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L’implacable voie de la domination

Mohamed Gad, Mardi, 27 août 2013

8 ans après sa parution, l’ouvrage de Samer Soliman, Le Régime fort et l’Etat faible, apporte la réponse aux questions difficiles de la révolution, en évaluant les composantes dévastatrices de la notion d’Etat protecteur. Réédition aux éditions des Palais de la culture.

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En 2005, l’économiste Samer Soliman apportait dans son livre Le Régime fort et l’Etat faible une large analyse de la structure despote du régime de Moubarak. Ce régime qui associe un Etat faible incapable de réaliser un développement économique sans un transfert vers la démocratie à un régime fort. Fort, puisqu’il tire sa force des politiques économiques qui dépensent généreusement sur la sécurité pour gagner la loyauté des secteurs qui soutiennent la persistance du président au pouvoir.

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Samer Soliman

La nouvelle édition du livre, publiée par l’Organisme général des palais de la culture, apporte des réponses aux dilemmes de la révolution égyptienne actuelle, avec la persistance des outils de l’hégémonie et du manque de démocratie qui entravent la réussite du développement. Le livre porte également une ancienne prédilection que l’auteur a résumée en ces termes : « Avec l’extinction de l’Etat rentable et la corrosion de l’Etat protecteur, le régime politique égyptien perd l’un des plus importants outils de domination. Il est certain que l’Egypte entame une nouvelle étape de son histoire économique et politique ».

Soliman fonde son analyse sur le fait que le régime de Moubarak représente le prolongement naturel du régime fondé par Nasser en 1952. Il s’agit donc d’un régime qui s’étend sur plus de 60 ans. Les 3 présidents ont réussi à préserver l’Etat protecteur fondé par Nasser. Cet Etat, qui monopolise de nombreuses ressources et qui peut ainsi distribuer de nombreux dons à certains secteurs actifs de la société, réussit à les embrasser et les soumettre.

Ces dons commencent par le subventionnement des denrées en passant par les soins médicaux pour en arriver à l’embauche directe dans l’appareil de l’Etat. Selon l’auteur, l’Etat protecteur en Egypte représente l’autre face de l’Etat rentier, l’Etat qui n’a pas réussi à bâtir une infrastructure développée et qui compte essentiellement sur le revenu de la vente des matières premières comme le pétrole, ou des services stratégiques comme le Canal de Suez, ou qui compte sur les aides étrangères comme les aides américaines. Les revenus qu’obtient l’Etat rentier permettent à l’Etat protecteur de distribuer des dons et par conséquent de réaliser la domination politique. Le problème du régime de Moubarak était qu’il n’était pas toujours capable de réaliser des revenus publics d’une manière rentable lui permettant d’exécuter les politiques économiques qui lui autorisent d’imposer son hégémonie de manière protectrice.

Composante essentielle

Lorsque Moubarak a accédé au pouvoir, les dépenses de l’Etat égyptien par rapport au PNB avaient atteint des taux sans précédent. Puis, les revenus de l’Etat ont baissé. Une baisse essentiellement due à l’effondrement des cours du pétrole. La baisse des cours mondiaux de pétrole ne se reflète pas seulement sur la baisse des revenus de ce secteur en Egypte. Vu la nature rentière de l’économie égyptienne, les revenus du Canal de Suez représentent une composante essentielle de la situation financière de l’Etat. Ces revenus sont, à leur tour, influencés par les cours mondiaux du pétrole car le Canal de Suez représente le principal passage des pétroliers. De plus, le tiers des revenus fiscaux émanait des bénéfices de l’Organisme du pétrole, du Canal de Suez et de la Banque Centrale.

Dès ses premières années, le régime de Moubarak a affronté le problème du manque de revenus et de l’incapacité de réduire les dépenses : « Le régime despote égyptien compte sur les dons pour imposer son autorité sur la société. Il était donc incapable de réduire ses dépenses proportionnellement à la baisse des revenus ». Selon Soliman, le régime égyptien s’est transformé à la fin des années 1980 en « un mendiant international ». Il était clair que l’Etat était au bord de la faillite lorsqu’il a cessé de rembourser ses dettes étrangères. Un fait qui a poussé le régime à mettre en application le programme de libéralisation économique en coopération avec le FMI et la Banque mondiale en contrepartie de l’abolition de la moitié des dettes étrangères de l’Egypte de la part des pays occidentaux.

Force matérielle

Soliman présente une lecture politique du budget de Moubarak. Il classifie ce qu’il appelle les dépenses de la domination en deux catégories, les dépenses des ministères de la Défense et de l’Intérieur qu’il considère comme la force matérielle, et les dépenses sur la culture, les Waqfs (les biens religieux) et le financement qu’il considère comme la force de conviction.

La logique sécuritaire de Moubarak apparaît dans les politiques de subventionnement. Il a réussi à réduire graduellement le subventionnement sans soulever de violentes réactions. La sagesse sécuritaire impliquait que le régime politique assure le minimum de revenus pour la bureaucratie de l’Etat car représentant le principal pilier du régime, même si son soutien ne représente qu’un soutien négatif, c’est-à-dire ne pas se soulever contre lui. Ceci se révèle clairement dans l’augmentation de la part des salaires dans les dépenses publiques qui est passée de 17 % en 1982-1983 à 23,4% en 2000-2001.

Les politiques financières ont réussi à assurer les dépenses nécessaires à la sécurité, notamment avec la montée du danger du terrorisme. Cependant, les changements apportés à l’enseignement dans les années 1990 étaient extrêmement pauvres sans apporter de grandes augmentations au budget des salaires. « La réaction du régime politique aux nécessités sécuritaires était beaucoup plus rapide et forte que la réaction aux nécessités du développement économique. Il s’agit du régime de l’Etat protecteur, dont la légitimité s’appuie sur des politiques distributives davantage que sur des politiques de développement », explique l’auteur.

L’absence de démocratie apparaît clairement dans le domaine des politiques financières. En effet, la capacité du régime politique à convaincre la société d’accepter de payer les impôts est extrêmement limitée. Un fait qui entravait la capacité du régime à mettre en application les réformes fiscales nécessaires pour développer ses revenus. « Ce n’est pas seulement parce que le régime politique ne bénéficiait d’aucune légitimité, mais aussi parce que la vie politique ne possédait pas d’organisation capable de représenter véritablement les différentes classes sociales. Lorsque les unions commerciales contrôlent les commerçants plus qu’elles ne les représentent vraiment, la négociation avec ces commerçants devient impossible », conclut-il.

Al-Nizam al-qawi wal dawla al-daïfa (le régime fort et l'Etat faible). La crise fiscale et le changement politique sous Moubarak, Organisme des palais de la culture, 2013.

Samer Soliman

Né en mai 1968 et décédé en décembre 2012, il a compté parmi l’équipe fondatrice d’Al-Ahram Hebdo, notamment dans la page Economie. Après une maîtrise en sociologie à l’Université américaine du Caire en 1997, il obtient son doctorat de l’Institut des études politiques de Paris sur le même thème du livre présenté ici Le Régime fort et l’Etat faible, en 2003. Il a été chercheur au CEDEJ, puis professeur assistant en économie politique jusqu’à son décès. Il est fondateur du groupe Masréyoun ded al-tamyiz (Egyptiens contre la discrimination) en 2006. Son livre a été publié en 2005 aux éditions Merit au Caire, puis réédité chez Al-Dar, et en 2013, aux éditons Qossour Al-Saqafa (Organisme des palais de la culture)

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