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La fabrique de la virilité

Lamiaa Al-Sadaty, Mercredi, 16 septembre 2020

Le livre Manhood is not easy. Egyptian Masculinities through The Life of Musician Sayyid Henkish, de Karin Van Nieuwkerk, aborde la notion de virilité dans les classes populaires en s’appuyant sur la vie du musicien Sayyid Henkish. Une étude effectuée selon une approche ethnographique.

La fabrique de la virilité

On ne naît pas homme, on le devient. Ce célèbre adage d’Erasme saute à l’esprit dès les premières pages du livre Manhood is not easy. Egyptian masculinities through the life of musician Sayyid Henkish. En effet, l’auteure Karin Van Nieuwkerk cherche à déchiffrer, tout au long de ces 200 pages, les signes sur lesquels se construit l’identité mas­culine en Egypte, mais aussi les biais par lesquels celle-ci est exprimée.

Pour ce faire, elle consacre le premier chapitre aux réflexions théoriques afin de montrer à ses lecteurs que les deux notions « virilité » et « masculinité » ne se recoupent pas tout à fait. La virilité est définie comme étant la construction culturelle des attributions du caractère masculin. Le mot « virilité » décrit donc le sentiment de ce qui crée l’homme à l’intérieur de chaque homme.

Van Nieuwkerk ne se contente pas d’ailleurs d’éclairer cet écart entre ces deux notions, mais elle explore également le sens de « la virilité » comme l’ensemble des valeurs qui n’est pas nécessairement lié au sexe masculin biologique. Car le courage et la fermeté morale n’ont pas de sexe et peuvent être attribués à ibn al-balad (le fils du pays, c’est-à-dire l’Egyptien authentique) aussi bien qu’à bint al-balad (fille du pays, c’est-à-dire l’Egyptienne authentique). Ainsi, l’existence virile n’a pas toujours les mêmes significations : elle change selon le temps et l’espace.

L’auteure, anthropologue, adopte ici l’une des plus anciennes méthodes de recherche en sciences sociales, qui consiste à suivre un récit de vie. Celui-ci offre d’après l’anthropologie et l’ethnographie modernes une méthode de saisir les mondes des autres, et permet de mener une réflexion sur les autres et sur soi-même ainsi que sur leurs relations à la culture et à l’Histoire.

Cela étant, le lecteur est invité à explorer le monde de Sayyid Henkish, un musicien égyptien issu d’une famille d’artistes connus pour avoir animé les fêtes de mariage. Il suit les différentes phases de sa vie, de l’enfance à la vieillesse, en passant par la jeunesse et tout ce qu’elle recèle : amour, aventure, mariage, etc. La conception d’ibn al-balad, l’Egyptien authentique, d’après Henkish est révé­lée à travers ses témoignages.

L’auteure aborde en cinq chapitres le par­cours de Sayyid Henkish et en particulier l’obsession de ce dernier d’affirmer sa mascu­linité, virile et corporelle. Les origines popu­laires de sa famille sont, selon l’auteure, déterminantes pour comprendre son rapport au genre masculin. Comment incarner cet « idéal viril » et satisfaire les besoins de sa famille, dans un contexte économique diffi­cile et face à une ambi­guïté morale associée à son travail dans le domaine du divertisse­ment dans les quartiers populaires ?

Le changement de la notion de masculinité dans l’une des commu­nautés populaires égyp­tiennes est donc mis en relief.

Une affaire de classe

L’auteure situe les récits de Henkish dans un corpus important de litté­rature sur « le genre » qui voit la masculinité comme une expérience vécue, construite et incar­née, dans des contextes sociaux et historiques spécifiques. Elle souligne, d’ailleurs, com­ment la conformité à un idéal viril constitue un enjeu identitaire particulièrement impor­tant chez les individus issus des milieux populaires. Le lecteur est amené à constater que dans la littérature scientifique sur les classes populaires, le lien est systématique­ment établi entre les hommes et la virilité. Ce lien peut être compris comme une stratégie de défense, mais aussi comme la démonstration de force et d’endurance chez une population aux capitaux économique et culturel assez faibles.

L’histoire de Sayyid Henkish offre un aper­çu profond des changements socioécono­miques et politiques en Egypte dans son ensemble et souligne l’impact de ces transfor­mations sur les notions de masculinité.

« Etre authentiquement égyptien n’est pas une forme hégémonique singulière de mascu­linité. Cela peut être perçu comme un modèle culturel local et hégémonique de la masculi­nité qui est également basé sur la classe : elle est façonnée ou matérialisée en raison des rencontres et des situations quotidiennes », précise l’auteure.

Karin Van Nieuwkerk propose une réflexion brillante sur la construction et l’image de la virilité dans la société égyptienne, notamment dans les classes populaires. Un essai assez riche et utile quant à comprendre les enjeux de la distinction entre les classes sociales.

Manhood is not easy. Egyptian Masculinities through The Life of Musician Sayyid Henkish, par Karin Van Nieuwkerk, aux éditions The American University in Cairo Press, 2019, 200 pages.

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