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Aswany, à l’ombre des années 1940

Najet Belhatem, Mardi, 21 mai 2013

L’Automobile club est le titre du dernier roman d'Alaa El-Aswany. L'écrivain y revient sur une partie de l'histoire de l'Egypte à travers une foule de personnages allant du plus petit employé au roi Farouq.

Aswany

Il ne s’agit pas de voitures même si l’auteur commence son roman L’Automobile club par un long récit sur Carl Benz, pionnier de l’automobile, comme un croche-pied au lecteur qui se retrouve ensuite dans un autre lieu et une autre histoire. Il est vrai qu’El-Aswany plonge dans l’histoire mais les ingrédients du roman pourraient tout aussi servir pour l’Egypte actuelle : un pouvoir en déliquescence, une résistance qui lutte pour en dévoiler les faiblesses et regagner la dignité et la liberté, et une masse aux prises avec la pauvreté et l’oppression. Nous sommes dans les années 1940. Ce roman est basé sur une bâtisse à l’instar de L’Immeuble Yacoubian et également situé dans le centre-ville du Caire, que l’auteur privilégie par excellence. De là, de l’automobile club fondé par les Anglais et où les Egyptiens même les plus nantis n’ont pas le statut des fondateurs, viennent se déverser des histoires de vies et se dégagent des parcours multiples.

La bâtisse de L’Automobile club, lieu mythique qui demeure encore aujourd’hui le symbole muet d’une époque qui ne laisse pas indifférent. Elle agit comme un prisme qui décompose les parcours de ses multiplespersonnages. Les employés de la taille de fourmis dans la hiérarchie sociale de l’époque se bousculent, se côtoient, solidaires et ennemis. La poigne de fer de leur tuteur et chef, palais royal, les pousse dans les recoins les plus reculés de la servitude, à tel point qu’ils peuvent maintenir de force leur compagnon de détresse pendant qu’Al- Kow lui inflige une sanction corporelle. Le roman est traversé par cette notion deservitude à tous les degrés, même le terrible Al-Kow despote et très proche du roi Farouq descend d’un échelon devant l’Anglais M. Whites, le directeur de l’automobile club hautain et raciste, pour qui l’invention de la voiture par l’Occident justifie la supériorité au sein du club. Le jeune Mahmoud, que la nature n’a pas doté d’une grandeintelligence mais de muscles généreux, est amené avec son acolyte Mahmoud à vendre sa virilité pour une ou deux livres et un bon repas à de vielles Anglaises ou aristocrateségyptiennes. Son frère Kamel, fier et déterminé, se trouve obligé de travailler à l’automobile club là où son père a connu la pire humiliation de sa vie et en est mort. Il y a aussi desactes de rébellion et de révolte individuels. Mitsi, la fille du directeur de l’automobile club qui refuse de se donner au roi volage comme l’aurait souhaité son père avide des largesses du monarque en la matière. Kamel qui s’engage dans la résistance nationale contre le roi et les Anglais pour sa dignité et celle de son pays. Salha qui demande le divorce après un mariage avec un homme richissime et Abdoun qui tente de soulever la révolte des employés de l’automobile club.

Mais le romaîtrise d’El-Aswany de son art de narrateur, ne dépasse pas l’état du constat et demeure sur ce point à la surface. De cette mer defrustrations, de déshonneur, d’humiliation, de révoltes étouffées, de fatalité face à la force oppressante, on ne voit que les vagues. La description de cette extrême servitude ne mène pas aux extrêmes profondeurs de ces gens pour en sonder les reliefs. Il n’est peut-être pas de la mission de l’écrivain de donner des réponses, cependant il a l’obligation morale de poser ou de pousser les autres à poser les bonnes questions

Parcours divers

Sur les 600 pages de L’Automobile club, le lecteur traverse néanmoins avec plaisir une partie de l’histoire de l’Egypte via des parcours divers, où à tour de rôle, narrateur et personnages prennent la parole, pour découvrir que l’Egypte actuelle n’est pas tout à fait différente. Comme si la chaîne ne s’était jamais rompue. Si les acteurs de l’oppression ont changé, celle-ci est encore bien là même après le 25 janvier. Néanmoins, si les employés de L’Automobile club n’ont pas succombé à la tentation de la révolte déclarée face à leur oppresseur, les Egyptiens ont osé déchoir leur pharaon. Cela aura-t-il une incidence quelconque sur le cours de l’histoire égyptienne ? Nul ne sait encore.

à lire, Alaa El-Aswany, L'Automobile club, éditions Dar Al-Shorouk, 2013

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