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Les épineuses chroniques des juifs égyptiens

Rasha Hanafy, Mardi, 17 août 2021

Dans son nouvel ouvrage Yahoud Misr fil Qarn Al-Echrine. Kayfa Achou wa Limaza Kharagou ? (les juifs d’Egypte au XXe siècle, leur vie et leur départ), Mohamad Aboul-Ghar tente d’aborder l’histoire des juifs d’Egypte de manière objective.

Les épineuses chroniques des juifs égyptiens

C’est pour souligner l’importance de la citoyenneté et du vivre ensemble que le penseur et gynécologue-obstétricien de renommée Mohamad Aboul-Ghar a écrit son nouvel ouvrage sur l’histoire des juifs d’Egypte. Il s’est basé sur des recherches dans les archives civiles et religieuses de la communauté juive d’Egypte, mais aussi il a réalisé une série d’interviews avec des membres de la communauté juive d’Egypte vivant en Occident. Cet intellectuel touche-à-tout y explique que les juifs d’Egypte sont restés nostalgiques d’un pays que certains considèrent toujours comme le leur. Il souligne aussi que des brimades sociales et des agressions contre les biens juifs se sont intensifiées. Et ce, à cause de la création de l’Etat d’Israël, des pressions du mouvement sioniste international, des atrocités contre les Palestiniens, de l’agression tripartite contre l’Egypte en 1956 et des nouvelles lois économiques sur les concessions des étrangers.

Les juifs d’Egypte ont commencé par conséquent à quitter le pays par milliers vers les Etats-Unis et surtout la France, car la plupart des juifs d’Egypte étaient francophones. Ceux qui n’avaient ni argent, ni nationalité, ni bonne éducation ont émigré en Israël. « Les juifs ne cherchaient pas à obtenir la citoyenneté égyptienne autant qu’ils cherchaient ardemment à obtenir la citoyenneté de n’importe quel pays européen, pour les avantages qu’ils obtiennent, même s’ils décident de continuer leur résidence en Egypte. En 1948, un premier groupe a commencé à quitter l’Egypte et la majorité a émigré en France et non en Israël. La deuxième vague fut en 1952, après la Révolution du 23 Juillet. La troisième vague a eu lieu en 1954, après le scandale Lavon et la grande migration était en 1956, après l’agression tripartite contre l’Egypte. La dernière vague d’émigration était au lendemain de la défaite de 1967. Seules les personnes âgées sont restées et ont disparu avec le temps », indique Dr Aboul-Ghar dans son livre, en insistant sur le fait que les juifs d’Egypte sont partis parce que « les circonstances idéologiques, économiques et politiques n’étaient pas en leur faveur ».

Plongée dans le passé

Selon Aboul-Ghar, les juifs d’origine égyptienne sont ceux qui ont vécu sur la terre d’Egypte pendant plusieurs générations, qui ont parlé sa langue, qui se sont imprégnés de ses coutumes, qui ont été touchés par tout ce qui est arrivé au pays. Il précise que les juifs karaïtes et certains juifs rabbanites ont vécu en Egypte pendant de longs siècles. Ils étaient des ouvriers, des artisans, des vendeurs et des commerçants d’Al-Azhar, des techniciens, des compositeurs, des musiciens, des chanteurs, des journalistes, des poètes, des acteurs, des médecins, des comptables …

Ils s’habillaient comme les Egyptiens et ne parlaient que l’arabe, à l’exception de ceux qui avaient un degré élevé d’éducation, tout comme d’autres gens de la bourgeoisie égyptienne. Il y avait aussi les juifs immigrants en provenance d’Europe, qui ont cherché à fuir les persécutions en ce continent ou dans d’autres pays de l’Empire ottoman. En 1937, le gouvernement a annulé les capitulations, qui permettaient aux commerçants, ainsi qu’aux minorités résidentes permanentes d’obtenir une exonération d’impôt, et cette annulation a affecté grandement les juifs.

L’impact des accrochages entre Arabes et sionistes en Palestine de 1936 à 1939 a affecté les relations entre les juifs et le reste de la société égyptienne. « De nouvelles organisations nationalistes militantes locales, telles que Misr Al-Fatah ou Jeune Egypte et les Frères musulmans, ont fait apparition et ont développé un profond antagonisme à l’égard des juifs », assure Aboul-Ghar.

Durant les années 1940, la situation a empiré. Avec le plan de partage de la Palestine et la fondation de l’Etat d’Israël, les hostilités se sont accrues, nourries aussi par les attaques de la presse nationaliste contre tous les étrangers. Et en 1947, une nouvelle loi sur les entreprises a imposé des quotas quant à l’emploi de nationaux égyptiens au sein des sociétés constituées, exigeant que plus de 75 % des employés salariés et plus de 90 % des travailleurs soient des Egyptiens.

Le 30 mai 1948, les propriétés des juifs suspectés de « trahison », sionisme ou communisme furent séquestrées. En 1954, éclata l’affaire Lavon : un réseau d’espionnage israélien fut découvert au Caire et deux de ses membres furent exécutés. Cette affaire engendra une suspicion généralisée à l’égard de la communauté juive.

Or, de nombreux juifs avaient marqué la société égyptienne sur les plans politique, économique et culturel. René Qattawi s’opposait au sionisme politique et soutenait que la Palestine était incapable d’absorber les réfugiés juifs d’Europe. Yaacoub Sannoue, nationaliste patriotique égyptien, prônait le départ des Anglais. Henri Curiel a été le fondateur du mouvement égyptien pour la libération nationale en 1943, noyau du futur Parti communiste égyptien. Ils ont laissé les traces d’une belle histoire que l’on continue à fouiller et à redécouvrir.

Yahoud Misr fil Qarn Al-Echrine. Kayfa Achou wa Limaza Kharagou ? (les juifs d’Egypte au XXe siècle, leur vie et leur départ), de Mohamad Aboul-Ghar. Editions Al-Shorouk, 2021, 467 pages.

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