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Hamidou Sall : Tout est dans l’éducation, c’est le maître-mot

Rasha Hanafy, Mardi, 04 février 2020

Invité dans le cadre du Salon international du livre du Caire, Hamidou Sall, poète et essayiste sénégalais, évoque Senghor, son père spirituel, le mouvement de la négritude ainsi que sa vision concernant l’Afrique actuelle. Entretien.

Hamidou Sall,

Al-Ahram Hebdo : Léopold Sédar Senghor, en tant qu’intellectuel et homme d’Etat, a eu un grand impact sur le monde de la culture. Vous êtes vous-même influencé par son oeuvre et ses idées. A quel point la pensée de Senghor reste vivante aujourd’hui ?

Hamidou Sall: J’ai connu la pen­sée de Senghor à travers mon travail de poète et d’écrivain, et je la trans­mets. La pensée de Senghor m’a toujours intéressé. Elle correspond à ce que je cherche. Au moment où j’étais en train de me construire en tant qu’écrivain, j’ai découvert cette pensée, dont je me suis nourri. Senghor est d’abord un homme d’enracinement, il s’est enraciné dans la culture sénégalaise et dans la culture africaine. Senghor, un enfant du Sénégal qui, très tôt, dans son village, a vécu les fastes et la gran­deur de la culture africaine à travers les chansons, les rites et la poésie populaire. Il a baigné dans cette ambiance et a vu que c’était un mode de vie propre à sa culture, à son ter­ritoire, à son pays. C’est une dimen­sion de la culture africaine. Ensuite, Senghor est un homme d’ouverture, il est allé vers les autres cultures, pour collecter ce qu’il y avait de meilleur chez elles, et le mettre avec le meilleur dans sa culture.

En France, à la Sorbonne, il est devenu agrégé de grammaire fran­çaise, le plus haut diplôme de la lan­gue française. Il a maîtrisé la langue, s’est intéressé à la poésie, qui est, pour lui, une manière de dire, de raconter, de percevoir, de partager le monde, à travers les images et les symboles. Or, il était déjà rempli d’images, les études lui ont donné la possibilité de faire des analogies et de maîtriser les symboles.

Hamidou Sall

Il possède un art, l’art poétique, une vision et une connaissance du monde. Son objectif était d’être une sorte d’homme nouveau, et c’est cet homme-là dont nous avons besoin aujourd’hui, au XXIe siècle et aux siècles à venir. C’est-à-dire, il faut éviter d’être replié sur soi, et en même temps, il faut éviter de disparaître dans l’ailleurs.

Moi, je veux être sénégalais, afri­cain et citoyen du monde. Dans les cultures que je rencontre, à chaque fois que je peux prendre quelque chose pour féconder ma culture, j’y vais à 200%. Toute la réflexion et les oeuvres de Senghor tournent autour de cette idée.

Senghor est aussi le fondateur de la poésie de la négritude. Comment ce courant intellectuel pourrait-il nous servir aujourd’hui ?

— Quand il est arrivé en France, jeune étudiant, au lendemain de la Première Guerre mondiale, l’Occident— du haut de son arrogance— se prenait pour le centre du monde et trouvait que toutes les autres cultures n’existaient pas. Autrement dit, il fallait s’aligner sur la culture occidentale, et la culture africaine n’existait pas. Senghor a dit: Non! Avec un autre ami, devenu également un grand poète, Aimé Césaire, et Léon Damas, ils ont fondé le courant de la négritude.

Et ce, pour que ce courant fasse entendre une autre voix, au coeur de l’Occident, visant à affirmer que la culture africaine est différente de la culture occidentale, mais qu’elle est aussi riche et possède sa particularité.

Senghor a mis la poésie au service de la négritude pour plaidoyer sa culture. Mais la poésie de la négritude ne s’est pas repliée et a reçu tout l’humanisme occidental dans ce qu’il a de meilleur. Cette pensée a influencé le monde, à l’époque, et j’insiste sur le fait qu’il faut revenir au message de ce courant de la négritude pour rétablir l’entente entre les êtres humains. Aujourd’hui, à titre d’exemple, quand on dit la Méditerranée, on dit frontières, c’est une sorte de mouroir, une sorte de barrière. Or, si on interroge l’Histoire, c’est tout sauf une barrière, c’est tout sauf un lieu de mort. Au contraire, c’est un lieu de vie, parce que c’est tout autour de son bassin que sont nées et se sont développées quelques-unes des plus grandes civilisations de l’Histoire, du détroit de Gibraltar jusqu’à l’Est de l’Inde, de la Birmanie jusqu’au Japon. Il y a toujours eu un mélange, biologique et culturel, de noirs, de blancs et de jaunes. C’est la réalité: le point départ de tout, c’est la Méditerranée.

Aujourd’hui, on parle de ces deux rives, sud et nord. Or, le brassage de ces populations a donné de grandes civilisations: la civilisation égyptienne, indienne, et si on continue, la chinoise, mais ici en haut, c’est la civilisation grecque et les Romains.

Il est reconnu que la matrice, là où est née la culture occidentale européenne, c’est la Grèce, on dit le miracle grec. Or, ce miracle est le produit de l’apport inestimable de la terre égyptienne, des pharaons, de la terre africaine. S’il n’y avait pas eu l’Egypte, s’il n’y avait pas eu la civilisation pharaonique, l’apport de l’Afrique, il n’y aurait pas eu ce miracle grec. Donc l’Occident, qui veut faire de la Méditerranée une barrière physique, a tort. Parce que la Méditerranée a toujours été un formidable pont de transmission de connaissances, de savoir et de sagesse.

C’est d’ici que sont partis les fondements de base scientifiques en matière de mathématiques, de géométrie, de médecine, de sagesse, même de religion et de philosophie. Tout est parti d’ici, en fait. Donc, à travers le combat et les messages d’hommes comme Senghor, et beaucoup d’autres, il faut réinvestir la Méditerranée, pour retourner à son message originel: un message de paix, de fraternité, de connaissances et de partage du savoir. Il faut être militant du dialogue de cultures pour poser les fondements d’une nouvelle civilisation qui va être la civilisation de l’universel.

— Le courant des vers libres, qui n’obéit pas à la structure régulière de la poésie, a envahi le monde depuis plus d’un demi-siècle. Un courant qui a donné lieu à des conflits entre réformateurs et conservateurs aux quatre coins du monde. Quel est votre point de vue là-dessus ?

— La poésie est une manière de dire le monde. C’est l’extériorisation du moi le plus profond, pour raconter le poète. Quand ce dernier sort ce qu’il a en lui, il le destine à un auditoire, il est en train de chercher une certaine forme de musicalité, qui capte l’oreille. L’histoire universelle de la poésie est jalonnée de formulation, il y a eu l’alexandrin européen, les rimes... Même dans le vers libre, on trouve le rythme, l’assonance, on cherche l’entrechoc de certains mots pour créer de la musique. Quand des mouvements littéraires sont venus, comme la négritude, ils ont voulu casser les cordes de l’Occident, pour dire que vous avez votre culture et votre civilisation, nous aussi nous avons les nôtres. Ils n’ont pas voulu écrire comme les autres. Ils ont créé une autre manière d’écrire, différente des alexandrins, des hémistiches, de la rime suivie, de la rime croisée.

Au Sénégal, il y a eu beaucoup de poètes qui ont écrit selon la prosodie occidentale. Mais après, ils l’ont quittée pour trouver une voie nouvelle. Je pense qu’en poésie, chacun peut écrire comme il le sent; les querelles entre conservateurs et réformateurs n’étaient donc pas nécessaires. Je veux qu’il y ait 100000 écoles de poésie, mais que le message soit un message de fraternité, de dignité, de rapprochement des peuples, parce qu’on écrit pour aboutir à cet objectif.

On écrit pour dire sa peine, son espoir, sa joie. Nous vivons un siècle difficile où le monde tremble un peu sur ses assises, et c’est nous qui avons fait ceci. Il faut une sorte de renouvellement des assises du monde, par la littérature, la poésie, par la politique même. La politique est l’art de gérer la cité, habitée par des hommes, qui sont les citoyens. Nos hommes politiques doivent mieux souder les gens pour aller vers des objectifs plus clairs et un avenir plus radieux.

Pourquoi dites-vous toujours que les penseurs sont des visionnaires ?

— Je viens d’une civilisation africaine qui a connu la colonisation, qui nous a imposé une façon de penser, de voir le monde, une langue qui n’est pas la nôtre. Comment vivre en harmonie avec ces deux cultures ? Je me suis toujours préoccupé de cette problématique et je l’ai toujours cherchée chez les autres écrivains. La même problématique était chez plusieurs écrivains sénégalais et marocains. Mais aussi chez l’immense écrivain égyptien Taha Hussein, surtout dans son roman intitulé Les Jours. Hussein était soucieux de l’éducation. Il a toujours pensé que c’est à travers l’éducation qu’on peut ouvrir les esprits et qu’on peut éviter les ténèbres de l’obscurantisme, qu’on peut mettre en cause ce qui est dit et qui n’est pas fondé.

Ce grand penseur traitait des problématiques d’aujourd’hui. Cela veut dire que ces écrivains sont des visionnaires, ils peuvent écrire pour demain. Aujourd’hui, la première tâche des hommes politiques est l’éducation, afin de conduire les gens vers un avenir meilleur. Les peuples qui ne sont pas éduqués stagnent et meurent. Dans les pays riches qui n’ont pas une élite intellectuelle, parmi les écrivains, les ingénieurs, les chercheurs, l'argent ne sert à rien.

L’Afrique a produit beaucoup de savoir, mais il a été mal exploité. L’avenir du monde c’est l’Afrique, qui est le seul continent à avoir subi ce qu’il a subi et reste debout. Il faut étudier l’Histoire, qui sert à comprendre le passé, les grandeurs et les échecs pour ne plus les reproduire. Il faut connaître les autres pour mieux se connaître et construire le futur.

Tout est dans l’éducation, c’est le maître-mot. La culture n’est pas un lieu fermé, c’est un lieu d’addition. Senghor a dit toute sa vie que la culture était au début et à la fin de tout processus de développement. Il n’y a pas de développement durable en dehors de la culture. Quels que soient les efforts sur le plan d’infrastructure et sur le plan économique, si ce n’est pas traversé par une vision culturelle solide, nous travaillerons pour rien. C’est elle qui humanise l’Homme, et tous les grands chantiers économiques .

L’auteur en quelques lignes

Né en 1954, Elhadj Abdoul Hamidou Sall (Hamidou Sall) est un poète et écrivain sénégalais. Sa famille est originaire du Fouta Toro au nord du Sénégal, dans le département de Podor, sur la rive gauche du fleuve Sénégal.

Hamidou Sall est le neveu des écrivains sénégalais de renommée Cheikh Hamidou Kane (né en 1928) et Abdoulaye Elimane Kane (né en 1941).

Connu pour sa filiation spirituelle à Léopold Sédar Senghor, dont il met en valeur et transmet l’héritage spirituel et littéraire, il a aussi été proche d’Aimé Césaire et de Jacqueline de Romilly, auxquels il rend hommage dans ses écrits.

Durant douze ans, il a été conseiller spécial du secrétaire général de l’Organisation internationale de la Francophonie à Paris. Actuellement, il dirige une importante fondation dédiée au dialogue euro-africain et à la promotion de la culture et de l’éducation

L’Occident et le continent noir

L’Occident ambigu est le dernier ouvrage en date d’Hamidou Sall. Publié en 2017, aux éditions Erick Bonnier, cet essai renvoie à l’ouvrage de son oncle Cheikh Hamidou Kane L’Aventure ambiguë, publié en 1961.

Celui-ci raconte l’itinéraire spirituel de Samba Diallo, son passage de l’école cora­nique à l’école des blancs, où l’on apprend l’art de vaincre sans raison. 56 ans plus tard, Hamidou Sall qui, tout comme Samba Diallo, est passé par les deux écoles, riche de son métissage culturel, si cher à son père spirituel Léopold Sédar Senghor, prend le parti de raconter le déclin spirituel de l’Occident.

Sall poursuit donc, dans son livre, la réflexion fondamentale initiée au lendemain des indépendances africaines. Il analyse, dans L’Occident ambigu, l’actuelle décadence de l’Occident et le rôle salvateur que l’Afrique pourrait jouer auprès du vieux continent.

« Quelle leçon tirer de l’aventure ambiguë de la rencontre de nos peuples avec ceux qui s’étaient imposés à eux par la force et la violence de l’Histoire, en un mot, quelle leçon retirer de la colonisation ? ». Cette question est en effet au coeur du roman de Cheikh Hamidou Kane et de l’essai de Hamidou Sall.

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