Culture > Arts >

Ces gens qui vivent au bord du monde

Dalia Chams, Mercredi, 04 novembre 2020

Plusieurs films projetés ou primés au Festival du film d’Al-Gouna (23-31 octobre) présentaient des histoires de solidarité et d’humanité, dans un contexte cruel et violent. Bilan.

Ces gens qui vivent au bord du monde
Quo vadis, Aïda ?, grand prix du festival.

Al-Gouna,

De notre envoyée spéciale —

Il était souvent question d’images qui font mal au coeur. Des images qui cherchent à bousculer les a apriori les plus ancrés dans l’imaginaire collectif. Quo vadis, Aïda ?, le film bosniaque de Jasmila Zbanic qui a reçu le grand prix du Festival d’Al-Gouna se déroule dans la ville de Srebrenica en Bosnie et ses environs, le 11 juillet 1995. Il reprend les événements tumultueux qui ont conduit au géno­cide de plus de 80 000 musulmans bosniaques. Et ce, à travers l’histoire d’Aïda, une traductrice aux Nations-Unies, qui tente de sauver son mari et ses fils.

Basé sur des faits réels, le film fait surgir des odeurs, des sons et des images, rappelant les pires épisodes des guerres yougoslaves. Il en est de même pour le film de la Tunisienne Kaouther Ben Hania, L’homme qui a vendu sa peau, lequel a remporté le prix du meilleur long métrage arabe ; ayant poussé le sort absurde des réfu­giés syriens jusqu’au bout, se souciant peu de choquer. Car en fait rien ne semble plus choquant et plus doulou­reux que la réalité.

Ces gens qui vivent au bord du monde
Le film 200 mètres a récolté trois prix, au festival.

Plusieurs films projetés à Gouna faisaient écho à des événements réels. On laissait ses larmes couler devant le grand écran, en dressant le constat que le regard des uns et des autres sur la migration est défiguré par l’obsession de la frontière. Les êtres humains passent en second plan. Les migrants portugais sont privés de leurs trois enfants, dans Listen d’Anna Rocha de Souza, pour obéir à un sys­tème vicieux de familles alter­natives, appliqué en Angleterre.

Sous les étoiles de Paris de Claus Drexel, avec Catherine Frot, nous emmène dans un voyage émouvant dans les bas-fonds de la capitale fran­çaise, en compagnie d’une vieille clocharde et d’un petit migrant de 8 ans qui ne parle pas français. L’enfant africain fait irruption devant une sans-abri ; il a été séparé de sa mère sur le coup d’un arrêté d’expulsion. Ils vont apprendre à se connaître et à s’apprivoiser, alors que la clo­charde l’aide à retrouver sa mère. Ce long métrage de fiction est inspiré d’un docu­mentaire sur une dizaine de SDF dans Paris, dirigé par le même réalisateur et intitulé Au bord du monde. Un conte plein d’humanité, une jolie histoire de solidarité. C’est ce que l’on retrouve également dans le film d’ani­mation historique, coproduit par la France, la Belgique et l’Espagne, Josep, projeté hors compétition.

Les exilés de la Retirada

Ces gens qui vivent au bord du monde
Les temps du cannibalisme de Teboho Edkins, étoile d’or des documentaires.

Dans ce film, le dessinateur Aurel et le scénariste Jean-Louis Milesi ren­dent hommage à un autre dessina­teur : Josep Bartoli (1910-1995). Ce dernier a pris les armes contre les nationalistes espagnols, il a fait par­tie des 500 000 Républicains qui ont fui vers la France, à la fin de la guerre civile d’Espagne, pour échap­per à la dictature de Franco. Le gou­vernement français les a enfermés dans des camps, sur les plages des Pyrénées orientales. En cachette, Bartoli a jeté sur le papier les corps affamés, malades, la cruauté des gar­diens … En 1943, il est parvenu à s’enfuir et à publier ses dessins au Mexique. Il a été aidé par un gen­darme français inconnu, alors le scé­nariste a créé le personnage de Serge, le gendarme-narrateur, pour raconter ce sujet méconnu de l’histoire de la France.

Autre histoire contemporaine au goût amer, le film Days of Cannibalism (les temps du canniba­lisme) de Teboho Edkins, lequel a reçu le prix d’or des documentaires. Celui-ci se passe en Afrique du Sud où les Chinois ont débarqué pour tout acheter, ce sont les modernes pionniers du capita­lisme qui entrent en friction avec les locaux. « Les Chinois ne sont intéressés que par l’ar­gent, alors que c’est nous qui élevons les bétails », dit-on dans le film qui décrit com­ment un modèle économique étranger transforme la struc­ture d’une société tradition­nelle. Une autre forme d’occu­pation que celle dont souffrent les personnages de la fiction, 200 mètres, des Palestiniens dont la vie familiale est scindée par le mur israélien de sépara­tion. Ce premier long métrage d’Ameen Nayfeh, né en 1988, a récolté trois trophées au Festival d’Al-Gouna : le prix Cinéma pour l’humanité, celui du jury FIPRESCI (Fédération Internationale de la Presse Cinématographique) et celui décerné par le magazine Variety, afin de récompenser le talent de l’année, issu du Moyen-Orient.

Lien court: