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Nabil Abdel-Fattah : La génération actuelle de politiciens technocrates connaîtra des perturbations profondes

Salma Hussein, Lundi, 22 juin 2020

Le sociologue et chercheur senior du Centre des Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram Nabil Abdel-Fattah décrypte les raisons de la colère qui a envahi la scène internatio­nale au lendemain du meurtre de George Floyd, victime afro-américaine de la violence policière. Selon lui, il s’agit d’une colère universelle, dont les racines vont au-delà de la discrimination raciale.

Nabil Abdel-Fattah

Al-Ahram Hebdo : Les Etats-Unis d’Amérique sont secoués par une rage tacite ... Pourquoi ?

Nabil Abdel-Fattah: Ce qui se passe actuellement est un cri social contre la prolifération des idées du suprémacisme blanc au niveau de l’Etat et de la société. Et ce, contre les perceptions collectives enraci­nées, notamment chez une partie de la classe moyenne américaine blanche. C’est surtout un cri contre la continuation de certaines formes de marginalisation sociale que subit une large partie des Américains d’origine africaine. On peut dire que des groupes d’Afro-Américains sont exclus du système social, soit parce qu’ils ont un travail informel ou parce qu’ils sont devenus des hors-la-loi, si l’on ose dire.

Cet état de fait est exacerbé par une forme de distribution urbaine qui a engendré des communautés closes ainsi que par le recul du taux d’éduca­tion. On a vu aussi au fil des ans que les classes moyennes noires ont quitté les quartiers mar­ginalisés pour rejoindre d’autres plus favorisés. D’où une séparation entre la classe moyenne et la classe plus pauvre, moins éduquée et privée de tout soin médical.

Il y a aussi tout un héritage de vio­lences policières. Les policiers ont presque développé un prototype men­tal contre les Américains de couleur, qui sont constamment inculpés. Sur ce, plusieurs incidents de violence se sont multipliés, dépassant le cadre légal.

— Mais cette situation perdure depuis de longues années, pourquoi la rage se manifeste-t-elle aujourd’hui ?

— Ces violences contre les minori­tés de couleur se sont multipliées ces dernières années, à un point qui attire l’attention. Petit à petit, une conscience sociale collective s’est formée contre les pratiques de discrimination et de violence. Mais il faut par ailleurs interpréter ce qui se passe actuelle­ment sur la scène, en prenant compte des instigateurs de la colère sociale. Le refus social s’est déclenché, tou­chant de larges tranches sociales, notamment chez les jeunes parmi les noirs, les latinos et certains émigrés asiatiques. Plusieurs parmi ces der­niers ont été expulsés du marché du travail, à cause de l’automatisation, qui a mis fin à un grand nombre de jobs chez les moins qualifiés ainsi qu’à certains emplois administratifs, et à cause de l’émigration de beau­coup d’industries en dehors du pays.

La haute corruption et l’existence de 40 millions de chômeurs ajoutent à la déception et font augmenter la rage, L’Obamacare n’a pas offert un véri­table soutien aux Américains de cou­leur et aux plus démunis, vu l’éléva­tion de son coût. Au temps du Covid-19, nous avons vu que les Américains d’origine africaine sont les plus tou­chés par l’épidémie et sont les vic­times des plus grands taux de morta­lité.

Il ne faut pas également oublier l’effet de la frustration politique. Trump, ses politiques, son arrogance, ses tweets comportent des termes racistes. Il a tout le temps recours à un populisme qui plaît à la droite qui croit en le suprémacisme blanc. Pendant la crise du coronavirus, Trump a essayé de cultiver un senti­ment d’animosité contre la Chine, pour détourner les regards de sa mau­vaise gestion. Il a voulu tourner le dos à la science et aux informations pré­sentées depuis décembre dernier par les services d’intelligence, soulignant le danger du virus et la gravité de la situation.

— Vous voulez donc dire que la vague de colère est différente cette fois-ci. Pouvez-vous élaborer davantage votre idée ?

— La colère se carac­térise cette fois-ci par une propagation géo­graphique et une plus grande durée, outre sa diversité sociale et raciale. La réaction du président américain vis-à-vis de la colère sociale n’a pas été appréciée du grand public, son dis­cours et sa décision d’affronter les manifes­tations par la violence non plus, soit lorsqu’il a convoqué la garde nationale, ou lorsqu’il a imposé le couvre-feu. Ce sont des décisions jamais vues aux Etats-Unis, même à comparer avec les soulèvements qui se sont déclenchés au lendemain du meurtre de Martin Luther King.

Il est à noter que la révolte d’au­jourd’hui est sans précédent, soit en termes de son étendue géographique et sa propagation dans une dizaine d’Etats, soit en termes de sa prolonga­tion pendant des semaines, à compa­rer aux émeutes provoquées par l’ac­quittement des policiers responsables de la violence contre le motocycliste Rodney King, en 1991 à Los Angeles, ou celles survenues, en 2014, à la suite du meurtre non justifié du jeune Afro-Américain Micheal Brown par un policier blanc.

Nous témoignons d’un mélange de manifestations pacifistes et d’actes de violence. Nous avons aussi affaire à des confrontations (par des acti­vistes de la droite) qui ne sont que le résultat d’une polarisation extrême et des politiques de Trump. Les protes­tations ethniques ont donc cédé la place aux demandes de restructura­tion de la police et à la réclamation de changements plus profonds quant au système politique. Le mouvement contre le racisme Black Lives Matter est rejoint par des groupes de la gauche, tels les mouvements de jeunes supporteurs de Bernie Sanders (le candidat qui s’est retiré de la course présidentielle) et le mouve­ment antifasciste incriminé par Trump. La classe politique de Washington est donc remise en ques­tion.

— Comment interprétez-vous la compassion avec le meurtre de George Floyd sur l’autre rive de l’Atlantique ?

— Presque les mêmes causes qui ont déclenché les émeutes aux Etats-Unis existent en Europe. J’ai vécu en France pendant plusieurs années. J’ai vu comment on regardait les Arabes, les musulmans et les Africains fran­cophones, sous Mitterrand, au-delà de l’émergence de la droite raciste. Plusieurs formes de discrimination flagrante me frappaient, les regards et les commentaires qu’on adressait aux personnes d’origine africaine, dans le métro à titre d’exemple, me sidéraient. Car ils révélaient que les Français « de souche » partageaient plus ou moins la même idée prééta­blie, considérant que l’homme de couleur leur a pris leurs emplois et leurs bénéfices sociaux.

En Angleterre, c’est pareil. Les personnes de couleur— y compris celles qui ont participé aux deux guerres mondiales sous le drapeau des Alliés— ont toujours connu ce genre de discrimination raciale. Celle-ci est enracinée dans les socié­tés française, britannique, allemande et italienne; elle a rouvert la plaie de l’esclavage et de la traite des noirs qui avait lieu dans plusieurs ports européens. La destruction de statues de personnalités liées à l’esclavage en témoigne.

Les manifestations regroupent autant de jeunes blancs que de per­sonnes qui souffrent de discrimina­tion …

Au premier abord, il s’agit d’une colère face à la discrimination contre les différentes races et contre les immigrés. Mais au fond, les événe­ments en cours ont montré à quel point la culture des droits de l’homme est présente. Depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, la culture des droits de l’homme est passée par quatre phases, jusqu’à faire partie intégrante de la conscience universelle. Elle a traversé les multi­plicités culturelles, religieuses et nationales. D’où les activistes actuels parmi les blancs qui soutiennent aujourd’hui le mouvement de protes­tation sociale et politique qui sévit partout dans le monde.

La menace contre l’individualisme, entraînée par le confinement et la surveillance qui s’en est suivie, a mis de l’huile sur le feu. Un nombre croissant de citoyens critique l’essor des systèmes de surveillance numé­rique qu’a connu le monde depuis le début de la crise du Covid-19, celle-ci a effectivement mené au ver­rouillage du domaine public. Plusieurs sociologues prévoient que le monde connaîtrait avec le déconfinement plusieurs formes de protestations sociales et politiques. Ce serait des mouvements para-marginalisés, para-natio­naux, regroupant les classes moyennes touchées par les pertes d’emplois, d’épargnes et de statuts sociaux.

Ces mouvements existent déjà, comme les « Gilets jaunes » en France, qui se sont soulevés contre les politiques économiques de Macron. Il est toujours question de l’accumula­tion de la colère.

— Pensez-vous que ces mouve­ments conduisent à un changement culturel et social ?

— Dans les années 1960, a émergé le mouvement de protestation des étudiants à Berkeley, en Californie, puis il s’est étendu en Europe en pas­sant par les étudiants de la Sorbonne à Paris. Le mouvement a été encouragé par les changements de la société et de la nature des rapports sociaux en France. Il a été également soutenu par les mouvements de gauche, qui refu­saient le parcours lent des change­ments économiques et sociaux. Cette fois-ci, la vague de protestation est plus puissante et plus vaste. J’espère que les protestations de l’après-coro­navirus vont frayer la voie à de nou­velles formations politiques.

Le progrès numérique au niveau du globe est devenu un facteur de pres­sion sur les décideurs. Il tient des rôles qui vont bien au-delà des rôles clas­siques des partis politiques. Il joue un rôle évident quant au rassemblement des groupes d’intérêts et à la mobilisa­tion des groupes de pression autour de certains sujets, il aide beaucoup à la propagation des idées. En revanche, il mène à de nouvelles formes de sur­veillance sécuritaire et politique. Cela va continuer après le Covid-19. Les sociologues peinent à trouver les outils analytiques et qualitatifs conve­nables, afin d’étudier les sociétés les plus et les moins avancées. Les termi­nologies, les méthodes de recherche et les théories qu’on utilisait autrefois ne sont plus appropriées.

Cette nouvelle donne s’est transfor­mée en un outil servant à remodeler le monde. Elle touche la nouvelle géné­ration, soit des milliards de consom­mateurs et d’adhérents à la culture numérique, qui constituent un vrai potentiel à même d’altérer les struc­tures de pouvoir existantes. Regardons par exemple ce qu’a provoqué l’inci­dent de George Floyd, au sein de cet univers numérique. Très rapidement, les vidéos, les tweets, les discours de mobilisation ont dépassé la barrière nationale et ont inspiré des gens dans les quatre coins du monde.

A l’autre bout du monde, dans notre région arabe, nous trouvons très peu de sympathie avec la colère contre la discrimination raciale, à l’exception d’une minorité d’intellectuels qui ont exprimé leur soutien sur les réseaux sociaux. De quoi attirer l’attention sur la culture de discrimination enra­cinée dans plusieurs pays comme en Arabie saoudite, dans plusieurs autres pays du Golfe et en Mauritanie, où les peuples méprisent généralement les autres races. Ceci révèle que la région arabe constitue une exception, dans un monde qui s’est soulevé en signe de com­passion. Sans doute le ver­rouillage de l’espace public dans la grande majorité des pays arabes a joué un rôle quant à la suppression de l’expres­sion de la sympathie.

— Un nouveau monde plus juste serait-il en train de naître ?

— Les grands changements com­mencent toujours à petite vitesse. Ils commencent sur un plan idéologique. Sur le moyen et long termes, les nou­velles idées se propagent à travers les mouvements politiques. Le monde d’aujourd’hui connaît des politiciens « normaux » versus les grands politi­ciens visionnaires de l’après-guerre. C’est le cas par exemple de George Biden, le candidat présidentiel démo­crate, et d’Emmanuel Macron qui a remplacé Chirac ou Mitterrand. Les politiciens d’aujourd’hui sont les fils de la prolifération des politiques néo­libérales et les règles sacrées du mar­ché. Mais cette génération de politi­ciens « technocrates » connaîtra des perturbations profondes. Les mouve­ments sociaux actuels vont donner naissance à de nouvelles générations de leaders, il en est de même pour les mouvements de protestation numé­rique. La politique va s’adapter, à mon avis, sous le poids des protestations .

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