Culture > Livres >

Le café Riche, une fenêtre sur l’Egypte

Rasha Hanafy, Lundi, 20 décembre 2021

Le nouveau livre de l’écrivaine et poétesse émiratie Maysoune Saqr, Maqha Riche… Aïn Ala Misr (café Riche, un oeil sur l’Egypte), constitue une belle documentation sur la vie intellectuelle du Caire au début du XXe siècle.

Le café Riche, une fenêtre sur l’Egypte

C’est l’un des endroits que l’on croit parfois connaître, mais en lisant son histoire, on découvre qu’on ne sait quasiment rien sur ce que représentait le lieu dans la vie des gens qui le fréquentaient autrefois: le célèbre café Riche, situé au centre-ville du Caire.

L’auteure émiratie Maysoune Saqr raconte l’histoire du célèbre café égyptien, dont elle est parmi les habitués, depuis sa construction en 1908 par un Autrichien. Son récent ouvrage, intitulé Maqha Riche … Aïn Ala Misr (café Riche, un oeil sur l’Egypte), est un voyage dans l’histoire du Caire, selon une perspective socioculturelle. En 654 pages, l’écrivaine offre aux lecteurs une recherche minutieuse, qu’elle a effectuée en dix ans de travail assidu. Elle y évoque les origines du café, témoin de nombreux grands événements de l’histoire de l’Egypte contemporaine, tels les Révolutions de 1919, de 1952 et de 2011. Car durant cette dernière révolution, il a toujours constitué un lieu de rencontre pour les activistes, un point de rassemblement pour certains manifestants.

Ce café était autrefois installé dans un long passage en plein air, donnant sur un jardin de la place Soliman pacha (actuellement la place Talaat Harb). C’est dans ce passage que les clients pouvaient s’asseoir, manger et boire, y compris de l’alcool. Il a été cloisonné vers la fin des années 1990, le pays avait drastiquement changé, et il était devenu choquant de boire de l’alcool en plein air.

L’ouvrage de Maysoune Saqr est fourni de documents et d’images. L’auteure s’est basée sur une recherche systématique et vérifiée, représentant un récit historique condensé du Caire, ses lieux, ses styles architecturaux, ainsi que ses grands architectes, étrangers et égyptiens. Elle y présente la correspondance des personnages-clés du café, d’anciens timbres et des publicités révélant le rôle capital tenu par le café dans la vie artistique du pays, notamment dans le théâtre, la musique et le chant. L’ouvrage a également documenté les histoires d’amour des célébrités, comme celle du poète Amal Donqol avec la critique Abla Al-Roweini, celle du poète Abdel-Rahman Al-Abnoudi et sa première épouse, la réalisatrice Attiyate Al-Abnoudi, et celle de l’acteur Anouar Wagdi et la chanteuse Leila Mourad, entre autres. « Je considère le café Riche, situé au Caire, comme une fenêtre donnant sur toute l’Egypte. Grâce à ma communication avec les propriétaires du café, j’ai pu avoir entre les mains des documents révélant des informations cruciales sur des périodes importantes de l’histoire du Caire. Elles montrent l’amour des Egyptiens pour leur pays, sous de différents aspects. Ecrire sur le café m’a permis de pénétrer l’histoire, le monde des arts et la société en de différentes époques », a souligné Maysoune Saqr, lors de la soirée de dédicace, organisée à l’occasion de la publication du livre. Et de préciser : « Je n’avais pas l’intention d’écrire sur le café sous sa forme actuelle, abstraction faite de son passé, mais j’ai voulu montrer son importance en tant qu’espace de rassemblement pour les intellectuels et les hommes politiques. J’ai voulu aborder sa contribution quant à la production littéraire. Car il a eu un impact significatif sur les changements fondamentaux, qui ont influencé la société et la scène culturelle égyptienne depuis sa création en 1908 ».

Témoin de l’Histoire …

Le café Riche est ouvert en octobre 1908, par un Autrichien, Bernard Steinberg. Il prend son nom actuel un an après, à la suite d’un rachat par un Français, Henri Ressigné, qui lui donne cette enseigne d’un café parisien fondé en 1785. L’établissement a eu ensuite de différents propriétaires, mais le premier propriétaire égyptien étant, à partir de 1960, Abdel-Malak Mikhaïl, dont les petits-fils gèrent actuellement le café.

Selon l’ouvrage, le café a été témoin de nombreux événements historiques importants au cours du siècle dernier. Pendant la Révolution de 1919, plusieurs membres de la résistance ont organisé leurs activités et imprimé leurs tracts dans une pièce du sous-sol, à laquelle conduit une porte discrète, qui fut longtemps secrète. On dit que c’est là que le roi Farouq a rencontré sa seconde épouse Narimane Sadeq. Nasser y échangeait avec Sadate avant la Révolution de 1952. Des personnalités artistiques et littéraires égyptiennes l’ont régulièrement fréquenté, telles Naguib Mahfouz, Naguib Al-Rihani, Anouar Wagdi ou encore la danseuse Tahiya Carioca.

Le livre traite en filigrane de l’histoire de la capitale égyptienne à ses différentes époques. Il passe en revue le parcours d’urbanisation des diverses capitales égyptiennes depuis l’époque romaine, puis la conquête arabe, jusqu’à ce que le Vieux Caire soit construit à l’époque fatimide.

La capitale a connu jusqu’à nos jours des cycles successifs de modernisation. Le début était avec le projet de Mohamad Ali visant à construire un Etat moderne, et ensuite sous le règne du khédive Ismaïl, qui voulait que Le Caire soit un morceau d’Europe.

Et des luttes politiques

Maysoune Saqr confirme le caractère colonial qui a dominé l’architecture du Caire. A la naissance de la ville moderne, les cafés sont nés avec leur image occidentale et sont devenus un endroit de lutte politique et de protestation. Le centre-ville est donc devenu un pôle de rayonnement culturel, politique, économique et social, ainsi qu’un espace de pluralisme ethnique et culturel.

Après 1952, Le Caire a connu de différentes étapes d’urbanisation, ainsi que de nombreux changements qui ont bouleversé les caractéristiques de l’atmosphère citadine sous la monarchie. Pour mener à bien les réformes sociales sous Nasser, qui visaient le profit de la majorité de la population, un nouvel espace urbain s’est formé, avec des mélanges de styles architecturaux, et des modes de vie assez variés se sont développés ne correspondant ni à l’ancien aspect de la ville, ni à son esthétique. De quoi avoir constitué une menace contre l’identité et la beauté révolue de la ville du Caire. Le livre ne peut être lu que comme une tentative de résister au déclin de la capitale sur tous les plans.

Maqha Riche… Aïn Ala Misr (café Riche, un oeil sur l’Egypte), de Maysoune Saqr, aux éditions Nahdet Misr, 2021, 654 pages.

Erratum

Dans l’article intitulé « La traduction comme vecteur de communication » de la page Idées du numéro 1403, il est à mentionner que Dima El-Husseini est vice-présidente de l’UFE pour la formation et non vice-présidente de l’UFE comme il a été écrit.

Lien court:

 

En Kiosque
Abonnez-vous
Journal papier / édition numérique