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Sculpture de rue, un art en crise ?

Lamiaa Al-Sadaty, Mardi, 18 août 2020

Très critiquées sur les réseaux sociaux, les images d’une sculpture de l’artiste Ahmad Abdel-Karim, intitulée Masr Tanhad (l’Egypte s’éveille) faisant écho à la célèbre statue Nahdet Masr de l’illustre Mahmoud Mokhtar, ont donné lieu à un vif débat sur l’avenir de la sculpture de rue en Egypte.

Sculpture de rue, un art en crise ?
Le chef-d’oeuvre de Mokhtar, L’Eveil de l’Egypte, datant des années 1920.

Outre les traditionnelles statues des grandes personnalités de l’his­toire émaillant les places publiques, un certain nombre d’oeuvres contemporaines ont fait surface au fil du temps. En se perdant dans les rues cairotes, on pourrait tomber nez-à-nez avec des sculp­tures qui sont devenues une partie intégrante de l’espace public. Que serait le pont Qasr Al-Nil, au centre-ville cairote, sans ses quatre lions monumentaux en bronze ? Ou la place de l’Opéra sans la statue d’Ibrahim pacha ? Ou la fameuse place située à Guiza nommée d’après la sculpture de Mokhtar Nahdet Masr (l’éveil de l’Egypte) ? Autant d’oeuvres qui relèvent de l’art public et qui enrichissent le paysage urbain. Ce sont des oeuvres créées pour être installées dans un espace public et qui peuvent être vues par tous les passants, les voyageurs, les usagers, les citoyens qui s’y trouvent …

« L’art sculptural égyptien a des racines très profondes. Il faut en être fier. Mais la réalité artistique témoigne aujourd’hui d’une véritable crise, étant enfermée dans les bases classiques, loin des concepts d’art moderne ou postmoderne. La sculpture Masr Tanhad (l’Egypte s’éveille) a été vivement critiquée, sous prétexte qu’elle ne ressemble guère à celle de Mokhtar ! Il fallait, par ailleurs, être conscient du contexte historique et sociétal très différent. En plus, il est impossible de cloîtrer l’art dans des formes et perspectives strictes. Picasso avec Les Demoiselles d’Avi­gnon (1907) a ouvert la voie au cubisme, il a été rejeté à l’époque, mais est très apprécié de nos jours. Je ne cherche pas à défendre le sculpteur Ahmad Abdel-Karim, cependant je trouve injuste de juger son oeuvre de manière si intransigeante, en ayant comme référence le chef-d’oeuvre de Mokhtar. Il y a une ten­dance mystérieuse à rendre l’art superficiel », commente Mohsen Atiya, peintre, professeur d’arts plastiques et critique. Et d’ajouter : « La récente crise est due à plusieurs raisons. D’abord, sur le plan sociétal, il y a une image stéréotypée de l’artiste transmise d’une géné­ration à l’autre à travers les médias, notam­ment les films, celle d’un bohémien ivre et coureur de jupons. Sur le plan administratif, on ne sait vraiment pas qui a le droit de choi­sir qu’une telle ou telle oeuvre est digne d’être placée dans un tel ou tel endroit ? ».

Un outil de communication

Toutefois, le peintre et sculpteur Mohamad Abla s’insurge : « La sculpture de Masr Tanhad est affreuse. Elle ne mérite même pas qu’on la critique ! Il n’y a plus aujourd’hui de sculpture de rue ». Selon Abla, 99 % des sculptures de rue remontent à une période antérieure à la Révolution de 1952. « Cette culture est quasi absente dans notre société actuelle. Toutefois, ce genre de sculptures doit faire partie du protocole de fondation des villes. Les sculptures dans l’espace public sont encore dans une certaine mesure un ins­trument de communication efficace, permet­tant de toucher l’ensemble de la population, y compris les moins éduqués. Elles font partie intégrante de l’espace public. Elles ont à la fois une fonction d’édification du public et une fonction urbanistique », souligne Abla. Dans quelle mesure les artistes peuvent-ils contribuer à la vitalité de la vie urbaine ? Comment les solliciter ? « Ce n’est pas évi­dent. Il faut mettre en place un plan de colla­boration entre artistes et institutions éta­tiques de manière à offrir au public une culture visuelle. Car cela s’apprend. En outre, il ne faut pas que l’Etat soit le déten­teur exclusif de tout ce qui a trait à l’espace public. Celui-ci, étant plutôt une propriété commune, devrait refléter un choix sociétal », poursuit Abla, en soulignant comment sa sculpture Sisyphus a été sélectionnée par 3 comités (au niveau de l’Etat, du gouvernorat et de la communauté) avant d’être placée dans l’une des places de la ville de Walsrode, au nord de l’Allemagne. « Rien n’est laissé au hasard. Il faut commencer par lancer des compétitions entre artistes, puis le public doit prendre part à la sélection », dit-il.

Absence de culture visuelle

Cette opinion est partagée par le sculpteur Ahmad Karali, qui a conçu plus de 30 sculp­tures du genre, dans plusieurs pays dont les Etats-Unis et la Russie. « Où sont les places en Egypte pour penser à y mettre des sculp­tures ? La crise n’est plus celle de la sculp­ture mais plutôt celle de l’harmonisation urbaine. A titre d’exemple, l’obélisque qui vient d’être placé il y a quelques mois au centre de la place Tahrir ne convient pas du tout à l’espace. Je me pose vraiment des questions : Qui doit protéger l’oeuvre de l’ar­tiste après sa mort ? Où est le syndicat des Plasticiens ? Je crois que la cause principale de cet état bizarroïde est un mode de gestion défaillant. On s’aventure dans des domaines qu’on ne connaît pas du tout », s’insurge-t-il. Et d’ajouter, non sans amertume : « Il faut impérativement répondre à la question : Que cherche-t-on à réaliser à travers les arts plastiques ? Ensuite, instaurer une théorie artistique à l’instar de l’école allemande de Bauhaus qui a fondé des bases de réflexion, liant l’art à l’architecture, au design … et ainsi de suite. Ceci dans une perspective de créer une tendance artistique et architectu­rale égyptienne. On a besoin d’une vraie réforme dans ce domaine. On a vu que peu de gens se sont soulevés contre la démolition du cimetière historique des Mamelouks, mais plusieurs n’ont pas hésité à critiquer farou­chement la sculpture d’Ahmad Abdel-Karim, sans prendre en considération que c’est sa première oeuvre et qu’il est à l’origine un artiste céramiste et d’installation ».

Tareq Al-Koumi, sculpteur de plusieurs oeuvres dont les statues d’Oum Kalsoum et de Abdel-Wahab à l’Opéra du Caire, partage pleinement l’avis de Karali. Il explique : « Il n’y a pas de crise au niveau de la sculpture de rue. Il est illogique de condamner les sculpteurs égyptiens à cause d’un manque de professionnalisme de la part d’un artiste qui fait ses premiers essais avec une matière robuste comme le marbre. On a de très belles sculptures comme celles d’Ahmad Chawqi réalisée par Gamal Al-Séguini, d’Al-Aqqad par Abdel-Aziz Saab, de Taha Hussein par Abdel-Hadi Al-Wéchahi et de Omar Makram par Mahmoud Fathi ».

D’après Al-Koumi, il y a un état d’anarchie qui règne dans la rue. Les pancartes et les affiches sont placées au hasard sur les ponts et dans les rues à tel point que l’espace public est devenu invisible, et l’art public est brouillé. Puis, l’environnement dans lequel travaille le sculpteur est très stressant : « On n’hésite pas à payer un million de livres égyptiennes à un chanteur pour une demi-heure, et on refuse de payer une somme pareille pour un sculpteur qui passe des mois à faire une oeuvre qui exige un travail physique, un endroit convenable, des matériaux … ».

Le public et sa manière de percevoir l’oeuvre d’art posent également problème. Car l’oeuvre est mise à disposition, elle n’est pas nécessairement vue en tant que telle. « Tomber » sur une sculpture ne suscite pas forcément que le passant soit attentif. Le public est peu qualifié pour juger les oeuvres. « Dédiées à des personnages célèbres ou reflétant des valeurs nationales, les sculp­tures de rue ont toujours eu une portée sym­bolique et sont liées à la notion de culture visuelle. Malheureusement, une minorité pos­sède cette culture. Et c’est bien évident que dans une ambiance pareille c’est la laideur qui règne. L’Etat doit soutenir les artistes et trouver un moyen d’inculquer aux généra­tions à venir la passion et l’aptitude de savourer l’art figuratif ou abstrait », conclut Al-Koumi.

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