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Faire tomber les tabous, c’est difficile

Rasha Hanafy, Mardi, 17 mars 2020

Chirurgien professionnel, l’écrivain libanais Mohamed Taan pose un regard différent sur les événements historiques. Son nouveau roman, rédigé en français, C’est la faute à Flaubert, évoque les récits de vie de deux hommes du XIXe siècle qui se sont révoltés contre les idées figées : Gustave Flaubert et Abbas Helmi I.

Faire tomber les tabous, c’est difficile

« Les gens sont de deux espèces : ou bien tes frères dans la religion, ou … tes semblables dans l’humanité ». Tel est le thème principal autour duquel se déroule le nouveau roman de l’écrivain libanais Mohamed Taan, intitulé C’est la faute à Flaubert (titre inspiré de la citation de Flaubert dans son roman Madame Bovary : c’est la faute à la fatalité).

Cette phrase fait aussi partie des conseils que le quatrième calife musulman, Ali Ibn Abi Taleb, avait donnés à son gouverneur d’Egypte. Taan, chirurgien professionnel qui écrit en français, n’a pas hésité à y faire allusion dans la dédicace de son livre. Il dit : « Quand on entre dans le siège des Nations-Unies à New York, on tombe sur une pancarte où est inscrit : Il a été prouvé que Ali Ibn Abi Taleb, dans sa lettre à son gouverneur d’Egypte, avait atteint l’apogée de la justice humaine. Nous recommandons à tout dirigeant au monde de la lire pour s’en inspirer ».

Le romancier né à Tyr, en 1941, tire profit de cette phrase pour aborder de façon parallèle l’histoire de deux hommes célèbres qui avait des difficultés à vivre dans leurs sociétés. Le premier est le gouverneur d’Egypte, héritier du trône après Mohamed Ali et de son fils Ibrahim, le prince Abass Helmi I (1812-1854), qui, selon l’auteur, voulait mettre un terme au travail de corvée des fellahs égyptiens dans les projets des étrangers, qu’ils soient des Ottomans, des Français ou des Anglais. Le second, c’est l’écrivain français Gustave Flaubert (1821-1880) qui, selon l’auteur aussi, était un homosexuel, chose qui était inacceptable dans la société française de la seconde moitié du XIXe siècle.

Le gouverneur d’Egypte a passé beaucoup de temps à chercher le livre intitulé Nahdj Al-Balagha (la voie de l’éloquence), célèbre recueil de sermons, de lettres et de maximes attribués à l’imam Ali Ibn Abi Taleb. Il finit par le trouver, en payant un gros prix et en libérant un prisonnier saoudien wahhabite des prisons égyptiennes.

Son règne ne fut pas long, car il finit par être assassiné dans son palais à Benha, à quelques kilomètres du Caire.

Flaubert, pour sa part, avait souffert de plusieurs problèmes depuis qu’il était au lycée, ses collègues l’humiliaient constamment à cause de sa différence. Il se passionna de littérature, mais ses ouvrages furent condamnés, à leur sortie, pour atteinte à la pudeur ou à la morale publique. Flaubert organisa, avec son ami Maxime Du Camp, un long voyage en Orient entre 1849 et 1852.

Ce voyage, qui l’a conduit en Egypte et à Jérusalem en passant, au retour, par Constantinople et l’Italie, ne manqua pas de nourrir ses écrits ultérieurs.

Le Pacha et les étrangers

Taan décrit Abass I comme étant un homme sérieux qui aspire à gouverner le pays avec justice et équité. Il ne veut pas que les étrangers soient ceux qui décident pour l’Egypte. Il s’opposa ainsi au creusement du Canal de Suez : « C’est à cause de cet endroit que toute l’Egypte est devenue le sujet de convoitise de toute l’Europe ! J’ai l’impression que je gouvernerai un jour le pays le plus cher au monde, juste parce que ce pays sert de passage entre l’Est et l’Ouest … Tu imagines Ali, si un jour le Canal de Suez est creusé, les Européens, avec à leur tête les Français, s’intéresseront à ces pauvres fellahs de la Haute-Egypte. Ils pourraient prendre en compte les intérêts des Egyptiens et cesser de ne penser qu’à leurs propres profits ? ».

Contrairement aux historiens qui pensent que Abass I, le gouverneur d’Egypte, était cruel, injuste et despote, l’écrivain en fait un exemple de la bonne gouvernance. Assassiné en 1854 par deux de ses esclaves, dans son palais à Benha — à cause de sa cruauté selon les historiens — Taan donne une autre version des faits : « Le creusement du canal était un projet si important qu’on devait à tout prix se débarrasser de Abbas qui ne montrait aucune flexibilité face à leur refus d’abolir la corvée. [… ] En 1854, on trouve le Pacha mort, étranglé sur son lit, dans le palais de Benha, […]. Dans la province, il se sentait proche du peuple. Personne n’a jamais pu élucider les circonstances de son assassinat, et malgré la campagne pour ternir son image, l’Histoire allait à jamais retenir que le court règne de Abbas avait été caractérisé par ces deux mots : sécurité et prospérité ».

Le prix à payer

Le deuxième personnage principal du roman de Mohamed Taan, à savoir Gustave Flaubert, est connu pour avoir marqué la littérature universelle par la profondeur de ses analyses psychologiques, son souci de réalisme et son regard lucide quant aux comportements des individus de la société.

Taan s’inspire de faits réels ayant marqué la vie de Flaubert pour servir l’intrigue du roman : le prix de la différence.

A la demande de ses amis, Flaubert fait des voyages pour sortir des angoisses et rédiger quelques grands romans de la littérature française, tels Mémoires d’un fou, Madame Bovary, Salammbô et L’Education sentimentale. Ses ouvrages ont toujours suscité des scandales, notamment Madame Bovary. « En effet, la société n’était pas encore capable d’accepter de telles entraves au bon sens et à la pudeur chrétienne. Le scandale soulevé par le roman, puis le jugement de l’auteur, acquitté en fin de compte, le consacrèrent comme l’un des meilleurs romanciers de son temps, même au-delà de son siècle », écrit Taan, ayant à son actif plus de dix romans, dont Arachide et Le Sayyed de Bagdad.

C’est la faute à Flaubert, de Mohamed Taan, aux éditions St-Honoré, Paris, 2019, 324 pages.

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