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La survie est au plus sage

Névine Lameï, Mercredi, 16 septembre 2020

L’artiste peintre Weaam El-Masry évoque les rapports conflictuels entre hommes et femmes à travers des per­sonnages aux formes généreuses, plutôt obèses et ano­nymes. Elle expose en grand format à la galerie Misr.

La survie est au plus sage
Des masses de chair.

Weaam el-masry s’accorde une liber­té totale, afin d’imaginer ou de repenser un monde sans tabous, sans interdits et sans hégémonie. Ses pein­tures, grand format, n’ont pas de limites.

L’artiste se laisse tenter par l’impré­visible, dans sa nouvelle exposition, à la galerie Misr, à Zamalek. Elle a recours à des médias et des matériaux mixtes, optant pour la peinture, les dessins au crayon et au fusain, les collages, etc. Cette grande variété lui permet de s’interroger, comme bon lui semble, sur les rapports conflictuels entre l’homme et la femme. Et pour atteindre une meilleure compréhen­sion de la nature de ces conflits ances­traux, El-Masry a décidé de peindre des personnages anonymes, elle dissi­mule leur identité et se contente d’in­sister sur leurs corps obèses.

Est-ce le corps d’un homme ou d’une femme ? On se pose souvent la question, face à ses tableaux. Pour El-Masry, l’obésité est une sorte de miroir sociétal, sur lequel se projettent plein de fantasmes et de représenta­tions contradictoires, sans aucune dif­férenciation entre les sexes. Ainsi, l’artiste peintre place ses person­nages sur le même pied d’égalité.

Hommes ou femmes, tous les deux traînent des corps défor­més, déséquilibrés, déchirés, tordus, parfois même déchique­tés. Ils luttent contre une force invisible, qui les attire vers le creux, le vide et le néant. Voici des bras, des mains, des jambes, des pieds, des torses, des masses charnues, entrelacées et conti­guës, en conflit les uns contre les autres. Tout ceci est dessiné à l’aide de lignes hachurées, de couleur noire. Tout est exprimé en demi-teinte, mais s’avère d’une grande profondeur. Hommes ou femmes, peu importe, en fin de compte, la survie est non pas au plus fort, mais au plus sage. « Ils sont flous et disproportionnés comme la vie. J’ai voulu insister aussi sur l’inégalité entre hommes et femmes. La vie est régie par une hégémonie masculine, notamment dans les sociétés arabes obscurantistes. La femme y perd sa liberté d’agir, de s’exprimer, de dis­poser de ses droits, malgré un sem­blant de modernité », précise Weaam El-Masry.

Chez l’homme, l’obésité est syno­nyme d’impuissance, de violence et de laideur. El-Masry a recours à une ironie voulue, bien ciblée. Et chez la femme, l’obésité sert à exprimer une beauté qui lui permet de répondre à la moquerie, aux critiques et aux tenta­tives de la discréditer. « Les person­nages femmes ont des formes arron­dies et voluptueuses. Elles ont du volume, c’est magique, et c’est ça qui me fascine. Leurs poids leur attribuent par contre de la légèreté, de la souplesse et de la grâce », accentue El-Masry qui n’aime pas tra­vailler avec des modèles. Car un modèle constitue pour elle une limitation à sa liberté de peindre.

El-Masry avoue n’avoir besoin de rien devant elle. Ses choix de personnages sont arbitraires, tous sont le fruit de son imagination, par­fois aussi d’une réalité espiègle.

Les corps des protago­nistes d’El-Masry tentent d’échapper à la force de pesanteur, ils flottent à la surface de la peinture, pour trouver la paix et la sérénité. L’énergie expressive qu’offre El-Masry à ses personnages accentue leur côté bat­tant. Ils sont propulsés dans un cadre ouvert montrant des paysages lumi­neux, aux couleurs orangées. C’est leur manière de s’accrocher à la liber­té, contre l’abandon social et la mar­ginalisation. « Porteuse d’optimisme, d’espoir et d’ouverture d’esprit, la couleur orange attribue aux toiles de la bonne humeur, de la chaleur humaine et de la cohésion », explique-t-elle.

Le taureau sur scène

Weaam El-Masry peint souvent un taureau, c’est le dénominateur commun dans plusieurs tableaux. « Le taureau qui lutte contre un minotaure mythique ou un cheval sauvage, c’est moi-même en fait. Grande séductrice, la femme du signe Taureau sait atteindre ses objectifs, elle est souvent exigeante, énergique et vigoureuse », affirme l’artiste. Les corps de ses protagonistes-femmes ne sont pas sans rappeler ceux peints par Michel-Ange, sur l’immense voûte de la chapelle Sixtine, au Vatican. Ce sont des corps soumis à une volonté à la fois esthétique (allongement des figures) et expressive (distorsions destinées à mettre en évidence une expression morale). C’est la façon adoptée par Weaam El-Masry afin de souligner le côté féminin puissant et émotif.

Jusqu’au 24 septembre, de 10h à 21h (sauf le vendredi), à la galerie Misr. 4, rue Ibn Zinki, Zamalek.

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