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Les labyrinthes de la vie

May Sélim, Vendredi, 28 avril 2023

Réalisée par Mariam Abou Ouf, la série télévisée Taghyir Gaw (changer d’air) est une comédie sociale attrayante, dont les événements se déroulent essentiellement au Liban, avec la star Menna Chalabi.

Les labyrinthes de la vie
Un amour naissant.

La série taghyir gaw (changer d’air), diffusée durant la seconde moitié du Ramadan, a bouleversé les attentes du public, étant très différente des autres oeuvres dont les unes ont abordé les problèmes conjugaux, les autres ont puisé dans l’Histoire, ou ont versé dans l’action et le suspense.

Produite par le Libanais Sadeq Al Sabah (Cedars productions, les frères Sabah), écrite par Mona Al-Chimi et réalisée par Mariam Abou Ouf, la série a abondé en aventures. L’histoire tourne autour de Chérifa, une jeune femme qui travaille dans le design des labyrinthes pour les parcs d’attraction et les espaces de jeu, et qui tente de se débrouiller seule dans la vie. Sa mère est accro aux tranquillisants et est tout le temps dans la lune. Elle est placée sous surveillance dans un asile psychiatrique, qui coûte relativement cher. Du coup, la fille essaye de vendre leur maison familiale pour payer les frais.

Elle part rejoindre sa tante Zouzou, interprétée par Mervat Amin, au Liban où elle vit depuis longtemps avec son mari et y tient un restaurant égyptien. Chérifa avait prévu un voyage éclair, visant juste à faire signer les papiers de vente par sa tante maternelle, mais le destin en a décidé autrement. De quoi lui promettre un séjour inoubliable.

Après son succès dans le feuilleton mélodramatique, l’an dernier, Betloue Al-Roh (l’ascension de l’âme), Menna Chalabi a voulu revenir ce Ramadan avec une comédie, loin de son rôle passé de femme d’islamiste dans les camps de Daech en Syrie. Dès le premier épisode de Taghyir Gaw, la comédie s’avère convaincante dans le rôle de la jeune femme moderne, en course contre la montre. Elle fait tout pour réussir son travail, conclure le marché de vente, prendre soin de sa mère ...

Elle passe habilement d’une émotion à l’autre, réagit face aux sauts d’humeur de sa mère Semsem (brillamment interprétée par Chérine). Les deux passent du conflit à l’entente, de la colère à la tendresse. Elles parviennent à communiquer sincèrement les états d’âme d’une mère épuisée par les années et d’une fille qui assume des responsabilités accablantes.

A Beyrouth, en marchant dans la rue, on lui vole son grand sac à main, avec tous les contrats de vente signés, ainsi que son passeport et ses affaires personnelles. Chérifa est confuse : elle mène une quête acharnée pour retrouver son sac, et entre-temps, s’ouvre aussi aux histoires d’amour qu’elle rencontre sur son chemin. Le scénario met à l’écran aussi d’autres sujets importants en filigrane, comme l’immigration clandestine, la crise d’adolescence, etc.

Jeux et symboles

Dès le départ, la réalisatrice Mariam Abou Ouf emprunte au monde enfantin des images et des jeux qui enrichissent ses séquences sur le plan visuel et leur donnent plus de connotations. Le personnage principal (Chérifa) est à l’origine une architecte qui s’intéresse à construire des labyrinthes. Ceux-ci symbolisent sa propre vie, mais aussi les nôtres.


Chérifa, avec un look de Harry Potter.

Le déroulement dramatique de la série devient plus compliqué et paraît sans issue. Dans sa quête pour récupérer son sac, Chérifa est sur le point de la retrouver, mais finit par la perdre encore une fois ou s’éloigner de la solution. Son parcours n’est pas sans rappeler les labyrinthes qu’elle construit. A chaque fois où le client croit trouver l’issue, il est bloqué par un mur.

Chérifa, durant le premier épisode, tient un porte-clés sous la forme d’un cube de Rubik avec lequel elle joue. Une autre allusion à la vie qu’elle mène. Le générique en dessin animé nous plonge dans un monde enfantin, proche de celui de Chérifa : on a affaire à une petite fille qui court d’un lieu à un autre, passant des pyramides d’Egypte au resto de sa tante au Liban, etc. Les dessins du générique sont subtils et l’animation est rapide, nous faisant passer d’une image comme pour suivre les péripéties de Chérifa.

Le générique est assez significatif et nous rapproche des histoires enfantines illustrées qu’on avait l’habitude de lire dans le passé. S’ajoute à cela la chanson écrite, composée et interprétée par le fondateur de la troupe Cairokee Amir Eid Ana Bagri menni wa bagri waraya (je fuis et cours après moi-même). Eid interprète aussi d’autres chansons tout au long de la série qui résument les aventures de Chérifa et évoquent sa perplexité durant son voyage.

Entre l’Egypte et le Liban

La réalisatrice avait le souci de choisir des repères architecturaux et archéologiques qui caractérisent Le Caire, avec ses villas et ses maisons d’autrefois. La maison familiale de Chérifa avec ses anciens meubles, ses grandes fenêtres et les rayons de soleil qui éclairent les scènes d’intérieur s’avère archaïque. La maison de son père (propriétaire de bazar touristique près des pyramides) offre une vue panoramique sur le site historique de Guiza.

La réalisatrice a également recours à plusieurs références musicales et cinématographiques égyptiennes remarquables dans ses scènes. Les protagonistes regardent ainsi les séquences d’un film de Faten Hamama, Al-Khaït Al-Rafie (la corde raide), pour parler de leurs déboires amoureux. Chérifa danse avec sa mère sur une vieille chanson de film, interprétée par Samir Sabri ; toutes les deux répètent le refrain avec lui : « Quelque chose va sûrement arriver » … Nous vivons tous dans les expectatives et l’on attend ce qui adviendra.

Au Liban, les spectateurs ont droit à des scènes montrant le Beyrouth de l’après-guerre, après l’explosion de son port et la crise économique écrasante. Les anciennes maisons résistent tant bien que mal, un air nostalgique s’en dégage, l’architecture est assez spécifique. Les maisons restaurées et peintes en couleurs reflètent l’âme d’un pays dévasté par tant de guerres et de conflits internes, mais qui résiste. Le restaurant de la tante, Khatwa Aziza, fait office d’un havre de paix qui respire la joie.

Les paysages de forêts, de cataractes, de ruisseaux … nous font découvrir le charme surprenant du pays. Sur la musique du film Un homme et une femme, on assiste à la première histoire d’amour : celle de Chérifa et Faris (un ami à la famille de la tante, mi-égyptien mi-libanais). Malgré toutes les crises politiques et économiques, le pays maintient sa beauté naturelle et les habitants sont capables d’aimer. En même temps, la réalisatrice nous emmène dans les bidonvilles, les cafés-ouvriers, les locaux de bandits ... C’est le bas-fond de la ville.

Le séjour compliqué au Liban semble être attrayant malgré les crises. Chérifa s’adapte au mode de vie libanais, se réconcilie davantage avec les hauts et les bas de son existence. Elle saisit les petits moments de bonheur et en profite.

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