Culture > Livres >

Pain, liberté et dignité … encore et toujours

Rasha Hanafy, Lundi, 23 janvier 2017

Dans son récent roman Iqaa (rythme), Wagdi Al-Komi observe la situation menant aux révolutions du 25 janvier 2011 et du 30 juin 2013. Le fanatisme religieux, la pauvreté, l’analphabétisme sont parmi les problèmes identifiés et qui ne sont pas encore résolus.

Pain, liberté et dignité … encore et toujours

C’est à travers la représentation réaliste de certains problèmes chroniques de la société égyptienne que le journaliste et romancier, Wagdi Al-Komi, a préféré aborder la révolution du 25 janvier 2011, cinq années après son déclenchement. C’est en 2015 que son roman Iqaa a été publié chez la maison d’édition Al-Shorouk. En décembre 2016, ce roman a reçu le prix de la créativité arabe, catégorie littérature, organisé par la Fondation Al-Fikr Al-Arabi, relevant de la Ligue arabe.

De nombreux écrivains ont abordé la révolution au lendemain de son déclenchement mais c’est la première fois que l’on discute ouvertement des compromis politiques qui ont eu lieu dans les coulisses. Ce qui fait l’originalité d’Iqaa est que Al-Komi traite avec audace des questions épineuses dont souffre la société égyptienne et qui ont mené à la révolution du 25 janvier 2011 et puis à celle du 30 juin 2013. Le romancier a réussi à toucher aux tabous qu’on n’avait jamais abordés dans les écrits sur le 25 janvier. Il raconte des détails sur les enlèvements des chrétiennes, évoque le rapport entre l’église et les coptes, le rapport entre les extrémistes et l’Etat et l’absence de citoyenneté et de justice. Bref, le lecteur y trouve un panorama des questions les plus épineuses que tout le monde essaye de faire taire. Ces mêmes problèmes que l’Etat ne tente jamais d’y remédier.Al-Komi ne manque pas de parler du fanatisme et de l’extrémisme, du divorce dans les familles chrétiennes, du mariage controversé entre musulmans et chrétiennes, et de la déception des chrétiens envers leur église, notamment après le massacre de Maspéro, commis en 2012. Il décrit dans les détails des enlèvements de femmes chrétiennes par des extrémistes pour les obliger à se convertir à l’islam.

Dans un autre registre, il traite du monde des chanteurs populaires dans les bidonvilles qui expriment leur souffrance par le chant. Al-Komi évoque aussi l’utilisation des hommes de main par les forces de sécurité, notamment dans les manifestations, pour les disperser et causer le chaos.

Des personnages inspirés de la réalité
Les personnages d'Iqaa représentent des classes sociales différentes et des tendances religieuses et politiques diverses qui pourraient correspondre aux personnages réels, et les principaux acteurs des événements des cinq dernières années. L’auteur a tracé l’histoire des chanteurs populaires au quotidien, qui vivent notamment dans le quartier de Bayn Al-Sarayat, proche de l’Université du Caire. En fait, c’est dans ce quartier que se déroule l’intrigue du roman : l’ingénieur chrétienne, Chafaq Ibrahim, rentre en Egypte avec son mari après des années passées aux Emirats arabes unis, et essaie de récupérer les terrains laissés par son arrière grand-père. Celui-ci servait la famille du khédive Ismaïl. Bien qu’elle possède les documents qu’il faut, la justice a rejeté sa demande. « L’Egypte n’est pas le pays où tu peux avoir ton droit facilement … Ici, la loi est une belle photo suspendue au mur … quand tu as un visiteur, tu la lui montres fièrement ... », explique le juriste Hamza Aboul-Nour à Chafaq, fils d’un imam salafiste d’une grande mosquée dans le quartier de Doqqi. Hamza propose à Chafaq de se convertir à l’islam et de l’épouser pour pouvoir récupérer ses terrains. C’est à travers Chafaq, son mari Aziz, le juriste salafiste Hamza, et d’autres personnages, comme le professeur allemand d’archéologie, Chandour, et le chanteur populaire Gogo que le romancier révèle la décadence des institutions de l’Etat.

C’est par la voix de l’archéologue allemand que l’écrivain pose nombre de questions : « Comment un gouvernement poursuit-il un citoyen à cause de sa conviction ? De quelle religion se revendique le gouvernement ? Sur la une du journal il y a la date des calendriers grégorien, de l’hégire et copte. Si les journaux mettent ces dates pour exprimer la diversité, pourquoi les chrétiens sont-ils méprisés ? ». En suivant l’actualité, Chandour ne cache pas son choc : « Dans ce pays, on organise des cérémonies religieuses ... alors que les enfants, facteur important de l’avenir, souffrent du cancer et attendent ceux qui font des donations d’une livre égyptienne … C’est vraiment triste ».

Des questions qui restent sans réponse claire. La fin du roman se déroule dans l’aéroport, où trois personnages attendent le décollage de leur avion vers l’Allemagne : l’archéologue qui rentre, Chafaq qui s’y refuge, et Gogo qui y va étudier la musique. Ce dernier, à la surprise des deux autres, refuse de partir à la dernière minute ! Geste de résistance ? C’est sans doute l’espoir de l’écrivain qui souhaite que son personnage copte, objet d’injustice et d’exploitation sur le plan politique en particulier, résiste et fait face à l’oppression .

Iqaa, (rythme), Wagdi Al-Komi, Al-Shorouk, 2015.

Lien court: