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L'intrigante Fahita

Heba Zaghloul, Lundi, 13 janvier 2014

Abla Fahita, une marionnette vedette accusée de terrorisme par un activiste paranoïaque. Voilà une historie délirante qui a fait le tour du monde. Loin d’être une marionnette sans intérêt, Abla Fahita, militante à ses heures, a un humour à la fois subtile et absurde.

Abla Fahita
Fahita au téléphone, avec Caro.

Heureusement pour Ahmad Spider, le ridicule ne tue pas. Il y a deux semaines, cet activiste contro­versé porte plainte contre le groupe Vodafone pour avoir mis en scène dans une publicité la marionnette, Abla Fahita, l’ac­cusant d’envoyer aux terroristes des messages codés. Ahmad Spider se livre alors à un décryptage digne de Da Vinci Code, de chaque fait et geste de la marionnette. Cette histoire rocambolesque prend ensuite une nouvelle dimension, lorsque Vodafone fait l’objet d’une enquête des autorités égyptiennes. Plus encore, l’animateur vedette de télévision, Khaïri Ramadan, montre à travers son talk-show un face-à-face, via Skype, entre Fahita et Ahmad Spider. Bref, le délire total. Les Egyptiens jouent le jeu, les blagues et les messages iro­niques de soutien à Abla Fahita envahissent les réseaux sociaux. Mais au-delà de ces accusa­tions qui émanent d’un activiste, à la base peu crédible, la question qui se pose est la sui­vante : pourquoi Abla Fahita nourrit-elle les fantasmes des théoriciens de complots ?

Abla Fahita est une veuve excentrique. L’auteur du personnage est un homme qui prend la voix d’une femme, utilisant un lan­gage particulier, des mots aux terminaisons féminines, des répliques qui sont systémati­quement répétées telles « Ya Soussou » ou encore sa fameuse question « métaphysique » (Sedr wala werka ? Littéralement, cuisse (de poulet ou poitrine ?).

Abla Fahita joue donc dans le registre de l’ab­surdité tout en ayant un humour subtile, et donc quelque part élitiste, non pas dans le sens social du terme, mais sur le plan intellectuel. La marionnette, qui faisait souvent son apparition dans l’émission satirique de Bassem Youssef, s’adresse à un certain public qui comprend les références qu’elle emploie et l’humour au second degré. Un public dont les « Ahmad spi­ders » ne font pas partie. Et c’est précisément cette incompréhension qui entraîne les soupçons chez les complotistes. Abla Fahita en est d’ailleurs consciente : « La paranoïa est la belle-mère des inventions », dit-elle.

La petite histoire de Fahita

En 2007, il y a eu d’abord « Arnoub » (petit lapin), une première vidéo sur Youtube créée par les mêmes auteurs. Selon Frédéric Lagrange, professeur de littérature arabe à La Sorbonne, qui mène une recherche sur Abla Fahita, il s’agit là de « la préhistoire » de cette marionnette avant l’invention du personnage. « Cet épisode est basé sur une vraie blague de téléphone, accompagnée d’une suite d’images pour illustrer les enregistrements sonores. Arnoub est un jeu de potaches, un jeu d’étu­diants, d’un collectif anonyme », explique-t-il. Et d’ajouter : « Il n’ y a rien de politique, c’est une sorte de plaisanterie sur les classes sociales, sur les genres, sur les accents fémi­nins et les accents populaires ».

Trois ans plus tard, en avril 2010, le premier épisode intitulé Abla Fahita voit le jour : un personnage sans nom qui devient plus tard « Chouchou Abou-Gahl » sur Facebook avant que le nom Abla Fahita, lui, ne fut imposé par le public.

Après la révolution de janvier 2011, Abla Fahita se politise peu à peu. « Cette politisa­tion est très claire dans un épisode juste avant le premier tour de l’élection présidentielle de 2012, où Abla Fahita passe en revue les candi­dats », indique Frédéric Lagrange. Elle écarte, tour à tour, Amr Moussa, Ahmad Chafiq, Aboul-Foutouh, Mohamad Morsi et se pro­nonce clairement contre les Frères musulmans. En revanche, elle soutient Hamdine Sabbahi, le candidat nassérien : « Et si l’on essayait Hamdine ? », propose-t-elle.

Lors du 2e tour présidentiel, le choix entre Ahmad Chafiq et Mohamad Morsi s’impose. Et Abla Fahita, comme bon nombre d’Egyp­tiens, se trouve dans l’impasse. Elle en fait une chanson dans laquelle elle réconforte sa fille Carolina, en lui disant : après tout, ce ne sont que quatre ans à supporter.

« On reste dans la politique après les élec­tions de Morsi, et là, c’est l’explosion de la politisation de l’Egypte contre les Frères. C’est la grande période de Bassem Youssef (présentateur satiriste) laquelle correspond pour Abla Fahita à une absence des sketchs, juste des épisodes pendant le Ramadan (les devinettes du Web) », souligne Lagrange. Les vidéos sont alors remplacées par les tweets, « aux allusions politiques et très basés sur les jeux de mots ».

Marionnette star

Heure de gloire pour Abla Fahita : elle passe dans l’émission de Bassem Youssef en 2013 dans son programme Al-Bernameg qui ras­semble 30 millions de téléspectateurs. Elle franchit un cap et passe désormais au statut de star. Pour Lagrange, « il s’agit là d’une béné­diction et d’une malédiction à la fois ». Sur Facebook, elle a aujourd’hui plus d’un million de fans, mais d’un autre côté, son public s’élar­git, elle devient « mainstream », et donc sujet à des critiques.

Abla Fahita affiche ses positions sans équi­voque, le 3 juillet dernier ... Elle tweet : « Un coup de la population ».

Mais à partir d’août 2013, on assiste à une dépolitisation totale de Abla Fahita. Selon Lagrange, le personnage doit savoir que son public est partagé non pas entre pro et anti-Morsi, mais plutôt entre les pro-Sissi et ceux qui s’autoproclament une troisième voix (opposition à l’armée et aux islamistes).

Abla Fahita se retrouve donc dans la même situation que Bassem Youssef face à une Egypte traumatisée après Morsi et susceptible à toute critique.

Avec l’affaire Spider, Abla Fahita multiplie ses entretiens. Il y a quelques jours, elle accorde même sa première interview en anglais à la BBC. Et explique, non sans ironie, qu’elle est au-dessus de tout soupçon, tout en restant dans l’anonymat. Car dévoiler son identité, selon Lagrange, détruirait son per­sonnage. Mais il suffit de regarder les épi­sodes pour deviner que les auteurs à l’éduca­tion française sont probablement issus de la bourgeoisie égyptienne. Face à des créateurs masculins qui jouent si bien sur la féminité et qui la connaissent sur le bout de leurs doigts, Lagrange parle alors d’un humour queer : « Queer dans le sens mélange d’identités et de genres. Une sorte de déconstruction de l’identité ». C’est la base même de l’humour d’Abla Fahita.

D’ailleurs, dans un récent tweet, Abla Fahita, sûrement choquée par les soupçons à son encontre, prend un ton un peu plus sérieux. Elle constate être devenue une « veuve interna­tionale » et que Spider en sort également gagnant, avant de se demander après les rires et les soupçons que devient l’Egypte dans tout ça ? Un tweet peut-être pas très fidèle à son personnage, mais qui va droit au but.

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