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L’Egypte vue par les photographes

Saad El-Kersh, Lundi, 15 avril 2019

La chercheuse Chaza Yahia s’est plongée dans les archives des photographes, voyageurs et aventuriers du XIXe siècle qui ont pris des clichés en Egypte. Retour sur leurs albums photo, à l’occasion de la célébration des 150 ans du Canal de Suez.

L’Egypte vue par les photographes
L’inauguration du Canal, photographiée par Wilhelm Hammerschmidt.

A chaque célébration ayant trait au Canal de Suez, les « pares­seux » se servent du tableau du plasti­cien égyptien Mahmoud Saïd (1897-1964) dépeignant la tribune officielle de l’inauguration du Canal de Suez en novembre 1869, avec aux premiers rangs le khédive Ismaïl, à ses côtés l’empereur d’Autriche François-Joseph, l’impératrice française Eugénie, épouse de Napoléon III, ainsi que Ferdinand de Lesseps, et en arrière-plan, des gens ordinaires.

Rares sont ceux qui ont fouillé dans l’histoire visuelle du pays, cependant assez riche, telle la chercheuse égyp­tienne Chaza Yahia. Celle-ci avait déjà choisi par le passé des sujets inédits pour ses études, tel celui illus­tré par des photos sur l’orientalisme par le prisme de la danse orientale, publié en septembre 2015.

Puis en juin 2016, Wahba nous sur­prend par une autre étude originale sur les ouvriers égyptiens qui ont com­battu durant la Grande guerre, dans les pays du Levant, en France, etc. Ils ont servi d’appât dans des combats qui ne les concernaient guère, comme le montrent les photographies rares annexées au papier et puisées dans les archives françaises et australiennes.

Dans l’ouvrage Photographia Misr: Sowar wa Zékrayate Mëa wa Khamsa wa Sabeoune amane (photo­graphie d’Egypte: photos et souvenirs de 175 ans, éditions Al-Hilal, PP.560), elle collabore avec la dessinatrice Samaa Yahia, afin d’archiver et de documenter les toutes premières pho­tos captées en Egypte. Ce projet important a comblé une lacune, tant sur le plan de la recherche que sur le plan artistique, et a braqué les regards sur les pionniers d’un art qui a changé la face du monde et qui a déconcerté à l’époque les peintres, contraints d’in­nover.

La première caméra portait le nom de « daguerréotype », du nom de son inventeur Louis Daguerre (1787-1851), et était considérée comme le miracle de l’époque. Lors de la confé­rence organisée pour l’annonce de cette invention, le 7 janvier 1839, l’égyptologue François Arago avait dit que pour copier les millions et millions de hiéroglyphes qui couvrent les grands monuments de Thèbes, de Memphis, etc., il aurait fallu des ving­taines d’années et des légions de des­sinateurs. Cependant, avec le daguer­réotype, un seul homme pourrait mener à terme cet immense travail.

Le daguerréotype, d’un poids de 50kg, a été utilisé pendant une dizaine d’années et a conduit à une vague d’égyptomanie. Le riche opticien français Noël Paymal Lerebours a accordé des bourses aux photographes et voyageurs pour venir en Egypte et filmer ses sites historiques. Il s’est donc mis d’accord avec le peintre et orientaliste français Horas Vernet et son neveu Frédéric Goupil-Fesquet, afin de se rendre en Egypte pour accomplir cette mission. Ils y arrivè­rent le 4 novembre 1839, munis d’une lettre de recommandation adressée au vice-roi Mohamad Ali. Le wali, stupé­fait et inquiet, a qualifié l’appareil « d’ouvrage du diable », mais n’a guère interdit son usage. Et le 7 novembre 1839 est réalisée la pre­mière photographie d’un homme en Afrique, celle du gouverneur d’Egypte.

Frédéric Goupil-Fesquet a publié, en 1944, les souvenirs de la visite et a évoqué la gêne de Mohamad Ali face au miroir du daguerréotype, qui leur a ensuite demandé d’apprendre à utili­ser la caméra pour photographier les femmes du harem lui-même. La bourse Lerebours a été par la suite accordée à de nombreux aventuriers, d’où de plus en plus de photos sur l’Egypte.

Des studios professionnels

La photographie a connu une évolu­tion rapide, allant bien au-delà de l’imaginaire de Louis Daguerre. L’Egypte était un lieu privilégié pour les amateurs de cet art relativement nouveau et pour les aventuriers épris d’archéologie. Ils étaient éblouis par les pyramides de Guiza, les temples de Louqsor, l’île de Philae, etc.

Le livre de Chaza Yahia mentionne que le photographe français Joseph-Philibert Girault de Prangey a vécu des années en Egypte et a capté plus de 300 photos sur les monuments islamiques et les sites de l’Egypte ancienne. Un vrai trésor pour les insti­tutions de recherche françaises.

L’invention des négatifs par le riche écrivain polygraphe et photographe français Maxime Du Camp (1822-1894) a marqué une étape importante dans la démarche photographique. Ce dernier était l’ami de Gustave Flaubert et son compagnon de route durant son voyage en Egypte. A la fin de leur séjour, ils ont publié un premier album de photos intitulé « l’Egypte, la Nubie, la Palestine et la Syrie ».

Vu le coût élevé des voyages pho­tographiques à l’époque, des instituts scientifiques se sont chargés de financer les albums des voyageurs, mais il y a eu également des aventu­riers, tel le photographe anglais orientaliste Francis Frith, qui est venu en Egypte durant la seconde moitié du XIXe siècle. Il a capté les premiers clichés du Canal de Suez ainsi que des paysages du Sinaï et de la Nubie. Ses photos ont été regrou­pées en 7 albums à succès en Europe, et ont fait sa fortune.

Le creusement du Canal de Suez et les projets de planification urbaine du Caire ont incité d’autres photographes professionnels à installer des studios de photographie en Egypte, à des fins plutôt commerciales. Ainsi est né le premier studio professionnel au Caire, fondé en 1860 par l’Allemand Wilhelm Hammerschmidt. Deux ans plus tard, Antonio Beato a fait la même expérience à Louqsor, suivi d’un autre studio français dans la région du Canal.

Ces studios ont jeté les bases de la photographie orientaliste en Egypte. Leurs fondateurs ont entraîné des modèles à poser de manière profes­sionnelle, ont usé de la technique du clair-obscur, d’où des oeuvres qui ont fait longtemps rêver les Européens. Nombre de photos que l’on a du site du Canal de Suez et de la vie qui s’est établie tout autour proviennent de ces studios .

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