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Littérature et politique: Ecrivains et chercheurs à l’heure de Tahrir

Dina Heshmat, Lundi, 10 décembre 2012

La révolution a boosté les productions littéraires de tous genres. Plusieurs conférences académiques s’y sont intéressées récemment, avec en point de mire le questionnement sur la littérature engagée.

A l'inverse des discours défaitistes ou intimistes dominant les publications des années 1960 jusqu’à 90, un nouveau ton s’est imposé dans les productions littéraires parues depuis le 11 février 2011. Que ce soit par flamme révolutionnaire ou par sens de l’occasion à saisir, nombre d’écrivains ont, en effet, adopté ces deux dernières années un ton proche de l’engagement.

Dans Ismi Sawra (je m’appelle révolution), Mona Prince conte ainsi de manière très vivante, avec beaucoup d’humour, son scepticisme de départ, ses querelles avec ses parents qui l’empêchaient d’aller au midane (à la place), ses allers et retours entre la place et le siège de la maison d’édition Merit où elle retrouvait ses amis. Dans Maät khatwa min al-sawra (à cent pas de la révolution), Ahmad Zaghloul Al-Shiti, qui habite, comme le titre l’indique, tout près de la place, relate comment il s’y est petit à petit engagé corps et âme. Quant à Al-Sawra al-an (la révolution maintenant), Saad Al-Qersh y prend fait et cause pour les mutins du 25 janvier, quoique sur un ton moins personnel, et en y intégrant des coupures de presse.

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Ces « journaux intimes » des 18 jours de Tahrir sont en partie un aveu par ces écrivains qu’ils ne sont pas prêts à écrire « le roman de la révolution », sans se résigner pour autant à laisser dépérir le souvenir de ces journées prudents, ont fait le choix de se taire, ou de continuer d’écrire des romans où très marginalement (al-azraq, Bab al-khoroug Al-Tahrir, en place un tribunal révolutionnaire et plonge le pays dans des conflits sanguinaires. Dans Agendat Sayed Al-Ahl (l’agenda de Sayed Al- Ahl), Ahmad Sabri Aboul-Fotouh croise les destinées d’officiers et snipers de la Sûreté générale à celles des manifestants et prisonniers libérés le 29 janvier. Cette propension à l’engagement a été la plus évidente dans la poésie. De Ya ahl Masr, hanet we banet (ô peuple d’Egypte, encore un peu de patience) de Tamim Al-Barghouti à la fameuse Qassidat al-midane (ode à la place) midane les poèmes Eskinderella, les vers de Abdel-Sout al-horriya.


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Ce pouvoir des mots a académiques tenues au Caire, entre autres par Bill Ashcroft à l’inauguration du 11e Symposium sur la littérature comparée, l’Université du Caire le 13 novembre. Dans son intervention intitulée La Fonction utopique de l’âme créatrice, Ashcroft a insisté sur le rôle des poètes et des écrivains pour « maintenir l’espoir », citant Mahmoud Darwish dans « Etat de siège ». Pour lui, « le pouvoir de l’art et de la littérature est de stimuler l’imagination », car, « pour se réaliser, tout futur doit d’abord être imaginé ». Littérature et politique était également le titre de l’intervention de Tamim Al-Barghouti dans le cadre de la Conférence mondiale des écrivains d’Edinburgh, qui devait avoir lien cette semaine en Egypte, mais qui a été reportée en raison des événements.

Production prolifique

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Ce pouvoir des mots ne se limite pas aux créations littéraires, mais s’étend aux chants, aux graffitis et autres créations qui ont récemment fleuri. Une production prolifique à laquelle se sont intéressés les chercheurs, en analysant par exemple la représentation de « la femme dans les cartoons, caricatures et graffitis de la révolution » (Pervine Yéhia Al-Rifai, 11e Symposium de littérature comparée). Ou encore les représentations du militantisme au féminin dans Ismi Sawra et Cairo, My City our Revolution (Hala Kamal, 11e Symposium). Dans le cadre de l’université d’été organisée par le Center for Translation Studies de l’Université américaine du Caire et le réseau Europe in the Middle East, et sous le titre Esthétique et politique, la chercheuse Randa Abou-Bakr a animé une table ronde sur La Culture populaire et la révolution, la peintre Hoda Lotfi a présenté un témoignage sur L’Artiste dans le moment révolutionnaire. L’implication d’artistes et de militants — comme ceux du collectif Mosireen — dans ces débats prouve la difficulté qu’ont les chercheurs à se distancier de leur objet d’études. Ils se retrouvent engagés dans le processus révolutionnaire, partie prenante de sa mémoire — comme l’historien Khaled Fahmi par le biais de son projet visant à « archiver la révolution ». Cette réalité marque une évolution vers plus d’engagement parmi les chercheurs qui s’intéressent au processus révolutionnaire, qu’ils soient historiens, sociologues ou critiques littéraires. Une évolution qui pourrait signifier une nouvelle dynamique pour le débat sur les rapports entre littérature et politique.

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