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Salut Albert !

Alban de Ménonville, Mardi, 24 septembre 2013

Alors que souffle sur le pays le vent des généraux à lunettes noires, Albert Cossery fête dans l’autre monde les 100 ans de sa naissance. Rébellion tranquille, vision cynique et désabusée, ses personnages demeurent des antihéros immuables, des agitateurs paresseux que l’on aurait tendance à confondre avec des marginaux.

Albert Cossery
Albert Cossery.

Dans ces temps de dictature rampante où doivent régner l’ordre et la soumission, relire Cossery et ses histoires de douces rébellions nonchalantes apparaît plus qu’essentiel. Sa verve tranquille plaçant la politique entre le vol et l’idiotie semble presque être une prophétie au milieu de laquelle ses personnages lorgnent les événements d’un regard cynique et blasé.

Albert Cossery
Albert Cossery.

En 60 ans de travail, Cossery accoucha douloureusement de huit livres où se retrouvent les mêmes personnages ricaneurs et paresseux pour qui le gouvernement ne sert qu’à être l’objet de leurs farces. A part permettre la corruption, construire des routes inutiles, flatter l’ego des gouverneurs et des ministres et faire souffrir la population : l’Etat est vide. Un constat cosserien qui n’a pas pris une ride avec les années.

Relire Cossery c’est se replonger dans la désobéissance civile, cette lutte pacifique qui semble aujourd’hui disparaître derrière les galons dorés des maréchaux d’Egypte. Les héros de Cossery sont tous des allumés, flambeurs, frimeurs et dormeurs. Comme ce professeur de philosophie qui devient mendiant après avoir compris l’inutilité, voire la dangerosité de sa tâche, qu’il finit par assimiler à de la propagande. Pourtant, s’ils sont marginaux (ils traînent dans les bordels, errent dans les rues à la recherche de haschisch, paressent toute la journée à l’ombre d’un arbre …), les personnages de Cossery sont au centre de la politique. Ce sont eux qui comprennent et définissent le système politique dans lequel nous vivons. Leur vie est identique à leurs pensées : comment dénoncer un régime politique et ses frasques tout en vivant au coeur de ce même système ?

Albert Cossery

S’ils décident de vivre en marge c’est seulement pour ne pas sombrer dans la folie. Mais ils sont conscients du monde où ils vivent. Dans jeune voleur fier de lui tombe sur le portefeuille d’un ministre. Il y trouve une lettre qui décrit un plan odieux visant à construire un projet immobilier là oùvivent déjà des familles démunies. S’ilétait véritablement à la marge, il se serait contenté de rire du projet machiavélique du ministre. Mais non, il va chercher à lui rendre son portefeuille et à faire justice luimême (quelle ironie de la part d’un voleur !), car il sait que la justice elle-même est corrompue.

Albert Cossery

Les personnages de Cossery ne vivent pas sur un nuage. Mais ils sont ancrés dans une réalité si abjecte qu’ils ne peuvent pas pleinement y résider. La dérision et la moquerie deviennent alors des ponts entre le monde idéal des héros du romancier et la réalité sordide qui les entoure.

Loin des drogués coupés du monde et jouissant de leur plaisir quoi qu’il arrive, les héros cosseriens se remettent en question et évoluent au fil des événements. Ce ne sont pas des personnages qui ont fait un choix de vie et qui le gardent. Ils possèdent une philosophie qui reste stable au fil des pages et des livres mais ils savent l’appliquer au monde ; et surtout souhaitent l’appliquer au monde. Dans Un complot de saltimbanques, Teymour, après avoir étudié à l’étranger (il n’a jamais mis les pieds à l’université), revient chez lui sans diplôme.

Albert Cossery

Pour ne pas fâcher son père, il s’invente un faux diplôme d’ingénieur plus vrai que nature. Fidèle à sa nature, Teymour continue à proclamer de beaux discours en rejetant d’un revers de main tout ce qui se rapproche du mot travail. Les autorités l’accusent rapidement d’ourdir un complot contre le gouvernement. Mais là où un marginal aurait tenté d’échapper à cette accusation, Teymour va en jouir. Il va bientôt déployer des efforts considérables pour se faire passer pour un comploteur alors qu’il n’en est rien. Un marginal souhaite vivre en dehors, à la marge stricto sensu. Il ne veut pas être ennuyé par ce qu’il considère comme les dérives de sa société. A l’inverse, les personnages de Cossery cherchent et provoquent les problèmes. Ils veulent prouver qu’ils ont raison et agissent — au sein de la société s’il le faut — pour faire éclater les arguments de leurs vérités.

On a trop vite classé les récits de Cossery dans le monde des marginaux. Plus que cela, ses héros sont des agitateurs, paresseux certes, mais agitateurs. Ce sont de véritables fainéants, ceux qui se donnent toutes les peines du monde pour prouver que leur sommeil vaut mieux qu’une vie active dans les méandres d’une cité corrompue et déliquescente.

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