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Ecrire sa vie en musique

Dina Kabil, Lundi, 13 juin 2016

L'écrivain Omar Taher, l'une des grandes figures de l’écriture jeune, se lance dans une nouvelle tentative de raconter l'histoire des chansons de sa vie.

Ecrire sa vie en musique

Comment raconter sa vie à travers les chansons ? C’est le défi que se fixe Omar Taher dans son nouveau livre Izaet Al-Aghani (la radio des chansons). Loin de l’autobiographie traditionnelle, qui consiste à dévoiler les détails de la vie de l’auteur en entier ou en bribes, Omar Taher décide de faire un inventaire des chansons qui ont le plus influencé son parcours. Il raconte l’histoire très personnelle de chaque chanson, la situation dans laquelle il a connu telle ou telle mélodie, comment et pourquoi elle est devenue inoubliable. Le nom de chacune des chansons, répertoriées sur la table des matières, devient comme la madeleine de Marcel Proust. Sa présence révèle les souvenirs les plus profonds et les plus lointains. Que ce soit des chansons classiques, qui n’appartiennent pas à sa génération (il est né en 1975) comme Oum Kalsoum ou Nagat Ali, ou des tubes modernes comme le King Mohamad Mounir ou Amr Diab, le ton donné est celui de la nostalgie.

Retour à la Syrie des années 1940
La première chanson qui inaugure le livre s’intitule Fakrak (je pense à toi), un classique des années 1940 par Nagat Ali. Elle nous plonge dans une Syrie chère qui vit sous le fléau de la guerre. Il s’agit de sa première rencontre avec ce pays cher qui est devenu à travers les années « une station obligatoire dans n’importe quel voyage. Qu’il s’agisse de Téhéran, de Beyrouth, d'Islamabad ou de Karachi, je dois passer par Damas ». Il rend un hommage attachant à la campagne syrienne, du bon vieux temps, lorsqu’il se rend dans la maison de la tante d’un ami. Une femme forte et autonome qui s’occupe avec beaucoup de talent de tous les détails ménagers aux rythmes des gazouillements des oiseaux et de la chanson de Nagat Ali. Cette quinquagénaire avait dédié sa vie à la solitude, après une histoire d’amour fichue, elle se décrit comme « une ânesse » pour avoir gaspillé sa vie et recommande à l’auteur, Omar Taher, de ne pas se laisser aller, comme elle, et devenir lui aussi un âne. En ces moments troublants de la réalité syrienne, Taher dédie à la tante Nabila, et à tout ce qu’elle représente, la chanson de Nagat Ali dont les paroles étaient : « Je pense à toi et je ne t’oublierai jamais. Même si tu oublies mon amour. S’il t’arrive un jour de visiter. Le foyer déserté de la passion. Salue mon coeur/Salue/ Mon coeur ».

A chaque chanson sélectionnée, Omar Taher raconte une partie de son autobiographie, ou une situation liée à la chanson et à laquelle il a assisté en personne. La chanson n’est pas toujours la préférée, mais elle est parfois liée à une situation douloureuse et inoubliable. Comme celle de la Marocaine Samira Saïd, Al Gani Baad Youmein (il est venu me chercher au bout de deux jours), qui est liée dans sa mémoire à l’un de ces jours pendant les années de faculté. C’était la première rencontre du jeune Saïdi, qui venait du sud conservateur, avec un film pornographique projeté par un ami. En quittant l’immeuble de son ami, au milieu des palpitations et de la nausée, il s’est bloqué dans l’ascenseur et s’est trouvé obligé d’attendre le retour du portier, le seul qui pouvait régler le problème. Pendant ce quart d’heure qui lui semblait être une éternité, la chanson de Samira Saïd se dégageait du magnétophone tout près, et dont les rythmes forts et aigus étaient devenus tel le bruit des marteaux et des pioches qui résonne sur la tête du jeune. Enfermé dans l’ascenseur, il ne pouvait échapper aux sanglots. « Il est venu me chercher au bout de deux jours. Les larmes plein les yeux. Se plaignant d’un nouvel amour. Il racontait tandis que la flamme me dévore », disait la chanson.

Souvenirs de grand-mère
A plusieurs reprises, et à travers les histoires personnelles des chansons, on est amené à découvrir des côtés de la vie de l’auteur, autour de son enfance au Saïd (Haute-Egypte), les souvenirs avec la grand-mère qui dirigeait la demeure campagnarde lorsque la campagne égyptienne était encore démunie d’appareils électroménagers, présents uniquement dans quelques maisons de grandes familles. L’on reconnaît à travers une autre chanson, Rahou Al-Habayeb (les personnes qui nous sont chères ont quitté) du roi de la chanson populaire Ahmad Adawiya, l’itinéraire de l’auteur, journaliste et écrivain qui fait partie des jeunes qui se sont déployés dans l’écriture sarcastique, se moquant de tout dans un langage simple. Ces écrivains ont incité de nombreux jeunes à s’intéresser à la lecture. Et on découvre que cette chanson d’Ahmad Adawiya, cette figure, adorée par Omar Taher pendant son adolescence, est l’oeuvre de Taher lui-même, il l’avait écrite pour un feuilleton de télé.

Quant à la chanson de la grande diva Amr Diab, Mayyal Mayyal (j’ai un penchant), Taher y met le doigt sur les caractéristiques de la génération des années 1980, pour qui Amr Diab était une icône de changement et d’effondrement des tabous de l’enfance. « Si une personne de notre génération perd la mémoire, suite à un accident de voiture par exemple, écrit Taher, les tubes de Amr Diab peuvent l’aider à retrouver la mémoire partiellement. Parce qu’il est le seul chanteur de sa génération dont les albums étaient écoutés dès leur sortie. On peut ainsi associer chaque stade de sa vie à l’un de ces albums ».

Izaet Al-Aghany de Omar Taher, aux éditions Karma, Le Caire 2015.

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