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Des plateformes pour le meilleur et pour le pire

May Sélim, Mercredi, 06 janvier 2021

Les plateformes numériques YouTube, Netflix, Watchit, Shahid et bien d’autres sont un espace où s’exprime la GEN Z. Elles vont forcément révolutionner les contenus médiatiques, tant bien que mal.

Des plateformes pour le meilleur et pour le pire
Le film Saheb Al-Maqam (le saint du mausolée).

Agés entre 10 et 24 ans, ils ne regar­dent plus la télévision et se conten­tent de visionner leurs vidéos préfé­rées, les séries dramatiques et les films à travers des plateformes électroniques telles que YouTube, Netflix, Watchit, Shahid, Dailymotion, TikTok, etc. Souvent, ils télé­chargent aussi leurs vidéos sur leurs smart­phones. Jouer devant la caméra de leur por­table, créer une vidéo et devenir la star d’un soir est donc une attitude normale pour une grande partie de la GEN Z. « Ces jeunes trou­vent plaisir à se déplacer entre les différentes applications de diffusion et de télécharge­ment », affirme Mohamed Atef, critique de cinéma et programmateur de festivals. Et de souligner : « Les plateformes numériques ten­tent de répondre aux besoins de la GEn Z et de lui offrir une variété de choix, dans le but de la séduire. Car pour les responsables de ces pla­teformes, ces jeunes sont par excellence leurs consommateurs ».

Que faire alors pour les garder devant leurs portables presque 24 heures sur 24 ? Il s’agit surtout de créer des séries dramatiques et des films nouveaux, que l’on projette en exclusivité, côte à côte avec les anciens films et feuilletons. Bref, des contenus nouveaux pour des outils nouveaux. « Le processus de la création artis­tique est basé sur une oeuvre, un médium et un récepteur. On a souvent commencé par l’oeuvre. Aujourd’hui, l’ordre a simplement changé. Les plateformes en question commencent par le récepteur et ses désirs », précise Mohamed Atef. Al-Haress (le gardien), Saheb Al-Maqam (le saint du mausolée), Nemra Etnein (numéro deux), etc. sont des exemples marquants de ces productions récentes, diffusées exclusivement en ligne, lesquelles ont attiré un large public, dont certainement les jeunes de la GEN Z. Elles ont été données sur la plateforme de streaming Shahid, lancée par la chaîne panarabe MBC.

Al-Haress est un film réalisé par Mohamed Nader, qui a été produit spécialement pour cette plateforme. De même, Saheb Al-Maqam, une fiction de Mohamed Al-Adl, a été projetée en première sur la même plateforme, vu la ferme­ture des salles de cinéma à cause de la pandé­mie. La série Nemra Etnein, composée de 8 épisodes séparés, chacun avec un casting et un réalisateur différents, a également remporté beaucoup de succès.

« Parfois, la qualité des productions est assez moyenne, mais l’on se contente de dire que c’est le goût du public, dont notamment les jeunes de la GEN Z, préférant des contenus qu’ils peuvent visionner sur leurs portables », estime Atef. Cela dit, il n’est indispensable ni de tourner des séquences avec de grands zooms ou des cadres panoramiques gigantesques, ni d’avoir une image de haute qualité avec des cadres origi­naux. « Ce n’est pas une vision pessimiste, mais plutôt réaliste », commente Atef. Et d’ajouter : « Les plateformes en général sont plus libres, car loin de l’emprise de la censure. Mais jusque-là, les contenus présentés sur les diverses plateformes arabes s’avèrent sans risques ; ils ne touchent pas à des sujets tabous. Ces plate­formes sont souvent détenues par des produc­teurs arabes qui pratiquent l’autocensure. Elles suivent le modèle des plateformes américaines, optant surtout pour des vidéos et des films de suspense et d’horreur qui attirent la GEN Z ».

Le cinéma en crise

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Le film Al-Haress (le gardien).

Quelle perspective donc pour la production cinématographique en présence de ces plate­formes qui semblent détenir l’avenir ? Menacent-elles le septième art tel qu’on l’a connu ? Les diktats du médium et de la GEN Z vont-ils chambouler la production ? « Le ciné­ma, partout dans le monde et non seulement en Egypte, est en crise. Aux Etats-Unis, en Espagne, en Italie, etc., les films produits sont moins importants, à défaut de sujets et de scé­narios de qualité. S’ajoute à cela le Covid-19 qui nous a poussés tous à être enfermés dans nos maisons », affirme Doaa Fathi, professeure à l’Institut supérieur du cinéma. Et d’ajouter : « En Egypte, les jeunes ou les adolescents âgés de 16 et 17 ans n’ont pas souvent la liberté d’aller au cinéma seuls. Certaines familles n’apprécient toujours pas l’idée. Quelques-uns d’entre eux ne peuvent pas se permettre de dépenser environ 200 L.E. pour s’acheter des billets et prendre une collation. Les plateformes constituent une solution pour eux, un outil à portée de la main. Par ailleurs, les producteurs et cinéastes en Egypte ne veulent plus se lancer dans l’aventure comme certains parmi leurs prédécesseurs. A l’Institut du cinéma, les étu­diants apprennent à tourner à l’aide de caméras numériques. On rejette le recours aux négatives qui peuvent durer plus de 100 ans ».

Doaa Fathi déplore la phase de transition actuelle, mais garde son espoir et mise sur le temps. « Le cinéma ne va pas disparaître. Il connaîtra un essor. Les plateformes numériques vont se développer davantage, la qualité de leur production aussi. Aujourd’hui, partout dans le monde, il y a deux versions de chaque film : une conforme à l’écran du cinéma et une pour les plateformes en ligne visionnées sur les por­tables. La situation n’est pas si pessimiste. Car il y a encore des jeunes de la GEN Z qui aiment aller au cinéma, il y aura certainement une issue », souligne Mona Rabie, monteuse qui a fait partie de l’équipe de la série Nemra Etnein.

Pour le moment, les plateformes sur le marché imposent leurs sujets, leurs techniques, mais tout est en évolution pour attirer les jeunes consommateurs. Car ces plateformes se situent plutôt dans une logique de « consommateurs » et non de « spectateurs », de « contenus » et non de « productions ».

Vedettes d’un nouveau genre

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L’émission 2 X Fisconifa.

Grâce à certaines plateformes digitales, les jeunes de la GEN Z parviennent à s’exprimer librement, en filmant leurs propres contenus. Avec un simple clic, la vidéo est postée en ligne. C’est le cas de YouTube, Facebook, TikTok, etc. A travers ces applications, les jeunes imposent leurs règles. Ils manipulent les caméras, produi­sent leur téléréalité. « TikTok, par exemple, paye les jeunes qui réussissent à se filmer en ligne pendant 16 heures en continu et qui attirent plus de 10 000 followers. C’est vraiment catastro­phique ! », s’alarme le critique Mohamed Atef.

Peu importe la classification « stars » ou « influenceurs », avec un certain nombre de visionnements, ces jeunes gagnent de l’argent et se font remarquer. Les vidéos de Chady Sourour, la série Halim et Amal, l’émission 2 X Fisconifa, la série Prison volontaire, etc. nous ont fait découvrir plusieurs talents de la GEN Z. « Je suis étudiant à l’Institut supérieur du cinéma, section réalisation. Avec des amis, j’ai commencé à présen­ter des services en ligne à une clientèle réduite à des prix modérés. J’ai créé une agence intitulée Tlifreec, nous créons des vidéoclips, des publicités et des émissions que nous pos­tons sur notre page Facebook. Pour nous, c’est un moyen d’exister en tant que média, sans se heurter aux contraintes du marché, contrôlé par les grandes sociétés et les agences professionnelles », indique Chérif Ragab, qui a signé une série de vidéos intitulée 2 X Fisconifa. Celle-ci était jouée par ses amis et collègues, abordant des sujets sociétaux très variés et parodiant des talkshows célèbres.

En collaboration avec cette même agence, Mohamed Saeed, l’un des chanteurs favoris de la GEN Z, a produit le vidéoclip, Ragaa Tani Leh (pourquoi es-tu de retour ?) et l’a posté sur YouTube. Ayant enregistré plus de 2 millions de visions, le jeune chanteur a commencé à gagner de l’argent. De quoi lui avoir permis d’autofi­nancer ses prochaines chansons et de lancer sa carrière, sans recourir aux canaux traditionnels.

Prison volontaire est une série dramatique sur YouTube, interprétée par de jeunes étudiants de la faculté de commerce de l’Université de Aïn-Chams, des amateurs de théâtre. Sous la direc­tion de leur mentor, l’auteur et metteur en scène Mahmoud Gamal qui a signé la pièce à succès 1980 We Enta Talie (à partir de 1980), ces jeunes ont réussi à toucher la GEN Z.

La série autofinancée par les membres de l’équipe a eu du succès auprès des jeunes univer­sitaires, âgés entre 17 et 21 ans. « Pourquoi a-t-on peur du fait que ces jeunes révèlent leurs talents ? Les plus doués continueront, et les moins talentueux finiront par échouer et dispa­raître », s’exclame la monteuse Mona Rabie.

Malgré leur faible niveau artistique, ces conte­nus expriment à haute voix les désirs de toute une génération. « Le cinéma dans le monde a commencé par des aventures individuelles. L’Institut du cinéma en Egypte a été créé en 1959. Toutes les expériences qui ont précédé cette date étaient l’oeuvre d’artistes extrêmement talentueux, même si elles se sont faites en dehors des cadres institutionnels. Ceci peut s’appliquer aussi aux expériences actuelles de la GEN Z ; elles peuvent aboutir à quelque chose de diffé­rent », s’enthousiasme Doaa Fathi, professeure à l’Institut du cinéma. Il nous faut juste encore quelque temps pour pouvoir en juger.

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