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Appoline Traoré : Je me suis engagée à donner la parole aux femmes, à montrer leurs forces et leurs faiblesses

Hala El Mawy , Mercredi, 02 mars 2022

La onzième édition du Festival du film africain de Louqsor, du 4 au 10 mars, rend hommage à la réalisatrice Appoline Traoré, du Burkina Faso, choisie comme membre du jury de la compétition officielle. Entretien.

Appoline Traor ,

Al-Ahram Hebdo : La femme est le personnage phare de vos films. C’est elle qui fait évoluer vos histoires. Etes-vous féministe ?

Appoline Traoré: Je ne me considère pas comme une féministe bien que certains me qualifient ainsi. Je me suis engagée à donner la parole aux femmes, à montrer leurs forces, ainsi que leurs faiblesses. Car elles sont les moins entendues dans nos sociétés africaines.

—  Vous avez remporté de nombreux prix dans des festivals internationaux. Etre réalisatrice africaine est-il un véritable combat ?

— Il faut d’abord être convaincu de son projet pour convaincre les autres. Moi, je dirais qu’il faut légitimer le combat des femmes et des hommes cinéastes. Pour se faire respecter dans le milieu artistique en tant que femme, il faut laisser parler ses oeuvres, c’est la qualité de l’oeuvre qui s’impose.

— Votre film Frontières pose la question de la condition féminine, mais aussi celle de la corruption des gardes-frontières, notamment entre les pays de la Communauté Economique Des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO). Le panafricanisme fait-il partie de vos préoccupations ?

— Le panafricanisme est une question majeure pour moi, chaque pays en Afrique a sa culture, mais nous avons néanmoins des points communs : notre cinéma est jeune et nos histoires sont nouvelles. En unissant nos forces, en joignant nos histoires, je suis convaincue que nous pourrions raconter des histoires exceptionnelles. Jusqu’ici, nous avons du mal à montrer nos films en Occident et à conquérir le public étranger. L’Afrique est un vaste continent; pour moi, un auteur devrait explorer tout le continent et non pas seulement son pays, de quoi permettre de présenter au monde la richesse de notre continent.

— Vous avez toujours engagé des acteurs et des actrices célèbres. Est-ce important pour la promotion du film africain ?

— Dans Desrances (2019), l’actrice principale est une jeune fille qui n’avait jamais joué dans un film. Je suis particulièrement attachée aux nouveaux talents. Je ne prends pas forcément des acteurs célèbres comme vous le dites. Je pars souvent d’un feeling, de la performance du comédien et de ce qu’il peut donner aux personnages. Donc, j’engage parfois aussi des comédiens qui ne sont pas connus, parce que simplement, ils sont plus maniables, on peut facilement les transformer.

— Le cinéma africain se porte-t-il bien à vos yeux ?

— Le cinéma africain est en train de trouver ses fondements, il est en train d’évoluer mais lentement. Il y a déjà un point positif: les salles de cinéma sont en train de rouvrir leurs portes. Le public est devenu plus exigeant, ce qui nous pousse à améliorer nos productions! On voit désormais de plus en plus de films africains en compétition dans les festivals, bien que nos budgets soient limités à comparer avec les films occidentaux. Nous arrivons quand même à faire des films de qualité. Le plus grand combat du cinéma africain, à l’heure actuelle, est la distribution, mais nous avons espoir que la roue tournera. Le monde n’est pas encore ouvert aux intrigues de l’Afrique, surtout que notre cinéma est encore jeune.

— Vous avez une culture essentiellement anglo-saxonne. Vous avez passé une vingtaine d’années aux Etats-Unis, où vous avez grandi et étudié. Pourquoi avoir quitté le pays du cinéma avec majuscule pour rentrer dans votre pays d’origine ?

— J’ai découvert le cinéma africain en 2001 à travers le FESPACO et Idrissa Ouédraogo. Ce dernier m’a proposé d’écrire une série. Six mois plus tard, je suis rentrée pour réaliser ce projet, et à partir de ce moment-là, j’étais convaincue que ma place était dans mon pays.

Au début, c’était très difficile, je n’arrivais pas du tout à m’adapter. J’avais une culture très rapide à l’américaine, alors que tout allait lentement au Burkina! Idrissa m’a beaucoup aidée à m’intégrer. J’étais très jeune à l’époque, certains techniciens me traitaient comme une enfant. J’ai dû taper sur la table pour imposer ma vision et Idrissa m’a été d’un véritable soutien.

Bio expess

Fille de diplomate, Appoline Traoré a parcouru le monde avec ses parents. A 17 ans, la famille s’est installée aux Etats-Unis, où elle a fait ses études à l’Emerson College de Boston, un établissement réputé dans les domaines de l’art et de la communication.

Elle a réalisé plusieurs courts métrages, notamment The Price of Ignorance (le prix de l’ignorance) en 2000, et Kounandi (la personne qui porte chance) en 2003, lequel a été projeté au Festival international du film de Toronto en 2004, l’année où est sorti son premier long métrage Sous la clarté de la lune.

En 2008, elle a réalisé une série télévisée, Le Testament, suivie de plusieurs longs métrages à succès, tels Moi Zaphira en 2013, Frontières en 2017 et Desrances en 2019. Vu son implication très active dans le domaine culturel, elle a été nommée en 2020 ambassadrice du Musée national du Burkina Faso. Elle a été membre du jury du FESPACO 2021. 

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