgré ses calculs, sa précision et tous ses soins pour moi comme un être dont il faut prendre soin pour qu’il devienne un mari, à avoir des enfants. Et malgré cela — ou à cause de cela — ma femme ne permit pas durant nos sept ans de mariage qu’il y ait une relation intime entre nous que selon son programme, c’est-à-dire une fois par mois, au moment de la fécondation. Durant sept ans, ma femme ne fut pas convaincue que ces calculs pouvaient être erronés. Elle s’appuyait en cela sur la précision de son gynécologue en qui elle avait une confiance exagérée, parce que le cachet de sa visite qu’elle payait, ou plutôt que je payais, remontait à 150 livres égyptiennes.

Ce matin, à 6h15, j’attendis mes oiseaux qui ne vinrent pas avec leur gazouillement. Je crus d’abord qu’il y avait une erreur dans mes comptes. J’étais peut-être arrivé à l’avance à ma cachette. Mais les coups de 6h30 arrivèrent sans qu’ils ne soient là. 7h … 7h30 … 8h … 8h30 … Ma femme était sur le point de se réveiller sans qu’ils n’arrivent. Je devais bouger de derrière la fenêtre et le rideau pour les voir dans un autre endroit. Mais cela même n’arriva pas. J’ouvris la vitre et avançai la tête sans aucune trace. J’avançai mon corps au dehors pour les voir sans aucune trace. Je devais escalader la fenêtre pour me rendre compte s’ils ne s’étaient pas trompés et qu’ils étaient allés sur une fenêtre des voisins. Subitement que mon pied glissait de la fenêtre. Je n’eus aucun cri de terreur alors que je chutais du septième étage. Et avant que je ne chute sur le trottoir comme un corps sans vie, un grand sourire se dessina sur mon visage, parce que ma femme restera malheureuse parce qu’elle ne saura pas le secret de ma chute. Et pour savoir que ce secret sera son destin dont elle ne pourra pas y échapper. Elle, qui ne supportait aucun secret.

Dès que je fus tombé sur le trottoir, le brouhaha de la rue se perdit au fur et à mesure ne laissant derrière lui qu’un grand vide qui s’étendait pour recevoir les gazouillis de nombreux oiseaux qui venaient de partout.

Hatem Hafez

Il est connu comme critique littéraire, surtout critique de théâtre, avant de se lancer dans l’écriture. Il a écrit son premier roman en 2010, intitulé Leän al-achiyä tahdoss (parce que les choses ont lieu). Puis cette année, sa pièce de théâtre AL-Khouf (la peur) a été sélectionnée parmi le programme du festival de théâtre de Heidelberg, après sa traduction en allemand, et sera traduite en français. Son premier recueil de nouvelles vient de sortir aux éditions Dar Al-Aïn, Biscuit et mélasse, il le dédie à l’âme du maître, l’écrivain Khaïri Chalabi. Celui-ci avait proposé à l’écrivain de changer le titre du recueil, étant au début Sauve-nous du démon.

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