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Après la révolution, des interrogations

Rasha Hanafy, Lundi, 18 février 2019

Dans son premier roman, Qaribane Min Al-Bahdja (près de la joie), Ahmad Samir évoque l’évolution de la société égyptienne au lendemain de la révolution de janvier 2011. Une galerie de portraits qui lui a valu le prix Sawirès 2018 pour le meilleur roman dans la catégorie des jeunes écrivains.

Après la révolution, des interrogations

« A Allah ». Le jeune écrivain et journaliste égyptien Ahmad Samir a dédié à Dieu son premier roman, Qaribane Min Al-Bahdja (près de la joie), paru aux éditions Dar Al-Shorouk. L’auteur, qui a déjà signé deux autres ouvrages — une compilation d’articles de presse et un recueil de nouvelles — semble être sur la bonne voie. Il a en effet reçu, le 25 janvier, le prix littéraire Sawirès 2018 dans la catégorie des jeunes romanciers, ex æquo avec Ahmad Al-Mallawani et son ouvrage Fabrica.

A travers plus de 30 portraits, le narrateur Waël Mansour décrit les changements survenus au lendemain de la révolution de janvier 2011. Ce sont des personnages de son entourage proche qui créent une vue panoramique de la société égyptienne, de ses us et coutumes et de ses diverses tendances politiques et religieuses. Waël Mansour est journaliste. Il raconte les histoires d’islamistes, de révolutionnaires, de voyous, de chrétiens, d’homosexuels, etc. Tout le monde rêvait de liberté, de justice et d’égalité, mais personne n’a vu son rêve aboutir. Adoptant une forme proche du roman Miroirs, de Naguib Mahfouz, le jeune auteur évoque, par l’intermédiaire de Waël, à tour de rôle des personnes qu’il a connues ou croisées, dans le but de relater les changements sociaux des deux dernières décennies ou presque, soit de la fin des années 1990 jusqu’en 2016.

Changements non aboutis

Chaque chapitre est réservé au portrait d’un personnage. Des personnages qui ont essayé d’être « près de la joie ». L’ensemble reflète, en partie, l’histoire contemporaine de l’Egypte. Ayman Hanafi, le jeune voisin du journaliste, était la risée de ses amis qui se moquaient de sa peau mate et de ses vêtements usés. « Il n’a pas perdu espoir, toujours convaincu qu’il pouvait vaincre les méchants », précise Waël pour décrire le personnage du premier chapitre. Battu par le propriétaire du café du quartier et par ses compagnons, Ayman disparaît. « Un jour, j’ai vu sa photo sur une pancarte poussiéreuse du quartier de Sayéda Zeinab. Il y était écrit : Martyr du 28 janvier 2011, le vendredi de la colère. En 2013, j’ai repassé au même endroit, mais la pancarte n’était plus là », raconte Waël.

Il parle, en outre, de Chérif qui n’appartenait à aucun camp politique, mais qui a été marqué par les attentats commis contre les chrétiens de Minya. Depuis, il n’est plus le même et a sollicité l’aide d’un psychologue pour surmonter son mal-être. D’autres portraits sont esquissés au fil du livre, parmi lesquels celui de Caroline, qui aspirait à être une citoyenne à part entière sans être harcelée juste parce qu’elle est une femme. La révolution lui a donné confiance en elle. Après 2013, elle a fini par perdre confiance en tout changement. Quant au journaliste Mohamad Mahdi, musulman pratiquant et supporter du club sportif de Zamalek, il était présent au stade de la Défence aérienne, lorsque 20 personnes y ont trouvé la mort, en 2015. Ces émeutes meurtrières avaient mené à la dissolution des groupes Ultras et à l’interdiction de leurs activités. « J’ai des amis qui ont perdu leurs yeux durant les accrochages de Mohamad Mahmoud. Personne n’a été jugé jusqu’à aujourd’hui. (…) Par contre, j’ai été emprisonné pendant des mois, car j’ai assisté à un match au stade », dit Mahdi. Et d’ajouter : « On est supposé avoir une justice sur terre pour continuer à être croyant. C’est l’injustice qui gagne à tout vent. Je n’arrive plus à croire que la justice sera atteinte dans l’au-delà, après la mort ». Les tentatives de changement n’ont pas abouti aux yeux des personnages. C’est peut-être la raison pour laquelle l’écrivain a voulu s’adresser à Dieu au tout début, en espérant que leurs voeux seront un jour exaucés.

Qaribane Min Al-Bahdja (près de la joie), Dar Al-Shorouk, édition 2017.

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